La foi et les consécrations épiscopales

Il n’y a réellement qu’un seul mot à prononcer pour comprendre et approuver les consécrations épiscopales du 1er juillet 2026 : la Foi. Elle constitue ce trésor inestimable que Notre divin Sauveur nous a légué. Nous n’avons rien de plus grand qu’elle ici-bas et, d’une certaine manière, rien ne nous importe d’autre qu’elle : la recevoir, la garder, la transmettre à ceux qui viennent après nous. Elle nous donne toute notre espérance et toute notre joie et c’est d’elle que vient encore en nous toute notre force pour aimer et pour vivre de cet amour. Nous sommes prêts à tout perdre plutôt que de la perdre et qui voudrait l’arracher de notre coeur emporterait notre coeur avec elle. Elle nous relie à une merveilleuse chaîne de générations qui se la sont fidèlement passée l’une à l’autre et nous ne voulons pour rien au monde être ce maillon faible qui, le premier, lâcherait et mettrait en danger et son âme et celle de sa progéniture puisque sans elle, « il est impossible de plaire à Dieu1. »

Que notre attachement à la Foi entraîne aujourd’hui pour nous que Rome nous excommunie et nous déclare schismatiques ressortit au mystère d’iniquité… Et un mystère étant un mystère, il ne peut être entièrement expliqué. Mystère d’iniquité à l’oeuvre au sein même de l’Église. Mystère d’iniquité qui nous laisse dans cette profonde souffrance de voir le pape et les évêques eux-mêmes gagnés à l’erreur. Nous ne savons comment cela est possible. Nous ne savons comment il est devenu possible que nos pasteurs en soient arrivés à persécuter celles de leurs ouailles qui n’ont jamais eu aucune autre volonté que de demeurer catholiques et qui préféreraient mille fois mourir à l’instant plutôt que ne plus l’être. Nous ne comprenons pas. Nous devons seulement nous dire que nous offrirons cette relégation et cette proscription qu’on nous inflige comme un sacrifice pour que nos chefs religieux sortent de leur aveuglement. Nous nous souviendrons que, pas plus que les lois injustes ne sont des lois, les décrets injustes ne sont des décrets valides. Excommuniés, comme saint Athanase et sainte Jeanne d’Arc l’ont été, voilà comment nous le sommes. Et nous sommes certains qu’un jour, l’Église nous lavera de cet opprobre et de cette injustice comme ces saints en ont été lavés.

Nous ne prétendons pas que nous demeurons les derniers de nos générations à être catholiques et nous sommes même certains du contraire. Mais nous affirmons que, dans ce temps d’apostasie, la Fraternité Saint Pie X, grâce à ses évêques, reste l’îlot le plus sûr pour la conservation et la transmission de la Foi. En effet, la transmission de la Foi exige la dénonciation nette et publique des erreurs et des hérésies professées, dénonciation quasiment toujours absente des milieux qui se veulent conservateurs, milieux qui ont eux-mêmes admis bien des nouveautés délétères ou qui, s’ils en voient la malice, ne sont pas en position pour les dénoncer. Ne pouvions-nous, comme les catholiques du Japon, nous maintenir dans la Foi, sans évêques et bientôt sans prêtres, le temps que durera encore cette crise ? C’est ce à quoi nous aurions été contraints si le sacre d’un évêque contre le consentement explicite du pape avait été un acte intrinsèquement mauvais. Mais, ainsi que Monseigneur Lefebvre l’avait dit en 1988 et que la chose a été redite en 2026, ce n’est que l’usurpation d’une juridiction épiscopale qui constituerait un acte schismatique, non point le sacre en lui-même. Voilà qui fait que pour une motivation excessivement grave, la transmission de l’épiscopat est légitime en de telles circonstances et est un bienfait immense qui est rendu aux âmes seulement attachées à la Foi.

Alors, ne nous laissons pas impressionner par des mots et ne soyons pas faibles en face du regard que le monde portera sur nous. Rappelons que Notre-Seigneur nous a prévenus : « Le disciple n’est pas au-dessus des maîtres, ni le serviteur au-dessus de son Seigneur… S’ils ont traité le maître de maison de Béelzéboul, combien plus le feront-ils pour ceux de sa maison2 ! » Et encore : « Celui-là qui tiendra jusqu’au bout, celui-là sera sauvé3. »

R.P. Joseph


1 Hébreux 11,6
2 Mt 10,24
3 Mt 10, 22

« Le Christianisme secondaire »

 

« Cherchez donc d’abord le royaume de Dieu et sa justice, toutes ces choses vous seront données comme de surcroît1. »

En énonçant cette parole, Notre-Seigneur nous demande d’avoir foi en la bonté paternelle de Dieu. Il nous fait une promesse. Si le désir foncier de nos âmes est de tendre vers Dieu, de nous attacher à Lui, de nous unir à Lui, d’accomplir sa volonté de tout notre cœur, nous n’avons pas à nous soucier alors des biens de ce monde que Dieu ne manquera pas de nous octroyer.

Notons que Notre-Seigneur ne nous dit pas de ne pas travailler pour nous procurer l’accessoire terrestre. Il nous indique seulement une priorité et cette priorité est celle du Royaume de Dieu et de sa justice sur les choses de ce monde. Or, dans un livre qui fut, à sa parution, hautement loué par Monseigneur Lefebvre, « Iota Unum » de Romano Amerio, la crise contemporaine que nous traversons au sein de l’Église, est partiellement expliquée par un retournement des finalités. La religion a été peu à peu considérée comme un moyen au service de la vie de l’homme sur la terre. L’indubitable effet civilisateur de la religion est devenu son but premier tandis que la recherche du Royaume de Dieu a été reléguée et oubliée. Le résultat est devant nos yeux : c’est la perte et de l’un et de l’autre. C’est ce renversement que Amerio appelle le « Christianisme secondaire ».

Nous chercherons à comprendre pourquoi l’inversion de ces deux finalités amène en réalité à les perdre l’une et l’autre, et nous montrerons pour cela que l’origine de cette inversion se trouve dans une baisse de la Foi (I). Mais cette diminution, alors même qu’elle provoque l’appât des biens terrestres, ne profite pas pour autant à la grandeur de la civilisation (II) ; ce qui s’explique (III).

I – La diminution de la Foi à l’origine de l’abandon de la recherche de Dieu

  • La Foi est une adhésion de notre esprit à tout le dépôt révélé confié par Notre-Seigneur à son Eglise. Elle croît et se fortifie à mesure que les vérités sont mieux connues et pénétrées et qu’elles inspirent plus profondément tout l’agir humain. C’est ainsi que la vie des saints s’explique entièrement par ces principes chrétiens auxquels l’âme s’est soumise. On voit par exemple très bien comment la vie d’un saint Paul se trouve en un seul instant définitivement changée par la voix du Christ qui frappe ses oreilles sur le chemin de Damas. Il n’a plus de cesse que d’aimer Dieu, de se consumer à son service et il ne sera satisfait que le jour où il ne vivra plus car ce sera le Christ et Lui seul qui vivra en lui2.

  • Si la Foi vive et intense engage l’homme dans une recherche toujours plus passionnée de Dieu et lui fait considérer comme rien tout ce qui n’est pas Dieu, sa diminution provoque, en sens contraire, une paresse et un ennui pour la vie spirituelle. La vie perd en unité car d’autres désirs s’éveillent, qui divisent l’âme et l’affaiblissent. Elle n’est plus dans cet unique élan qui l’orientait vers Dieu seul. Elle est disloquée ; elle part en des sens opposés. Le goût des choses de la terre lui fait perdre celui des choses du Ciel. Tiraillée entre l’un et l’autre, elle devient incapable d’une œuvre grande qui lui demanderait la concentration de toutes ses forces. On le comprend, l’alanguissement de la Foi provoque l’abandon de la recherche assoiffée de Dieu et de ces belles entreprises dans lesquelles on investit pour son honneur toute son existence.

  • La soif des biens terrestres prend peu à peu le pas sur la recherche du Royaume de Dieu. La prière diminue et se passe souvent à demander à Dieu les biens d’ici-bas. La religion est en passe de devenir un instrument au service du confort, du bien-être et des satisfactions de l’homme qui se matérialise. Poussée à ses extrêmes, cette mentalité aboutit au protestantisme qui considère la réussite terrestre comme le signe de la bénédiction divine, ou à la corruption horizontale que les saducéens se faisaient de la religion. C’est cependant un leurre, comme nous allons le dire maintenant, de croire que cette perte de la verticalité profite aux sociétés civiles.

II – Baisse religieuse et baisse de la civilisation

« A trop penser au Ciel et à son salut, on oublie la terre. » Cette idée est assez répandue. Les chrétiens sont des rêveurs qui oublient les contingences terrestres.

Est-ce vrai ? Nous affirmons que NON et nous disons au contraire que la baisse de la ferveur provoque toujours l’affaissement civilisateur. L’Histoire nous le montre et la Foi et la raison se donnent la main pour le manifester.

  • L’Histoire le montre. Lorsqu’en réalité la Foi diminue, son effet civilisateur se détériore aussi. Il suffit de comparer le magnifique héritage artistique venu de la « Haute Epoque » et de nous demander ce que, dans huit siècles, il restera des XXe et XXIe siècles. Il ne restera rien ou pour ainsi dire rien car notre époque s’est montrée inapte à produire de la beauté, toute axée qu’elle était vers les réalisations technologiques. Non seulement elle ne laissera aucun chef-d’oeuvre mais elle aura réussi à en salir ou à en dénaturer plus d’un.

  • Constatons même que le summum de l’indigence et du nihilisme culturel a été atteint par les pays sous régime communiste. C’est donc le marxisme, l’idéologie qui s’est la plus acharnée à délivrer les hommes de la religion au motif qu’elle les empêcherait de s’adonner à la construction de la cité terrestre, qui a donné la démonstration la plus convaincante de la stérilité civilisatrice du matérialisme.

III – La foi et la raison expliquent cette stérilité

  • La Foi, en communiquant aux hommes les mystères chrétiens, leur a donné une source intarissable d’inspiration. Une telle beauté se dégage des vérités révélées qu’elle s’est imposée comme le sujet préféré des artistes de toute l’époque chrétienne. Sans cesse et sans jamais se lasser, les muses se sont plu à célébrer les grandes scènes de l’Evangile et le terroir des pays chrétiens s’est trouvé imprégné jusque dans ses fibres les plus intimes de la vie de Jésus-Christ.

  • C’est encore la Foi qui a été à l’origine de tant et tant d’œuvres admirables de charité, de découvertes pour soulager les infirmités et la misère, d’expéditions lointaines pour porter l’Evangile, d’études patientes pour admirer la Création de Dieu.

  • Certes, tout cela n’était pas ce que la Foi recherchait en premier lieu. Elle ne voulait que fonder le Royaume de Dieu. Et pourtant, voilà tout ce surcroît qu’elle amena avec elle avec une telle abondance.

  • Et, sans qu’il soit utile d’insister maintenant, lorsqu’elle décroît, dépérissent avec elle tous ces effets civilisateurs.

  • La raison, quant à elle, nous apprend que l’ordre est une condition à la fécondité des êtres. Le désordre cause la faiblesse et détruit les forces vives. Mais le plus grand désordre consiste à perdre de vue la finalité de l’existence humaine qui est Dieu, vérité accessible même à la seule raison comme l’explique saint Paul au début de l’épître aux Romains. Cette perte du sens de l’existence de l’homme sur la terre amène son déboussolement. Ne se tournant plus vers Dieu, il se recherche lui-même, dans l’avidité de satisfaire tous ses désirs. Son énergie, parce qu’elle n’est plus orientée vers le bien ultime qui est Dieu, s’est, par voie de conséquence, également détournée du bien commun, du bien de la Cité. Elle se place au service lui-même ou à ce qu’elle pense être le service de lui-même. Mais si chacun n’a plus que la pensée de son égoïsme, il n’y a plus alors la possibilité de ces grands élans communs où les hommes unissent leurs forces et leurs talents pour édifier ce qui défiera les siècles.

Comprenons-le bien profondément. Notre génie, notre force, notre espérance, notre amour s’enracinent d’abord et avant tout dans notre Foi. C’est dans toute la mesure où les âmes sont intensément désireuses d’union à Dieu que, sans artifice, leur vitalité surnaturelle amènera comme naturellement le retour de la beauté et de la civilisation.

R.P. Joseph

1 Mat. VI, 33
2 Gal. II, 20

Pas plus de cinq !

Comme en toute tragédie classique, il y aura cinq actes et pas un de plus. Le sujet de cette pièce est la conspiration de cinq femmes animées de la même haine mortelle contre une sixième. Elles dissimulent leurs sentiments derrière une volonté de la servir mais elles ne s’approchent en réalité d’elle que pour lui porter un coup de poignard. Les quatre premières l’ont très grièvement blessée mais elle a survécu. Nous voici parvenus au cinquième acte qui n’est pas encore achevé. Notons cependant que la dernière des mégères est plus déchaînée encore que les quatre premières tandis que jamais leur commune ennemie n’a été si faible. Mais écoutons le récit de leur victime et entendons sa supplique.

« La première de ces femmes naquit le 21 septembre 1792. Elle fit rouler la tête de mon roi le 21 janvier 1793 en m’assurant que commençait pour moi dans son sang une ère de prospérité, de liberté et de gloire. Elle détestait plus encore mon Dieu que mon roi au point qu’elle prétendit ouvrir des temps nouveaux en substituant au calendrier fondé sur la naissance du Fils de Dieu celui de sa propre naissance. Elle n’avait pas encore un an qu’elle mit « à l’ordre du jour » le régime de la Terreur. Elle semblait se repaître de ce bain de sang, de mes enfants, prêtres, aristocrates et gens du peuple. En l’an XII, elle me remit dans les mains d’un Général dont elle me dit qu’il allait panser mes plaies et me couvrir de gloire.

« La deuxième d’entre elles ne vécut pas cinq ans. Elle vit le jour le 25 février 1848 et fut le fruit de la révolution qui renversa le monarque de juillet. Au climat euphorique en ses débuts et à la plantation des arbres de la liberté succéda le coup d’état du 2 décembre 1851 par le neveu de ce général qui devait me donner de la gloire mais me couvrit de honte tandis que mon nom était haï dans toute l’Europe. La deuxième des femmes ne mit donc guère de temps, après le bain de sang des journées de juin 1848, à me placer dans le giron dictatorial du Prince-Président.

« La troisième est la doyenne des cinq.     Elle commença sa carrière le 4 septembre 1870 et ne l’acheva qu’au 10 juillet 1940. Elle vécut donc presque   sept décades pour me martyriser. Il n’est en effet d’autre mot pour décrire ce troisième acte républicain qui dévoila au mieux sa volonté d’exterminer en mon sein tout ce qui m’était le plus cher : ma foi, mes familles françaises, mes enfants. Je fus livrée à la dictature des loges et je vis mes prêtres, religieuses et religieux honteusement expulsés de mes frontières. Cette furie me saigna à blanc pendant la guerre de 1914- 1918 et, après avoir allumé par son traité de Versailles toutes les rancœurs de l’Allemagne, elle décréta un pacifisme suicidaire. M’ayant précipité dans le gouffre, elle finit par se suicider elle-même et ma seule consolation fut qu’elle n’eût d’autre ressource que de me laisser au prestige du Vainqueur de Verdun. O divine surprise !

« On se dispute encore sur la date de naissance de la quatrième. Quoiqu’il en soit, on brûla la gloire et on condamna à la prison perpétuelle ce Maréchal qui avait mis fin à la dictature des loges et, pire, dans la situation désespérée où l’on m’avait réduite, avait cherché à me soigner. Mais elle aussi voulait du sang et ce furent les cent mille victimes de l’Epuration. Elle donna ensuite au monde la meilleure démonstration qu’on pût souhaiter de la force républicaine par la succession des dix-huit gouvernements qui se succédèrent de 1947 à 1958. Elle aussi finit par me livrer aux mains d’un militaire …

« La cinquième de ces dames est apparue le 8 janvier 1959. Elle a donc 67 ans au moment où j’écris ces lignes. La question est de savoir si elle va détrôner la troisième comme doyenne d’âge. Elle a été la digne héritière des quatre précédentes et s’est distinguée par un nouveau bain de sang, pire que tous les autres puisqu’il s’est agi de l’assassinat légalisé et constitutionnalisé de mes enfants dans le sein maternel. A 67 ans, cette Athalie concocte maintenant celui des personnes âgées. Quant à moi qui suis à l’agonie, je réclame pour elle seule l’euthanasie. Je demande sa mort et, si mes enfants ne veulent pas que je meure aussi, je les conjure qu’il n’y en ait pas de sixième et je veux cette fois-ci choisir les mains de celui à qui je serai livrée.

Mes enfants, écoutez-moi. Je suis votre mère, la France. Me connaissez-vous encore ? M’aimez- vous encore ? Pourquoi me laissez-vous encore dans les rets de ces sorcières ? Priez. Mais priez Notre-Dame pour que j’en sois délivrée et soyez prêts à souffrir et à batailler si vous ne voulez pas que je meure. Pas de sixième, je vous en conjure !

 

R.P. Joseph

L’origine et le rythme de la douceur

 « Le saint-chrême est composé d’huile d’olive et de baume, qui nous représentent la douceur et l’humilité. L’humilité perfectionne l’homme dans ses devoirs envers Dieu, et la douceur le perfectionne dans ses devoirs envers la société. Le baume qui prend le dessous parmi toutes les autres liqueurs nous marque l’humilité ; l’huile d’olive, qui prend le dessus, nous représente la douceur qui met l’homme au-dessus de toutes les peines et qui excelle sur toutes les vertus, parce qu’elle est la fleur de la charité : celle-ci, dit Saint Bernard, n’a toute sa perfection que lorsqu’elle joint la douceur à la patience.»

Saint François de Sales

Comme chacun sent que la douceur est, parmi les vertus, d’un prix inestimable, et que celui qui la possède vraiment est incontestablement parvenu à la vraie sainteté chrétienne ! Mais comme il faut également se méfier de ses contrefaçons qui paraissent d’autant plus haïssables qu’elles parodient ce trésor et nous laissent amèrement déçus lorsque nous nous sommes aperçus que nous avions pris de la pacotille pour le précieux métal ! Ni bonasse, ni mou, ni doucereux, ni douceâtre, celui qui est réellement doux est un homme très fort et il n’est aucune force véritable chez celui qui n’est pas doux. Aussi, nous voudrions d’abord dire que le plus doux de tous est Dieu (I). Nous vanterons sa douceur à notre égard (II) et nous montrerons que la nôtre n’a qu’à se calquer sur la sienne (III).

I – La douceur de Dieu

Toute perfection que nous admirons ici-bas s’origine en Dieu qui en est l’exemplaire et la cause. La douceur en est une et c’est dans l’intime de la vie divine que nous croyons qu’elle existe dans toute sa beauté. La Foi nous enseigne que les trois Personnes de la Sainte Trinité forment une famille parfaite en laquelle la pluralité ne porte nul ombrage à l’unité. Leur vie trinitaire existe de toute éternité et il n’est jamais rien qui amène une relâche dans les liens entre les trois Personnes. Il n’est jamais rien non plus qui heurte ou puisse heurter l’ardeur infinie de l’amour qui existe entre elles. En considérant ce mystère de charité parfaite, nous ne nous trompons pas en affirmant de ces relations Trinitaires qu’elles sont empreintes d’une douceur infinie sans laquelle leur bonheur ne serait pas complet. Cette douceur, apanage divin, descend du trône de la Sainte Trinité sur tous les habitants du Ciel.

II – La douceur de Dieu vis-à-vis des habitants de la terre 

Afin de prendre conscience de la douceur divine, considérons les sentiments de la maman qui tient dans ses bras et sur son cœur son enfant qui vient de naître, et commençons par nous dire que la douceur de ses gestes à l’égard de ce bébé, si petit et fragile, ne nous donne qu’une pauvre idée de la douceur divine à notre égard. Aucune   comparaison humaine ne peut nous donner une idée de cette mansuétude dont Dieu use à notre égard. Notre vie chrétienne, si l’on excepte les quelques années où nous n’avions pas encore l’âge de raison, s’est-elle passée dans la croissance d’un amour toujours plus vif pour Dieu ? Hélas, il n’est malheureusement de jour où nous ne l’avons offensé et, parfois, gravement et à répétition. A ses bontés multipliées pour nous avec une divine profusion, nous avons opposé si souvent nos fronts butés, nos âmes repliées sur elles-mêmes. Nous n’avons à peu près rien vu de la divine patience et de l’ineffable pédagogie de Celui qui mettait tout en œuvre pour nous attirer à Lui. Quel mal Il s’est donné et se donne pour chacun d’entre nous ! Quelle délicatesse afin de trouver les moyens les plus nuancés et sans cesse renouvelés pour ouvrir nos cœurs ! L’histoire de notre âme est-elle autre chose que celle de la tendresse de Dieu cherchant à vaincre notre dureté et notre grossièreté ? Puissions-nous, avant de mourir, ouvrir les yeux sur l’infinie condescendance divine afin de ne pas nous trouver dans une extraordinaire confusion au Jugement particulier pour l’avoir tant ignorée et pour la découvrir seulement à cet instant …

III – La douceur entre nous 

Point de douceur véridique sans une vie intérieure. La douceur chrétienne n’est pas de la terre : elle est surnaturelle, elle est divine. Elle est un don de Dieu répandu dans les cœurs à travers le Christ Notre-Seigneur et la Très Sainte Vierge Marie. Elle demande d’abord une grande victoire sur les passions et sur l’irascible. L’homme doux est un homme fort. Il est celui qui conserve, en toute circonstance, cet empire sur lui-même pour ne jamais se laisser submerger par la peur, la colère ou l’une ou l’autre des passions. Il ne s’agit pas seulement d’un contrôle extérieur bien fragile mais d’une domination intérieure qui ne peut se faire parfaitement sans la grâce divine. Que de luttes et de combats intérieurs pour que la grâce triomphe de cette nature ombrageuse ! Mais comme Dieu se trouve glorifié lorsque l’âme parvient à cette maîtrise !

Cependant, la douceur est-elle purement et simplement cette victoire de la raison, illuminée par la grâce, sur la sensibilité ? Oui. Mais nous voudrions exprimer également son effet si précieux dans les relations avec le prochain.

Il nous semble que la douceur démontre sa présence lorsque quelqu’un ajoute à cette parfaite maîtrise de lui-même, la plus fine compréhension de ceux qui l’entourent pour savoir s’adresser à chacun exactement comme il convient. Si l’on se place sur le plan naturel, on parlera peut-être d’une sorte d’intuition des personnalités auxquelles on sait merveilleusement s’adapter. Mais si l’on passe au niveau surnaturel, affirmons alors que, sous la bienfaisante influence des dons du Saint-Esprit, on trouve le chemin des cœurs en vue de leur procurer le bien véritable. Faut-il le dire ? Il n’y aura jamais de chrétien véritablement doux à l’égard de son prochain s’il ne met son grand effort à devenir lui-même doux à l’égard de Dieu, c’est-à-dire accueillant à sa grâce. 

Il y a loin de ce tableau avec cette fausse douceur qui ne sait pas dire la vérité à celui qui aurait tant besoin de l’entendre par faiblesse ou, pire encore, qui falsifie les règles de l’Evangile et les maximes des saints pour proposer des opinions dégradées qui bénissent des mœurs corrompues.

 

Nous pensons que les hommes d’aujourd’hui vivent trop vite pour comprendre et atteindre la douceur. Par définition, la précipitation nous fait vivre à un rythme qui n’est pas celui qui est fait pour nous. Nous subissons alors la violence de vivre à une cadence qui ne nous permet pas de donner à chacun et à chaque chose le temps, l’attention et l’amour qui conviendraient. Il se passe alors que la brutalité – ou au moins la fébrilité – sort de nous-même et maltraite ou ne se montre pas très délicate envers les personnes à qui nous nous adressons ou vis-à-vis des choses qui nous avons à faire. On ne saurait donc trop attacher d’importance à retrouver le rythme qui nous permet d’agir paisiblement pour nous mouvoir dans la douceur.

Dans le Cœur Douloureux et Immaculé de Marie,

 

R.P. Joseph

 

La chevalerie

 

Les leçons imprégnées de républicanisme que nous avons reçues en Histoire nous ont appris à désigner l’âge d’or du Christianisme par le nom de « Moyen Age ». En d’autres temps, d’avant 1789, on parlait de la « Haute époque » et cette appellation manifestait l’estime que l’on vouait à ces siècles de chrétienté. Aujourd’hui encore, il suffit d’une once de sincérité pour être capable de s’exclamer en montrant du doigt les cathédrales : « Ils ne devaient pas être si moyens ces hommes qui nous ont légué par dizaines ces monuments qui constituent les plus beaux joyaux de notre patrimoine ! » Vive le bon sens ! Non, ils n’étaient pas « moyens ». Ils étaient tout simplement à la hauteur des œuvres qu’ils nous ont laissées, de même que nous-mêmes, nous serons jugés par nos descendants à l’aune de nos réalisations. Et l’on doit dire qu’un type humain de la plus belle espèce se laisse deviner à travers les chefs d’œuvre qu’une époque a produits. Honneur à cette société dont la munificence sut dresser ces vaisseaux de pierre à l’ombre desquels nous vivons encore.

Chaque période historique se retrouve dans un modèle humain qui le représente et dont elle est fière. Celui de la « haute époque » a façonné lentement « le chevalier » qui est aussi – sans étonnement – le plus chrétien, le plus parfait de tous ceux qui se sont succédé. Bien que les racines de la chevalerie précèdent l’ère chrétienne et qu’on doit les rechercher sur l’autre rive du Rhin, l’essor et l’apothéose du mouvement chevaleresque se fera pendant les siècles chrétiens et principalement en France. Ne posons surtout pas la question de savoir quand fut instituée la chevalerie. Si elle a germé en Germanie, nul ne l’a jamais décrétée. Elle est à la fois une sève et le fruit de cette sève, sève des sentiments les plus élevés qui existent dans le cœur humain, d’abord dans le paganisme lui-même, puis incomparablement purifiés et perfectionnés par le Christianisme. Cette lente montée vers un idéal humain finit par se traduire par certains gestes extérieurs comme la colée1, tant l’âme ressent le besoin d’exprimer corporellement ce qu’elle perçoit.

Insensiblement, génération après génération, et cette fois-ci dans un monde christianisé, cette quête se poursuit, quête de l’idéal humain. Ne pourrait-on objecter : mais depuis que Dieu s’est fait chair, on le connaît, cet idéal, c’est le Christ ! Et l’objection est sérieuse. On dira alors que le Verbe Incarné qui descend sur la terre pour vaincre le démon et sauver les âmes est vraiment le divin chevalier, le chevalier par excellence. Mais si la sainteté est devenue à jamais l’idéal vers lequel les hommes doivent tendre de toutes leurs forces, la chevalerie, l’esprit chevaleresque exprimera, à une époque donnée, dans des circonstances bien caractéristiques, comment s’incarnera la perfection chrétienne que l’on honore et que l’on recherche, l’éducation des enfants s’orientera naturellement dans ce sens. La complexité grandissante – et jusqu’à l’excès – des rites de l’adoubement s’explique par l’enthousiasme de manifester toute la portée, toute la beauté des vertus du chevalier.

Affaire seulement d’hommes et de nobles, dira-t-on peut-être ? Répondons à cela que l’entrée en chevalerie n’était pas seulement réservée aux nobles. Tous les nobles d’abord n’étaient pas chevaliers et tous les chevaliers n’étaient pas nobles. Répondons ensuite à l’exclusion des dames de la chevalerie en cherchant d’abord à nous défaire des ridicules canons de la compétition des sexes promus par la modernité. Si le Christ est le divin chevalier, la très Sainte Vierge Marie est sa Dame et la Dame de tous les chevaliers. Tant que l’amour courtois ne sera pas venu en galvauder le sens, les preux combattront pour l’amour de leur Dame, « Notre-Dame ». Et ils verront dans leurs dames, leurs mères, leurs épouses, leurs filles, celles en qui doivent spécialement s’incarner les vertus de Marie. Voilà comment les femmes participent grandement de l’esprit chevaleresque, en sont les inspiratrices et dans quel esprit elles éduquent leurs enfants. Et voilà encore comment tout un peuple se trouve merveilleusement ennobli par cet idéal humain, chrétien qui porte toute une société.

Mais ne faut-il pas, en soupirant, se résigner et tourner la page car les temps de la chevalerie sont derrière nous ? Répondons encore en disant que si la nature humaine et si le Christianisme ne changent pas, alors l’idéal humain et chrétien ne doit pas non plus être modifié. Le chevalier est de tous les temps, l’esprit chevaleresque demeure le plus bel esprit qu’on puisse désirer. Laissons de côté ce qui n’est pas de l’essence de la chevalerie et qui peut disparaître, attachons-nous à ce qui est intemporel et qui doit être encore et toujours cultivé : virilité, pureté, générosité, franchise, protection des plus faibles, défense de l’Église, amour de la très Sainte Vierge Marie.

Cette race de chevaliers ne sortira pas des canapés, des téléphones portables et de la vie facile. Si elle surgit, par la grâce de Dieu, elle nous reviendra de la terre et de l’effort, de l’exemple et du travail d’un Christianisme fervent et sans compromissions. On peut être chevalier au temps de la modernité mais on ne peut être un chevalier moderne.

 

Dans le Cœur Douloureux et Immaculé de Marie

 

R.P. Joseph