Le phénomène Woke  

L’apparition en France du terme woke date d’il y a un peu plus de deux ans mais le mot et son contenu nous sont devenus – hélas – familiers. Plusieurs articles et ouvrages lui sont consacrés et beaucoup de modes de pensée et d’action peuvent s’y apparenter, qu’il s’agisse de mouvements étudiants, de propos de Sandrine Rousseau contre le virilisme et les barbecues, les études décoloniales, les discours antispécistes, le comité justice pour Adama (Traoré), les groupes écologistes radicaux, la lutte LGBTQ+ etc. Être woke peut revêtir une pluralité de sensibilités. Bien que le wokisme soit dépourvu de toute forme d’organisation unique et centralisée, il se développe dans les amphis des universités et des grandes écoles, sur les réseaux sociaux, dans les entreprises et les administrations publiques. Il ne s’agit pas d’une mode passagère mais d’un phénomène durable.

 

Le wokisme vient des Etats-Unis où il est apparu dans les années 1960, porté par le slogan stay woke. Ce terme signifie à la fois être éveillé, conscient, vigilant et lucide. Le regard porté par les woke leur permet d’apercevoir des injustices inaperçues dont la révélation provoque une conversion mentale qui donne à « l’éveillé » la capacité de dénoncer et de s’opposer à toutes formes de discrimination sexuelle ou raciale, ethnique ou culturelle, réelle ou symbolique.      

La diversité des formes d’expression du wokisme masque des sentiments, des tournures d’esprit et des modes d’action convergents. Sous couvert d’un moralisme apparent, le wokisme est animé par quatre idées-forces : la première, une vision binaire de la société qui fait en sorte que rien n’existe qui ne soit dominé ou dominant, victime ou coupable ; la seconde idée-force est que, s’agissant du grand dominateur qu’est l’Occident, la colonisation est le crime suprême car elle rassemble toutes les oppressions, celle du monde blanc sur les peuples colonisés, de l’homme sur la femme (patriarcat), de la technique sur la nature (productivisme aux dépens de l’environnement), celle des riches sur les pauvres (capitalisme), celle des vieux sur les jeunes (conservatisme) ; la troisième idée-force est que la suprême ruse de la domination est, comme le diable de Faust, de faire croire qu’elle n’existe plus alors que le capitalisme survit au développement durable, les riches s’enrichissent de plus en plus malgré l’Etat providence, la fin de la colonisation s’accompagne d’une exploitation accrue des pays du Tiers monde et le mâle blanc est un polyprédateur qui opprime les femmes, les migrants, les racisés, les LGBTQ+, la planète, etc. ; la quatrième idée-force est qu’en face d’un tel scandale, il faut absolument « se réveiller » et combattre une telle oppression, notamment en faisant table-rase du passé qui l’a produite, d’où la cancel culture ou culture de l’effacement. 

 

Être woke, c’est être conscient que le monde est divisé en deux camps, celui des dominants et celui des dominés. Ceux qui font partie du camp du mal, c’est à dire des dominants, qu’ils en soient conscients ou pas, doivent commencer par faire la liste de leurs « privilèges » et les avouer publiquement : il leur faut en effet « se déconstruire » avant de se « reconstruire » sur des bases assainies. L’hétérosexualité qui reste un fait ultra majoritaire dans nos sociétés est dénoncée comme une norme qui opprime la minorité. L’antiracisme, par ailleurs critiquable de SOS Racisme, qui permet à des blancs, des noirs et des arabes de militer ensemble doit être rejeté : les blancs ne peuvent en aucun cas parler au nom des noirs et des arabes car ils appartiennent au camp des dominants qui sont donc forcément responsables du racisme et de la colonisation. Les minorités noires et arabes doivent donc s’organiser entre elles et tenir des réunions « en non-mixité » interdites aux dominants, donc aux blancs, ainsi qu’à toute personne n’appartenant pas à une minorité sexuelle ou raciale. Le wokisme qui se présente comme le nouvel antiracisme, n’est donc rien d’autre qu’un véritable racisme antiblanc.   

Il faut tout déconstruire. Au nom de la culture de l’effacement, il ne suffit pas de modifier les lois mais de s’en prendre aux prétendus responsables de l’oppression dénoncée par le wokisme. Nos ancêtres, au nom de la prétendue supériorité de leur civilisation, sont responsables de l’asservissement des minorités et des cultures indigènes. Il faut en finir avec les racines chrétiennes de l’Occident et l’honneur rendu aux héros de notre histoire. Les statues de ceux-ci sont mutilées ou déboulonnées comme celles de Colbert et de Napoléon. Les titres des livres sont modifiés : les « dix petits nègres » d’Agatha Christie sont devenus « ils étaient dix ». Les éditeurs exercent des pressions sur les auteurs pour que ceux-ci suppriment de leurs ouvrages les passages qui pourraient heurter la sensibilité, peut-être un peu vite exacerbée, de certains lecteurs. Des œuvres plus anciennes sont rééditées après avoir été expurgées. Dans la même ligne de pensée et d’action, il faut changer le nom des rues portant le nom de personnages qui se sont illustrés dans le camp du mal. Les œuvres musicales n’échappent pas à cette révision : l’hymne à la joie de Beethoven est interprété par un rapper. Une réécriture de Blanche-Neige serait en préparation. Le wokisme est une idéologie à sens unique et les minorités sont toujours excusées : l’esclavage est devenu un crime contre l’humanité mais pas la traite arabo-musulmane afin de ne pas en faire porter la responsabilité par les jeunes arabes des banlieues.

Le wokisme a surtout pénétré les universités et grandes écoles mais les entreprises sont aussi atteintes par cette fièvre inclusive. Le New-York Times a décidé d’imprimer le mot « Black » avec un b majuscule alors que le w de « white » s’écrit avec une minuscule. L’Oréal a décidé de retirer le mot « blanc » de ses publicités et de ses emballages. La responsabilité sociétale et environnementale, les critères ESG (environnement, sociétal et gouvernance) sont autant d’occasions d’afficher un comportement inclusif pour les minorités dites visibles. Des quotas, plus ou moins avoués, sont mis en place pour favoriser l’accès des « minorités » aux postes de direction.

Au centre du wokisme, il y a la théorie du genre qui conduit à sensibiliser dès le plus jeune âge l’esprit des élèves à l’inclusion des minorités et surtout à l’idéologie selon laquelle les genres masculin et féminin ne correspondent pas à une réalité biologique mais à une construction sociale qui peut être remise en cause. Cela se traduit par une inversion des modèles donnés aux jeunes élèves pour les métiers et les héros afin de brouiller leurs repères. Ce mouvement est ancien : déjà, en 1949, Simone de Beauvoir, dans « le deuxième sexe » affirmait « on ne naît pas femme, on le devient ».  Au-delà de cette négation de la réalité biologique, le féminisme va évoluer d’un combat pour l’égalité hommes et femmes vers une lutte des femmes contre les hommes en ciblant le mâle blanc hétéro tout en jetant un voile pudique sur la condition féminine dans les pays musulmans.

Comme cela arrive souvent à ceux qui veulent déstabiliser la société, l’attitude des wokistes est dépourvue de toute logique parce que leur idéologie dénie à leurs opposants la liberté d’expression qui leur a permis d’exister. Plus encore, des thématiques comme l’émancipation des femmes, l’abolition de l’esclavage, la critique de la décolonisation, l’antiracisme, la non-discrimination de l’homosexualité, l’accueil des migrants sont devenues des valeurs éminentes promues – à tort, mais ce n’est pas le sujet – par les démocraties occidentales. Le wokisme est bien une atteinte aux fondements de la philosophie et de la science qui se sont construites sur la raison, la vérité, l’objectivité, l’argumentation et la clarté du langage. Les discours militants, voire haineux, s’opposent aujourd’hui à chacun de ces éléments en disqualifiant tout point de vue objectif, toute connaissance qui ne serait pas « située », c’est-à-dire enracinée dans un vécu singulier, et en s’en prenant même à la langue. L’abandon de l’idée même de vérité, la disparition de l’esprit scientifique, la porte close à tout débat et à toute objection font que le wokisme apparaît comme une nouvelle dimension de la Révolution en marche.    

 

Thierry de la Rollandière

 

Jamais seul

C’est dans une méditation sur l’Ancien Testament que Charles de Foucauld explique la source de sa confiance inépuisable en la Bonté divine. Puisse cette lecture vivifiante vous plaire et vous confirmer vous aussi dans cette certitude !

« C’est au moment où Jacob est en route, pauvre, seul, où il couche sur la terre nue dans le désert pour prendre son repos après une longue route à pied, c’est au moment où il est dans cette douloureuse situation du voyageur isolé au milieu d’un long voyage en pays étranger et sauvage, sans gîte, c’est au moment où il se trouve dans cette triste condition que Dieu le comble de faveurs incomparables ; Il lui apparaît dans une vision magnifique où, après lui avoir montré les anges occupés sans cesse à la garde des hommes, allant sans cesse de la terre au ciel et du ciel à la terre pour leur donner tout ce qu’il faut, Il lui promet de le protéger pendant son voyage, de le combler de grâces pendant sa vie et après sa mort, de bénir en un de ses descendants tous les peuples de la terre, de faire naître parmi ses petits enfants le Divin Sauveur… Il l’enveloppe tellement de clarté et de bonheur que Jacob, ce pauvre voyageur si brisé et si triste en se couchant, se relève en s’écriant : « Ce lieu n’est autre que la maison de Dieu et la porte du Ciel. » Qui aura peur désormais de faire, surtout si c’est pour Vous suivre, mon Dieu, pour Vous aimer et Vous mieux servir, qui aura peur de faire de longues routes à pied, au travers de peuples inconnus, seul et pauvre ? Qui aura peur, lorsque Vous inondez de tels délices ceux qui semblent destinés à tant de douleurs ? O mon Dieu, qu’il Vous est facile de changer la douleur en joie, d’aplanir les montagnes, de rendre facile ce qui semble presque impossible… « Cherchez le royaume de Dieu et tout le reste vous sera donné par surcroît » … Faisons le plus parfait, entreprenons-le et Dieu le fera réussir… Et ne craignons pas les longues routes seul à pied en mendiant notre pain, avec saint Pierre, saint Paul, tant d’autres saints, dès que nous voyons qu’il est plus parfait de les entreprendre ; nous ne sommes jamais seuls : notre ange gardien nous couvre de ses ailes, Jésus est dans notre cœur, Dieu nous enveloppe, la Sainte Vierge a enfin les yeux sur nous, et c’est en des routes qui nous paraissent si tristes que Dieu nous force  à crier : « Ce lieu est la maison de Dieu et la porte du ciel. »

 

A la découverte de métiers d’art : Une dynastie d’ébénistes : les Jacob

Nous choisissons pour cet article de vous présenter une dynastie d’ébénistes issue de l’Ancien Régime, ayant œuvré de 1765 jusqu’en 1847, soit du règne de Louis XV à la monarchie de Juillet avec talents et innovations : la famille Jacob, qui a donné son nom à un style. C’est donc à travers cette famille que nous vous faisons découvrir une tranche d’histoire de l’ébénisterie, avant d’aborder dans les prochains numéros, le métier d’ébéniste d’une manière plus pratique.

Sous le règne de Louis XV, le menuisier est aussi ébéniste et fabrique donc les meubles. Mais, avec le développement de l’importation des bois d’ébène pour le placage des meubles, les métiers se différencient avec l’apparition d’une corporation de menuisiers en ébène, pratiquant la technique du placage, qui prendront ensuite le nom d’ébénistes lors de la disparation des corporations avec la loi Le Chapelier de 1791.

Cette spécialisation d’ébénisterie arrive tardivement en France alors qu’à l’étranger, elle était plus fréquente, surtout chez les allemands, notamment avec l’ébéniste Riesener qui a fabriqué de somptueux bureaux pour la cour de Louis XV.

Georges Jacob, né en 1739 à Cheny dans l’Yonne actuelle, et mort à Paris en 1814, est reçu maître menuisier en 1765. Il aura deux fils : Georges II Jacob et François Honoré Jacob-Desmalter et un petit-fils : Georges Alphonse Jacob Desmalter, qui continueront sur ses traces.

Son fils « Georges II », reprendra l’atelier en 1796, aidé de son père, mais à la mort de Georges II, Georges Jacob refondera une autre société avec son fils François Honoré : la société Jacob Desmalter et Cie qui continuera avec son petit-fils jusqu’en 1847. C’est une famille qui traversera donc la Révolution en travaillant pendant cette période pour le nouveau régime puis pour l’Empire.

Le fondateur Georges Jacob est le plus innovant et le plus entreprenant de sa génération ayant la clientèle riche et très exigeante des grands seigneurs qui donnait le ton et lançait la mode. Dans son atelier, œuvraient les ornemanistes qui dessinaient les modèles, les architectes qui les fabriquaient et les tapissiers pour la garniture des sièges. Il pouvait y avoir jusqu’à 300 employés, chiffre très important pour l’époque. Il a très peu travaillé pour la Couronne (le Garde Meuble) mais plutôt pour les membres de la famille royale, la reine Marie-Antoinette, les frères de Louis XVI à travers leurs garde-meubles privés, et aussi pour des clients étrangers, produisant plusieurs milliers de meubles, mais nous n’avons pas de connaissance précise de son atelier, sachant qu’il sous-traitait parfois la fabrication de ses meubles à d’autres menuisiers.

 

Georges Jacob a créé des meubles très simples ou au contraire très sophistiqués et compliqués, ayant innové avec des  pieds fuselés, sculptés de cannelures rudentées, qui se raccordent à la ceinture par un dé orné d’une rosace. Si cela deviendra courant dans la majorité des sièges Louis XVI, il est avec Louis Delanois, autre menuisier, le premier à l’utiliser.

     

 

 

Il est l’inventeur du dossier lyre et à gerbe avec forme violonnée à la fin du règne de Louis XVI et du dossier grille pendant la Révolution.

En 1796, il fait faillite, conséquence du fait de la disparition de la Monarchie et donc de commandes non réglées mais reprend sous le Directoire où il travaille l’acajou en créant de très beaux meubles dans un style anglo-chinois ou à l’étrusque, qu’il réussit à exporter à la Cour d’Angleterre.                                             

 

 

Parmi ses innovations, se trouve le pied à console où le bois est choisi sans nœud pour assurer un parfait prolongement, déjà sous Louis XVI, mais continué au XIXème siècle par ses fils et petits-fils.

 

                          

De même, il va travailler le bois en élégie, pour arrondir l’intérieur de la ceinture du bois du siège, c’est-à-dire en évidant la face interne de la ceinture des sièges, technique destinée à en diminuer le poids. Lors de la livraison, il joint une explication du démontage en vue de réparations ultérieures. C’est un souci du détail et de sérieux peu commun, pensant aux ébénistes qui travailleraient après lui à une restauration du siège ! Travaillant pour le nouveau régime, Georges Jacob va fabriquer l’estrade de la Convention, le mobilier de la première chambre des députés (le conseil). Également sous le Premier Empire, le mobilier des châteaux de la Malmaison, Saint Cloud, Compiègne, Rambouillet, Fontainebleau, le Palais des Tuileries, le salon d’argent à l’Elysée, le berceau du roi de Rome. Mais trop dépendant de ces commandes impériales, lorsque les finances de l’Empire ne pourront plus en assumer le paiement, l’atelier fera faillite en 1813, parvenant quand même à ressusciter et poursuivre son activité sous la Restauration, avec Georges Alphonse qui reprendra le flambeau en 1825 puis clôturera cette dynastie.

 

Jeanne de Thuringe

 

Ma bibliothèque

ENFANTS :

A partir de 7 ans : Oiseaux du jardin – Artemis – 2022

A partir de 8/10 ans : La plus belle Histoire – Abbé G. Courtois – Clovis – 2022

– Dès 10/12 ans : Pour Dieu et le Roi. Avec La Rochejaquelein – B. Lundi – Les petits Chouans – 2022

– Pour 12/13 ans : Les enfants de l’Hacendero – L. Ville – ESR – 2022

– Dès 15 ans, pour garçons et filles : Maria Goretti – Fleur des Marais – G. Hünermann – Salvator – 2022

– Histoire, dès 15 ans : La bataille de Lépante – Paul Chack – ESR – 2022

 

ADULTES (à partir de 16 ans)

– Vie de famille : Une expérience familiale – Quinze ans après – D et G Thisse – Chiré – 2022

– Spiritualité : La femme au foyer – À celles qui rêvent de mettre de l’idéal dans leur vie – G. de Boisgiroult – Traditions franciscaines Morgon – 2022

Formation :  Que votre règne arrive – Le combat pour la Cité chrétienne – R.P. Calmel – NEL – 2021

– Histoire : Anne de France – Gouverner au féminin à la Renaissance – A. David-Chapy – Passés composés – 2022

 

Pour compléter cette liste, vous pouvez vous renseigner sur les Cercles de lecture René Bazin :

cercleReneBazin@gmail.com  (à partir de 16 ans- Culture, Formation)

 

La Revue : « Plaisir de lire » propose un choix de nouveautés pour toute la famille (distraction, histoire, activités manuelles) Envoi d’un numéro gratuit à feuilleter sur écran, à demander à :

PlaisirdeLire75@gmail.com 

 

Confiance en l’autre,   confiance en Dieu  

Parler de la confiance en général est un sujet tellement vaste que l’on se perdrait à l’explorer, si l’on ne se restreignait à l’étude de l’une de ses parties plutôt qu’à son tout. Le monde d’aujourd’hui, tout imbu d’individualisme qu’il est, met en avant la confiance en soi comme clé du bonheur et de la réussite. Les avis, tous plus scientifiques les uns que les autres, de « coachs de développement personnel » ou de psychologues avisés, fleurissent dans la littérature moderne ou sur le web, et les réclames pour des séances privées ou en groupe foisonnent sur le comptoir des commerces ou aux panneaux d’affichage. Il est certes primordial à l’homme moderne de rétablir le déséquilibre mental causé par la perte de repères spirituels et moraux de notre temps, mais il n’est pas lieu d’en discuter ici. Il nous paraît important de se pencher plutôt sur le côté social de la confiance, c’est-à-dire envisagée par rapport au prochain, et plus ultimement à Dieu. Ces deux points seront abordés séparément, après avoir d’abord défini plus précisément ce que l’on entend par confiance.

Qu’est-ce-que la confiance ?

Ce mot est issu du latin confidentia, mais est également influencé par l’ancien français fiance, c’est-à-dire Foi. On le retrouve encore aujourd’hui dans fiancé. Confiance peut s’entendre sous plusieurs sens : avoir confiance dans l’autre, avoir confiance en soi, avoir confiance dans une situation donnée1. Il s’agit de l’assurance que l’on a : assurance dans la bonne volonté ou de la bienveillance de quelqu’un envers soi, assurance dans ses propres forces ou assurance dans le succès d’un moment. La confiance est donc un sentiment. Or, comme tout sentiment, elle va dépendre en partie du tempérament de chacun, être soumise à des possibles changements d’humeur, ou bien varier en fonction des expériences vécues. Un inconnu peut instantanément gagner notre confiance, tout comme un ami de longue date peut la perdre du jour au lendemain. Autrement, un tempérament mélancolique sera prompt à accorder sa confiance, mais également à la retirer2.

Comme tout sentiment, la confiance aura besoin d’être soumise à l’œuvre de la raison pour être vraiment bonne, même si elle est particulièrement difficile à diriger. On peut, en effet, avancer qu’on a confiance ou qu’on ne l’a pas, qu’elle ne naît pas sur commande. Cela est vrai, mais il ne tient qu’à nous de la laisser s’exprimer ou de la contraindre. Le danger est celui que la Fontaine expose dans sa fable des poissons qui se laissent piéger par le cormoran3, c’est-à-dire de faire confiance à un séducteur, beau parleur ne cherchant qu’à abuser de l’autre : « l’on ne doit jamais avoir de confiance / En ceux qui sont mangeurs de gens.»4 Le proverbe populaire « La confiance se mérite » avertit du danger que courent les âmes trop crédules ou trop naïves pour se méfier, ou tout au moins envisager que l’autre n’est peut-être pas aussi bon qu’il le paraît5, ce qui nous mène à envisager un peu plus en profondeur la confiance dans les rapports à l’autre.

La confiance en l’autre

La confiance en l’autre est le fondement de toute vie en société. Comment pourrait-on vivre ensemble s’il fallait se méfier à chaque instant de son voisin ou même de sa propre famille ? On peut la définir plus précisément comme l’assurance d’une certaine bienveillance de l’autre envers soi, et qu’il ne nous trompera pas. Elle est à l’origine de l’amitié et de toute relation humaine, et en suit les trois différents degrés, selon qu’elle se base sur l’utilité, le plaisir ou la vertu6. On peut ainsi avoir confiance en son boulanger, en son collègue de travail avec qui on partage des bons moments, ou en son plus proche ami, mais il est évident que l’intensité varie du boulanger à l’ami, ce dernier nous voulant généralement plus de bien que le premier, et étant aimé pour autre chose que les services qu’il nous rend. D’ailleurs, dans le cas où le lien de confiance serait rompu, il s’avère plus aisé de trouver un nouveau boulanger qu’un nouvel ami. Poussons plus loin ces considérations sur la confiance envers l’autre, qui revêt une importance toute particulière dans le cadre de la famille.

Concernant la relation de confiance au sein de la famille, penchons-nous principalement sur la confiance entre les époux. La confiance mutuelle entre époux est une évidence de prime abord, puisqu’ils ont fait le choix de se marier et de fonder une famille. Cependant, la confiance qu’ils se portent peut être altérée malgré l’amour qu’ils se sont promis. La calomnie ou les indiscrétions de proches sont à l’origine de bien des discordes dans le couple, venant insidieusement ou même brutalement briser ce lien que l’on croyait incorruptible entre le mari et sa femme. On préfère faire confiance à un ami ou à une connaissance, plutôt qu’à celui ou celle qui partage notre vie. La confiance entre époux est nécessaire à la stabilité de la famille. Comment cette dernière pourrait rester unie si les deux autorités se méfient l’une de l’autre ? La relation de confiance ne peut évidemment plus durer en cas de chute avérée et sans repentance, mais sinon il est du devoir des époux de la conserver, et de la rétablir le cas échéant. Pour conclure ici sur cette question de la confiance entre époux, bien qu’il y aurait matière à en parler plus longtemps, nous pouvons ajouter qu’une méfiance, ou tout du moins un manque de confiance visible entre époux, ne pourra qu’être remarqué par les enfants, provoquant facilement un affaiblissement de la foi qu’ils ont dans leurs parents.

Confiance en Dieu

La question de l’abandon de l’âme en Dieu est un sujet déjà abondamment traité. Soulignons simplement que seul, Il est digne de confiance : nous a-t-Il jamais abandonnés et laissés à nous-mêmes ? Intéressons-nous plutôt à deux dangers qui guettent l’homme dans sa relation à Dieu et à sa Providence, à savoir l’angélisme et l’activisme.

L’angélisme est l’attitude de l’âme qui, invoquant la toute puissance de Dieu et Son amour infini pour nous, se retranche dans une sorte d’apathie et de passivité : « le Salut et la victoire de Dieu sur le démon est certaine, alors pourquoi se démener à combattre le Mal et à corriger l’erreur ? Ne serait-ce pas un manque de confiance dans la Providence ? Prions le Bon Dieu et ne nous soucions pas de tout cela, les méchants seront damnés et les bons seront sauvés ». Il est bien vrai que Dieu peut tout et sauvera les bons, mais Il exige notre participation au combat céleste. Ce combat se mène d’abord contre nous, mais aussi contre les ennemis de Sa gloire et contre l’erreur. N’a-t-on jamais vu un digne serviteur laisser son maître subir les insultes et les outrages de ses adversaires ? Si nous ne sommes pas prêts à nous battre pour ce que nous aimons, quelle sorte d’amour est-ce là ? Cette confiance déréglée a donné naissance à une hérésie appelée le Quiétisme, apparue au XVIIème siècle avec le prêtre Miguel de Molinos, puis portée par Fénelon, et condamnée en 1687. Elle est présente encore aujourd’hui dans diverses sectes protestantes comme les Quakers7.

L’activisme, dans un sens contraire, est une tendance à privilégier l’action avant tout. L’activiste avance que le Paradis « appartient aux violents8 », et que le Bon Dieu nous laisse mener nous-mêmes le combat spirituel pour séparer les forts des faibles, les serviteurs méritants des serviteurs infidèles. Il est de tous les combats pour la défense de l’Eglise, de toutes les manifestations, de toutes les actions, se dépense sans compter dans les associations et les cercles chrétiens, et considère qu’agir est plus important que prier. Le mal est tellement présent qu’il faut bien donner un coup de pouce au Bon Dieu, n’est-ce pas ? Pour lui, l’action apostolique et chrétienne est avant tout une question d’efficacité, il est prêt à sacrifier un peu de la Vérité, tant que cela permet d’attirer un plus grand monde et de « marquer des points ». Derrière cette attitude se cache souvent une certaine angoisse : si je ne fais pas tout cela, serais-je sauvé ? Il oublie que si Dieu exige de nous des actions, Il se réserve seul de les mener au succès ou non. L’activiste fait davantage confiance en ses propres forces qu’en Dieu et en la Providence. Cela a mené à des erreurs comme l’Américanisme, aussi appelé « Hérésie des œuvres », né à la fin du XIXème dans la communauté catholique des Etats-Unis9.

Le remède à ces deux erreurs est un équilibre entre prière et action, suivant les mots de saint Ignace de Loyola : « Prie comme si tout dépendait de Dieu, et agis comme si tout dépendait de toi ». Quoiqu’il arrive, l’homme n’est qu’un instrument de la volonté de Dieu, il suffit de s’abandonner en Lui et de Lui accorder toute notre confiance, Il nous conduira ensuite où Il aura décidé.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce vaste sujet de la confiance : sa place dans la relation entre amis, son application dans la relation entre supérieur et subordonné, son importance dans l’épanouissement personnel. Le plus important a semblé être de lui redonner sa place de vertu sociale, nécessaire à la concorde et à l’harmonie dans la cité et dans la famille, et d’avertir de quelques dangers que peut représenter une confiance déréglée.

La confiance est un véritable trésor qu’il est urgent de protéger : elle ne doit pas se donner à la légère, et encore moins légèrement se reprendre. Dans ce monde moderne où règnent le culte de la superficialité et le mensonge, la confiance saine et indéfectible se fait rare. Mais quelles que puissent être les déceptions rencontrées dans nos relations humaines, n’oublions pas que Dieu seul est fidèle et parfaitement digne de confiance : tant que l’homme sera homme, il pourra décevoir. Ne nous scandalisons pas si notre prochain défaille, et n’hésitons pas à lui accorder de nouveau notre confiance, comme nous-mêmes, nous aimerions que les autres gardent confiance en nous.

R.J.                                     

1 Comme convenu plus haut, nous concentrerons notre propos uniquement sur la confiance en l’autre.

2 Cf Les Tempéraments de Conrad HOCK, ou Les Passions du R.P. LEJEUNE

3 Livre X, fable 3 : Les poissons et le Cormoran

4 Idem

5 Attention ! Il s’agit ici d’avertir contre les dangers d’une confiance excessive, et non pas de promouvoir la méfiance comme base des rapports sociaux.

6 Pour approfondir ce sujet des degrés de l’amitié, se référer à l’excellent Ethique à Nicomaque de Aristote, au livre huit.

7 Entre autres points, le Quiétisme soutient qu’il est inutile de combattre les tentations, Dieu venant ultimement nous sauver de notre péché.

8 Mat. XI, 12

9 Ce courant est condamné par le Pape Léon XIII en 1899.