Elisabeth Leseur,une vie silencieuse

Ma chère Bertille, Je suis plongée en ce moment dans la vie d’Elisabeth Leseur, une personnalité très attachante et inspirante… Elle est morte juste avant la 1ère guerre mondiale, le 3 mai 1914, âgée de 48 ans. Une vie brève et silencieuse, mais combien féconde ! Elle était en effet très réservée sur elle-même de son vivant, ce fut la découverte de son journal intime qui révéla la grandeur de sa vie intérieure et fut source de nombreuses grâces, à commencer par la conversion de son mari !

Ce silence, indispensable à la vie chrétienne

En effet, elle s’était mariée quelques années auparavant avec un homme qu’elle chérissait beaucoup, Félix Leseur. Mais elle se rendit compte qu’il était hostile à la religion catholique. Au fur et à mesure des années, il voulut la détourner de la pratique chrétienne. Aussi s’ingénia-t-il à organiser des sorties, des voyages en tout genre et à inviter ses amis, éloignés de la religion. Il fut près d’y parvenir : il écrit en effet : « L’absence de recueillement, la mondanité, les lectures que je lui faisais faire, l’influence du milieu où je la faisais vivre avaient fortement ébranlé sa foi ; elle cessa de pratiquer1.» Espérant détruire définitivement la religion dans l’âme de sa femme, Félix lui conseilla de lire des ouvrages de Renan. Mais l’inverse se produisit : Elisabeth fut outrée des mensonges sur le christianisme qu’elle y découvrit. Elle décida alors de répondre point par point aux attaques de Renan contre la foi. Elle sortit de cette lecture, plus convaincue que jamais de la véracité de la religion catholique.

Désormais, elle chercha la sainteté. Il lui fallut donc prendre le contre-pied de ses habitudes. Le tourbillon de la vie parisienne et des mondanités l’avait écartée de Dieu ? Autant que possible, elle rechercha alors le recueillement et le silence indispensable pour toute vie chrétienne, en toutes circonstances : « Pendant que je parle, souris, m’efforce d’être gracieuse, toutes les profondeurs de mon âme aspirent avec une intensité inouïe à la solitude et au recueillement » aussi, tout en continuant d’accomplir ses occupations, se retire-t-elle dans ce qu’elle appelle « ma cellule intérieure et, écrit-elle, là, j’adore, prie et me repose aux pieds du Sauveur2 ».

Ce silence dans la souffrance qui est héroïsme

Quelques mois après son mariage, Elisabeth tombe malade. Félix était en relation avec les plus célèbres médecins de son temps, mais aucun ne peut soigner le mal dont souffre Elisabeth. Commence alors une longue maladie, qui malgré quelques accalmies, la mènera peu à peu vers la mort et l’empêchera d’avoir des enfants. Elisabeth prend alors la résolution de ne pas se plaindre de ses souffrances. Elle offre tout et cherche à rester joyeuse et agréable pour son entourage. Quelle force il faut pour garder le silence ! Elle le note d’ailleurs dans son journal : « Le silence est parfois un acte d’énergie ; le sourire aussi3. »

A ces maux physiques qui parfois la terrassent, s’ajoutent les souffrances morales, bien plus dures à supporter. Son mari, Félix, ne partage pas sa conversion et reste profondément athée et anticlérical. Alors que la vie spirituelle d’Elisabeth s’intensifie, elle souffre de ne pouvoir partager avec son mari, qu’elle aime profondément, ses joies, ses grâces, ses espérances. Là encore, elle offre tout, dans le silence. Elle écrit dans un carnet cette résolution : « Parler peu de mes souffrances physiques, et cependant les soigner par devoir et raison. (…) Accepter en silence les déceptions, les incompréhensions, les dédains même4. » Tu le sais, chère Bertille, combien cela coûte de ne pas se plaindre. Mais quand une souffrance dure plusieurs années, quelle force d’âme il faut alors pour garder le silence !

Elle ajoute même à ses souffrances des mortifications volontaires sur lesquelles elle gardera la plus grande discrétion. Elle s’arrange toujours pour que personne ne les soupçonne.

Ce silence qui est humilité

Mais pourquoi Elisabeth cherche-t-elle tant à garder le silence et prend cette résolution à plusieurs reprises ? Pourquoi écrire « personne ne doit connaître ma souffrance, ni même le sacrifice que j’accomplis en la dissimulant5 » ? Elle-même en donne la réponse : « Le silence est le sûr gardien de l’humilité. » Elle se méfie aussi de l’orgueil de la souffrance et cherche à taire le plus possible ses souffrances afin de ne pas rechercher l’admiration de son entourage.

Ce silence qui est apostolat

Les circonstances particulières de la vie d’Elisabeth la poussent au silence. Elle n’a qu’un désir : la conversion de son mari et de son entourage. Or, ceux-ci sont profondément hostiles à la Foi et s’en moquent très souvent. Leur en parler ne ferait qu’alimenter leurs sarcasmes. Elisabeth n’a donc qu’un moyen de les gagner à Dieu : l’exemple de la sainteté. Quelle exigence ! Elle détaille dans son journal son action apostolique : « Silence sur mes épreuves, silence sur ma vie intérieure et sur ce que Dieu fait sans cesse en moi, silence sur mon âme, silence sur toutes les réalités surnaturelles, sur mes espérances et sur ma foi. Je crois que c’est pour moi le devoir et qu’en attendant l’heure divine, je ne dois prêcher Jésus-Christ que par mes prières, ma souffrance et mon exemple (…). Il faut que tout en moi parle de Lui sans que je prononce son nom. (…) Je ne veux pas être une bavarde spirituelle, sauf dans les cas où la charité m’en ferait un devoir, je veux conserver ce grand silence d’âme, ce seule à seul avec Dieu, qui est le gardien de la force et de la virilité intérieures6.» Tout est dit. Aucune recherche de soi-même dans cet apostolat : Elisabeth attend l’heure de Dieu. Elle agit selon les moyens qu’Il met à sa disposition : prière, souffrance et exemple. Elle reste unie étroitement à Dieu, source de toute conversion. Elle continue cet apostolat avec persévérance car jamais elle n’en verra les fruits de son vivant. Et pourtant, c’est bien elle qui fut l’instrument choisi par Dieu pour ramener à Lui l’âme de Félix. La mort d’Elisabeth le laissa totalement désespéré. Il découvrit quelques semaines après le journal intime et le carnet de résolutions de sa femme. Cette lecture peu à peu le transforma. Commença alors pour lui un long chemin qui le mena jusqu’au couvent. Devenu moine dominicain, il fut ordonné prêtre à l’âge de 62 ans. Il consacra sa vie à faire connaître sa femme, ses écrits et sa vie intérieure.

Ce silence qui est sainteté

Si, de son vivant, la profondeur de la vie spirituelle d’Elisabeth était presque passée inaperçue, après sa mort elle eut un très grand rayonnement. Pourquoi ? Car le silence d’Elisabeth et ses souffrances furent le chemin providentiel qui la conduisit à la sainteté. Or la sainteté rayonne toujours…

Si jamais, ma chère Bertille, tu as l’occasion de lire des écrits d’Elisabeth Leseur ou sa biographie, n’hésite pas ! En attendant, puisqu’il me faut conclure, de peur de trop allonger ma lettre, je te laisserai sur cette prière d’Elisabeth : « Que dans le silence, je fasse uniquement Votre Volonté7.» Là se trouve la clé de sa sainteté…

Avec toute mon affection, Anne

1 Vie d’Elisabeth Leseur, Félix Leseur, cité par Bernadette Chovelon dans Elisabeth et Félix Leseur, itinéraire spiri-tuel d’un couple, ed Artège 2015, p.98

2 Journal et pensées de chaque jour, Elisabeth Leseur, éditions du Cerf, 2005, p.188

3 Idem p.223

4 Idem p.124

5 Idem p.146

6 Idem p.130

7 Idem p.158

Images à imprimer avec prière à Notre-Dame des 3 Ave

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La pédagogie du silence

De plus en plus rejeté dans notre monde actuel, le silence est en réalité essentiel au développement de nos enfants. Nous ne devons pas le craindre, bien au contraire.

Aujourd’hui le silence est devenu une denrée rare et ô combien précieuse. Les psychologues commencent à reconnaître l’importance du silence pour la santé mentale. Les thérapies utilisant le silence, telles que la méditation, le yoga, gagnent en popularité. Et un mouvement croissant favorise la déconnection et la recherche de moments de silence, tant pour des raisons de santé que pour le « bien-être spirituel ».

Pour nous, parents catholiques, le silence n’est pas purement matériel et inerte, ni davantage un silence extérieur qui ne tendrait qu’à favoriser les divagations du dedans, les rêvasseries, les bouillonnements d’une passion romanesque ou coupable. Il s’agit ici d’un silence qui apaise, qui amasse nos richesses intérieures et les met en ordre. Le silence est une lumière. Quand le soleil s’éteint, la lampe de la maison s’allume, et l’on sait que les intimités brillent alors davantage, dans le réduit calme et le mystère du foyer (A. D. Sertillanges in La vie catholique). Il faut le silence, pour que la vérité envahisse l’esprit, les lois du monde agissent tout le temps, mais leur intimité nous échappe, le monde nous cache Dieu. Il faut nous plonger en esprit dans cette immensité, notre éducatrice ; il faut rentrer en soi pour entendre tout ce que Dieu nous dit. Ce que nous avons compris avec le temps, enseignons-le plus tôt à nos enfants car le silence nous est salutaire, il nous libère, nous épure et nous élargit, nous rend sages et, au lieu du papillonnement quotidien, nous mène au mystère qui est le Vrai. Voyons ensemble combien le silence est un soutien dans la formation et l’éducation de nos enfants.

Importance du silence pour le nourrisson

Dès la naissance, le silence joue un rôle crucial dans le sommeil du bébé. Les nouveau-nés passent une grande partie de leur temps à dormir, et un environnement silencieux favorise un sommeil de qualité, essentiel pour le bon développement de leur cerveau, et l’équilibre de leur système nerveux en pleine construction.

Une mode actuelle imagine que le nourrisson pleure parce qu’il est seul et s’ennuie d’être trop longtemps dans son berceau, qu’il ne fait donc pas la différence entre le jour et la nuit. Aussi, voit-on aujourd’hui de tout jeunes bébés de longues heures dans leur transat que l’on déplace de pièce en pièce selon les activités de la famille. Le bébé vit ainsi dans un bruit quasiment permanent, tantôt endormi, tantôt réveillé en sursaut lorsque soudain sa maman entreprend de vider le lave-vaisselle ou de répondre au téléphone. Or un bébé qui passe sa journée dans le bruit emmagasine beaucoup de tensions qui le feront pleurer la nuit, lorsqu’enfin il pourra se relâcher! Un bébé qui dort bien est un bébé heureux qui, par conséquent, aura des parents reposés. Le nourrisson, pour son équilibre, a besoin du calme silencieux de sa chambre pour des moments de repos réguliers.

En grandissant, le tout-petit habitué au silence éveillera ses sens au monde : le regard et la voix de ses parents, le bruit du vent dans les feuilles ou la pluie sur les carreaux, le chant des oiseaux ou le bourdonnement d’un insecte… Tous ces bruits familiers contribuent à son développement cognitif.

Le silence dans le développement de la petite enfance (3-5 ans)

Les enfants apprennent énormément par le jeu. Un environnement calme et silencieux peut favoriser la concentration pendant ces activités ludiques. Sans distractions sonores, les enfants peuvent se plonger dans leurs jeux, développer leur imagination et améliorer leurs compétences motrices.

Observez un enfant construisant une tour en Lego : dans le silence, chaque pièce est soigneusement placée, chaque mouvement réfléchi. Le silence permet une immersion totale dans l’activité, renforçant ainsi l’apprentissage et la créativité.

Le silence peut également être un allié dans l’apprentissage du langage. Lorsque les enfants sont au calme, ils peuvent mieux écouter et assimiler les mots et les phrases. Les parents peuvent profiter de ces moments pour lire des histoires ou engager de vraies petites conversations ! En leur lisant un livre à voix haute dans un environnement silencieux, les enfants peuvent mieux se concentrer sur les mots, les intonations et les expressions faciales, enrichissant ainsi leur vocabulaire et leur compréhension linguistique.

Le silence dans le développement de l’âge scolaire (6-12 ans)

A l’école, la capacité à se concentrer est primordiale. Un environnement calme et silencieux permet aux enfants de se concentrer sur leurs devoirs et d’assimiler de nouvelles informations plus efficacement.

Le silence permet également aux enfants de réfléchir de manière plus approfondie. En l’absence de distractions sonores, ils peuvent mieux se concentrer sur les tâches complexes et développer leurs compétences en résolution de problèmes.

Prenons l’exemple d’un enfant résolvant un puzzle difficile. Dans le silence, il peut analyser chaque pièce, réfléchir la meilleure stratégie, et finalement, ressentir la satisfaction d’avoir réussi.

La lecture est une activité qui profite grandement du silence. Les enfants peuvent s’immerger dans des livres, développer leur imagination et améliorer leur compréhension de lecture. Lorsqu’un enfant lit un livre captivant en silence, il peut visualiser les scènes, entendre les dialogues dans sa tête et vraiment vivre l’histoire. Ces moments de lecture silencieuse sont précieux pour son développement tant intellectuel qu’émotionnel.

Les parents jouent un rôle capital dans l’équilibre physique et spirituel de leurs enfants en leur faisant découvrir et aimer ce silence qui repose et aide à tout mieux faire. Apprenons-leur à le rechercher, à le respecter, à se servir de lui pour être meilleur. La prière en famille exige une tenue recueillie et calme lorsque nous parlons au Bon Dieu. Les moments de lecture en famille seront calmes et réguliers, les parents étant les meilleurs modèles de leurs enfants, auront laissé leurs téléphones hors du cercle familial. On ne se parle pas sans arrêt, mais lorsqu’on a quelque chose à dire, que l’on raconte tranquillement, et l’on s’écoute mutuellement.

Le silence est un allié indispensable au bon équilibre de toute la famille, alors la prochaine fois que nous sortirons faire une promenade en famille, écoutons ensemble le silence, apprenons à aimer le bruit du vent, à reconnaître le cri des animaux, et à rendre grâce à Dieu de le trouver dans sa belle création comme dans le grand silence de nos âmes.

Sophie de Lédinghen

Prière à saint Michel

Fêté le 29 septembre

Interprété par l’EMAC (Ecole Militaire des Aspirants de Coëtquidan), promotion Sous-Lieutenant Maurice Genevoix.

  1. Archange Saint Michel, défenseur de la Foi

Décuplez de vos ailes l’ardeur de nos combats

Daignez y affaiblir tous ceux qui nous contestent

O vous Prince des Anges de la milice céleste.

Refrain Saint Michel Archange, Défendez-nous dans les combats Saint Michel Archange, Gardez nos âmes du trépas.

  • Intercédez de grâce face à nos ennemis

La force de nos prières déboutera la vie

Car cette terre sacrée où vécurent tant de saints

Ne peut mourir ainsi sous le poids des malins.

(au refrain)

Prière dite à voix haute : Saint Michel Archange, défendez-nous dans le combat Soyez notre soutien contre la malice, les embûches du démon Que Dieu lui fasse sentir son empire, nous vous en supplions Et vous Prince de la milice céleste Repoussez en enfer, par la vertu divine Satan et les autres esprits mauvais qui rôdent dans le monde en vue de perdre les âmes.

3.  Et quand le jour viendra de sonner notre mort

Repensant à ma vie une dernière fois j’implore

Intercédez pour nous auprès de notre Père

Que tous nos camarades triomphent de l’enfer.

Prière à Saint Michel • EMAC. https://open.spotify.com/intl-fr/track/69roDCKZEY4EGjG8GGhydy

Science et silence

« Tu m’as demandé, Jean, frère très cher dans le Christ, comment tu dois étudier pour acquérir le trésor de la science. » Ainsi commence une lettre de saint Thomas d’Aquin, dans laquelle il livre ses conseils pour l’étude et le savoir. Tous, nous sommes conscients de l’importance de la science, qui n’est autre que la connaissance certaine par la démonstration ou la vision immédiate de la vérité. Sans la science, on ne peut décemment vivre, puisque l’on se trouvera ou bien dans un état constant de doute, ou bien dans une soumission perpétuelle vis-à-vis d’autrui, ce qui nous expose à de graves dangers si lui-même se trompe. Il n’est certes pas nécessaire de chercher à tout savoir, auquel cas l’on tomberait dans un excès inverse à l’ignorance, mais un certain niveau de science est primordial en particulier dans ce qui touche Dieu et la religion, ne serait-ce que pour avancer dans la voie de la vertu et élever vers Dieu les enfants, amis ou proches qui nous sont confiés. Mais que faire pour posséder ce trésor de la science ? Saint Thomas d’Aquin, « Docteur angélique », est bien placé pour nous guider. Or, il apparaît à la lecture de ses conseils adressés au Frère Jean, qu’un accent particulier est mis sur le silence, comme dans le conseil suivant : « Je veux que tu sois lent à parler, lent à te rendre là où l’on parle. » Tâchons donc de comprendre l’importance de ce silence, et sa nécessité dans la poursuite de la science.

Le monde contre le silence

Le silence revêt un sens plus large que la simple notion d’absence de bruit. Il s’applique également au calme du corps et de l’âme, à leur réceptivité envers ce qui les entoure. Il n’implique cependant pas une absence complète d’activité de leur part, puisque l’écoute, la réflexion et l’attention permises par le silence sont des attitudes actives de l’être, malgré les apparences. Cela se retrouve notamment dans la distinction entre les verbes voir et regarder, entendre et écouter : on distingue une attitude passive des sens, d’une attitude plus active. Ceci étant dit, nous remarquons une certaine opposition entre ce silence et l’agitation du monde, exacerbée par l’hyperconnectivité actuelle et le besoin de plus en plus prégnant de résultats immédiats. De cette agitation naissent deux problèmes : une illusion de science, et un obstacle au savoir.

Les chaînes radio et télévisées tournent en permanence, les flashs infos se succèdent en continu, les faits divers rythment les journées, et les émissions compilent à l’envi des points d’histoire, de science et de société pour donner un ersatz de culture générale. On a l’impression de tout connaître, mais il suffit d’une conversation un peu poussée pour que le vernis saute et que l’on se rende compte que ce que l’on croyait savoir est incomplet, incorrect, voire erroné, et bien souvent inutile à soi et aux autres. Quelle ironie ! Nous avons dans notre poche le moyen d’accéder à un savoir presque illimité, et nous nous laissons abuser par le désir de savoir tout, et tout de suite, trop souvent par désir de bien paraître ou par curiosité.

Le premier obstacle est donc de chercher dans le maëlstrom informationnel ambiant une science inutile ou fausse, et de se donner l’impression de tout savoir tout en n’étant, en définitive, rempli que du verbiage du monde. « Sois lent à te rendre là où l’on parle », avertit saint Thomas : il vaut mieux rester dans l’ignorance que d’écouter des sophistes, des menteurs et des ignorants.

Après le bruit que l’on peut qualifier d’« informationnel », leurrant l’intelligence vers une fausse science, se trouve un bruit plus profond, plus pesant, non seulement lié à notre audition mais plus encore à l’ensemble de nos sens externes et même internes. « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure », disait Georges Bernanos. L’homme du XXIe est environné de vacarme. On lui fait voir, goûter, sentir, entendre constamment, entretenant un brouhaha permanent qui rend difficile le silence nécessaire à l’étude, à la mémorisation, à la compréhension. Quand bien même il arriverait à se couper de tout ce bruit et de cette agitation, sa mémoire et son imagination rejoueraient en boucle des bribes du passé, polluant sa réflexion.

Saint Thomas nous avertit également contre ce danger, en nous enjoignant de ne pas nous mêler « des paroles et des actes des séculiers », c’est-à-dire de ne pas répondre aux sollicitations du monde et de ceux qui sont plongés dans le monde, pour éviter de nous distraire inutilement. Cela ne signifie bien évidemment pas qu’il faille vivre reclus, même s’il faut reconnaître que cela favoriserait dans un sens notre acquisition de la science, mais plutôt qu’il faille éviter de se laisser entraîner dans tout ce qui provient du « siècle », c’est-à-dire du temps présent. Il s’agit aujourd’hui principalement des écrans, qui ont envahi nos vies, et avec lesquels la dernière génération a grandi. Cela a été tellement rappelé qu’il en devient agaçant de l’entendre, mais nous ne saurons malheureusement jamais assez nous défier de ces outils dont on perd si facilement le contrôle.

En définitive, posséder la science implique dans un premier temps de se fermer à ces flux anarchiques d’informations, à ce bruit constant. Dans un second temps, il nous faut atteindre et cultiver le silence, nécessaire à la science.

La voie du silence

L’agitation, le bruit sont donc les deux plus grands obstacles à notre recherche de la science. Cela est encore plus visible lorsque cette science est appliquée aux choses de Dieu, infiniment supérieur aux choses créées. On distingue trois éléments dans les conseils de saint Thomas : le sujet, qui est le disciple, l’objet, qui est la science de Dieu, et un agent pouvant être multiple, qui sont les maîtres à penser, les modèles à suivre en vue d’acquérir la science. Tout le reste est écarté, comme nuisant à ce but. Cela n’est que bruit venant déranger cette sorte de trinité qui ne peut se développer que dans le silence. En lisant à travers le texte de saint Thomas, nous pouvons retenir différentes sortes de silence1, intérieurs et extérieurs. Le premier est le silence de la parole, que nous avons déjà abordé plus haut. Réfréner sa langue et ne pas courir après les beaux parleurs en est l’application. Il y a également un silence de l’action, évitant de s’égarer dans des actes qui ne rapportent rien à l’âme : « Fuis par-dessus tout les démarches inutiles. » Une activité désordonnée et futile empêche en effet de se concentrer sur le Bien et d’apprendre à le connaître, puisque l’esprit est accaparé par l’action en cours ou à venir. Or il nous est un devoir de connaître Dieu pour mieux l’aimer et le servir, d’où l’importance de choisir ce que l’on fait en fonction de ce but, et d’écarter alors ce qui nous en éloigne, quand bien même cela ne serait pas peccamineux en soi. A ce silence de la parole et des actions, s’ajoute un silence du moi, de l’ego : « Ne cherche pas ce qui te dépasse. » Nous ne serons jamais que des enfants devant la grandeur de la création et devant Dieu. Il nous faut donc accepter les limites de notre intelligence et de notre être, et ne pas chercher à posséder la plénitude du savoir. Saint Augustin lui-même a été rappelé à l’ordre par un ange, apparu sous les traits d’un enfant, alors qu’il s’efforçait de comprendre le mystère de la Sainte Trinité. Ce n’est qu’en se mettant à l’écoute du réel et ultimement de Dieu, que l’on pourra vraiment connaître.

Mais tout cela peut sembler abstrait sous certains aspects, car il est facile de parler du silence, et même d’en discourir, mais il est un peu plus difficile de l’appliquer. Aussi pouvons-nous tirer des pratiques de l’Eglise quelques leçons utiles pour favoriser le silence et la vie intérieure qui en découle. Tout d’abord contre les écrans, principale source de « bruit » dans nos vies. Les prêtres et religieux, lorsqu’ils vivent en communauté, ont cette règle simple : à une heure donnée de la soirée, ils ne peuvent plus se rendre sur leurs ordinateurs, et lisent plutôt des passages de l’Ecriture Sainte ou des auteurs spirituels. Ils laissent ainsi la mémoire et l’intelligence s’imprégner de ce qui vient d’être lu. La simple restriction des écrans dans nos foyers, après le repas du soir ou la prière, nous poussera sans trop de mal à remplacer le temps que nous pouvions passer sur l’ordinateur ou le portable par des lectures historiques, intellectuelles, spirituelles. Le temps dont nous pensons souvent manquer pour nous former est alors tout trouvé.

Une autre leçon est le silence général qui s’installe dans les communautés après l’office de Complies, vers 21h00. Cette prière du soir terminée, les religieux gardent le silence jusqu’au lendemain. Ils font ainsi le calme après toute l’agitation de la journée, permettant de se refixer sur eux-mêmes et sur le Bon Dieu, objet ultime de la science. C’est pour eux l’occasion d’une dernière prière, d’un dernier entretien intime avec Lui, avant de prendre leur repos. Comment pourrait-Il s’adresser à l’âme qui reste constamment remplie du bruit du monde ? Nous avons également besoin de faire ces pauses après nos travaux, et de ménager des silences permettant à Dieu de nous envoyer ces petites inspirations qu’il nous fallait pour résoudre un problème qui nous tourmentait, ou découvrir une vérité qui nous restait cachée.

Silence ! L’âme qui s’agite peut certes atteindre une certaine connaissance des êtres qui l’entourent, mais elle n’arrivera jamais à acquérir la véritable science qui est la connaissance des choses de Dieu. Ce savoir n’est pas réservé aux religieux reclus loin du monde, car Dieu veut se faire connaître à chacun d’entre nous, quel que soit notre état de vie. Tous, nous pouvons acquérir un certain niveau de cette science si nous parvenons à faire le silence en nous : silence de la parole, de l’action, de l’imagination, de l’ego. Et si nous avons du mal à réaliser ce silence, il nous est tout à fait possible de le découvrir à l’école de saint Ignace de Loyola, au cours d’une retraite spirituelle d’une semaine. C’est une magnifique introduction au silence dans nos vies, et à la connaissance de Dieu et de Sa volonté sur nous.

« Le silence est le fils de l’intelligence, le père de la sagesse, le frère de l’humilité, le gardien de la charité, l’ami de la mansuétude, le ministre de la paix, la condition du recueillement, le véhicule de l’union à Dieu, qui parle volontiers à l’âme silencieuse, tout attentive et disposée à l’écouter2. »

R.J.

1 On peut se référer à ce sujet au texte de Sœur Aimée de Jésus (1839-1874), Les douze degrés du silence

2 Auteur anonyme