Un état, quel qu’il soit, on le tenait jadis de son père ; il le tenait lui-même du sien. Tout au bout de la chaîne des aïeux, siégeait le donateur suprême : Dieu Lui-même. C’est ainsi qu’aux côtés du Clergé et de la Noblesse, se trouvait le Tiers-Etat, lui-même hiérarchisé en de multiples corporations. Au cœur de cette organisation tripartite et solidement ramifiée, chacun pouvait en conscience adopter tel ou tel état : la loi naturelle l’y poussait et l’intelligence de l’ordre social dont il se voyait dépendre le guidait. La notion de « devoir », se trouvait intimement mêlée à celle d’honneur, impliquant à la fois le respect de ses parents, le service de son prochain, et le culte qu’on doit à Dieu. Tout cela relevait au fond d’un sentiment de justice assez communément partagé.
Ce bel édifice fut si bien ébranlé par l’idéologie des Droits de l’Homme que c’est un lieu commun, de nos jours, de déplorer la perte des valeurs traditionnelles. La permanence des états familiaux ou sociétaux, leur primauté sur les droits individuels sont contestés par les partisans de la « vie liquide » : survivre, dans le monde postmoderne, c’est « bouger » ! Cela nécessite de s’adapter au brassage incessant des conditions, aux réformes des comportements, au remaniement des situations, au bouleversement des normes, à la contestation des fonctions, même les plus naturelles. Dès lors, la notion de « devoir d’état » parle-t-elle encore à beaucoup de citoyens ? Comment peut-on encore se sanctifier à travers lui ?
Dans la mesure où le respect de son devoir d’état relève de la loi naturelle, chacun, catholique ou non, en comprend la nécessité. Ce qui a changé, c’est que le corps social dans son ensemble en a perverti les principes de base : l’adhésion (ou plutôt l’inclusion) à la doxa sociale pousse les hommes à ignorer Dieu puis les amène subrepticement à nier ses Commandements. La morale laïque évoque sans cesse le « respect de l’Autre », mais jamais le service et l’amour du prochain pour ce qu’il est réellement : un frère en Jésus-Christ. Ainsi pernicieusement, au fur et à mesure que les générations se sont éloignées du Christ Roi, « l’état » que chacun se fit un « devoir » de revendiquer se borna à n’être plus que celui d’un individu assimilable à un autre. Un être, au sens propre, « sans qualité », puisque sans obéissance ni piété envers Dieu.
Tous les saints du Ciel se sont pourtant sanctifiés à travers le respect de leur devoir d’état. C’est pourquoi on y trouve aussi bien des religieux réguliers que séculiers, des laïcs mariés que des célibataires, des pauvres que des riches, des puissants que des gueux, des soldats que des civils : entre les uns et les autres, toutes les différences, et aucune différence ! Dans l’Introduction à la Vie Dévote, saint François de Sales élabore même cette analogie entre le service de porter du fruit que chaque plante doit à Dieu « selon son genre » et celui que chaque chrétien Lui doit « selon sa qualité et vocation » Ch.3). Et de fait, la pratique du devoir d’état ordonne notre nature humaine, blessée par le péché originel, à une activité propre à chacun qui, si elle est tournée véritablement vers Dieu, agit comme une sorte de purgation. Non seulement, en effet, elle nous éloigne des tentations, et c’est pour cela qu’on dit que « l’oisiveté est la mère de tous les vices » ; mais encore elle favorise la connaissance de soi-même, de son sincère et véritable désir de Dieu comme de toutes les réticences, les indocilités voire les révoltes qu’on peut secrètement nourrir contre sa Loi : la pratique du devoir d’état révèle ainsi à chacun le bon grain et l’ivraie qui furent semés en lui, c’est donc le chemin concret nécessaire à toute progression spirituelle réelle.
C’est en effet en respectant son devoir d’état qu’une âme peut pleinement dire à chaque heure de la journée : « Que Votre Volonté soit faite ! » L’acte le plus quelconque, en effet, devient une source méritoire de sanctification. Lorsqu’il est ordonné au Christ-Roi, le devoir d’état assure au sein des tribulations une forme de constance et de permanence ; il amarre en quelque sorte le fidèle à la fidélité. L’Esprit-Saint peut alors le trouver et se manifester pleinement dans cet acte qu’il pose. Il peut même rendre cet acte excellent malgré son apparente banalité, et guider celui qui le réalise dans l’acquisition des plus hautes vertus : c’est en respectant son devoir d’état que le colérique devient doux, l’impatient tempérant, l’imprudent avisé, l’avare généreux, etc…
On comprend dès lors que le diable déteste cette discipline que l’âme découvre et à laquelle elle s’exerce dans son devoir d’état. Aussi, en disqualifier la pratique est intrinsèquement lié à la volonté de perdre les âmes. C’est l’unique but des ésotérismes à la manœuvre derrière l’élaboration, la diffusion et la propagation des lois, des idéologies et des modes reposant sur le fameux droit à la paresse qui fondent la prétendue civilisation des loisirs.
Le meilleur rempart contre tous ces maux demeure saint Joseph, modèle absolu du respect sanctifiant du devoir d’état : prions-le qu’il nous prémunisse de ces multiples pièges et nous garde saufs de tous ces errements. Ainsi, partout où nous serons, un peu de la Volonté de Dieu sera.
G. Guindon