Pas plus de cinq !

Comme en toute tragédie classique, il y aura cinq actes et pas un de plus. Le sujet de cette pièce est la conspiration de cinq femmes animées de la même haine mortelle contre une sixième. Elles dissimulent leurs sentiments derrière une volonté de la servir mais elles ne s’approchent en réalité d’elle que pour lui porter un coup de poignard. Les quatre premières l’ont très grièvement blessée mais elle a survécu. Nous voici parvenus au cinquième acte qui n’est pas encore achevé. Notons cependant que la dernière des mégères est plus déchaînée encore que les quatre premières tandis que jamais leur commune ennemie n’a été si faible. Mais écoutons le récit de leur victime et entendons sa supplique.

« La première de ces femmes naquit le 21 septembre 1792. Elle fit rouler la tête de mon roi le 21 janvier 1793 en m’assurant que commençait pour moi dans son sang une ère de prospérité, de liberté et de gloire. Elle détestait plus encore mon Dieu que mon roi au point qu’elle prétendit ouvrir des temps nouveaux en substituant au calendrier fondé sur la naissance du Fils de Dieu celui de sa propre naissance. Elle n’avait pas encore un an qu’elle mit « à l’ordre du jour » le régime de la Terreur. Elle semblait se repaître de ce bain de sang, de mes enfants, prêtres, aristocrates et gens du peuple. En l’an XII, elle me remit dans les mains d’un Général dont elle me dit qu’il allait panser mes plaies et me couvrir de gloire.

« La deuxième d’entre elles ne vécut pas cinq ans. Elle vit le jour le 25 février 1848 et fut le fruit de la révolution qui renversa le monarque de juillet. Au climat euphorique en ses débuts et à la plantation des arbres de la liberté succéda le coup d’état du 2 décembre 1851 par le neveu de ce général qui devait me donner de la gloire mais me couvrit de honte tandis que mon nom était haï dans toute l’Europe. La deuxième des femmes ne mit donc guère de temps, après le bain de sang des journées de juin 1848, à me placer dans le giron dictatorial du Prince-Président.

« La troisième est la doyenne des cinq.     Elle commença sa carrière le 4 septembre 1870 et ne l’acheva qu’au 10 juillet 1940. Elle vécut donc presque   sept décades pour me martyriser. Il n’est en effet d’autre mot pour décrire ce troisième acte républicain qui dévoila au mieux sa volonté d’exterminer en mon sein tout ce qui m’était le plus cher : ma foi, mes familles françaises, mes enfants. Je fus livrée à la dictature des loges et je vis mes prêtres, religieuses et religieux honteusement expulsés de mes frontières. Cette furie me saigna à blanc pendant la guerre de 1914- 1918 et, après avoir allumé par son traité de Versailles toutes les rancœurs de l’Allemagne, elle décréta un pacifisme suicidaire. M’ayant précipité dans le gouffre, elle finit par se suicider elle-même et ma seule consolation fut qu’elle n’eût d’autre ressource que de me laisser au prestige du Vainqueur de Verdun. O divine surprise !

« On se dispute encore sur la date de naissance de la quatrième. Quoiqu’il en soit, on brûla la gloire et on condamna à la prison perpétuelle ce Maréchal qui avait mis fin à la dictature des loges et, pire, dans la situation désespérée où l’on m’avait réduite, avait cherché à me soigner. Mais elle aussi voulait du sang et ce furent les cent mille victimes de l’Epuration. Elle donna ensuite au monde la meilleure démonstration qu’on pût souhaiter de la force républicaine par la succession des dix-huit gouvernements qui se succédèrent de 1947 à 1958. Elle aussi finit par me livrer aux mains d’un militaire …

« La cinquième de ces dames est apparue le 8 janvier 1959. Elle a donc 67 ans au moment où j’écris ces lignes. La question est de savoir si elle va détrôner la troisième comme doyenne d’âge. Elle a été la digne héritière des quatre précédentes et s’est distinguée par un nouveau bain de sang, pire que tous les autres puisqu’il s’est agi de l’assassinat légalisé et constitutionnalisé de mes enfants dans le sein maternel. A 67 ans, cette Athalie concocte maintenant celui des personnes âgées. Quant à moi qui suis à l’agonie, je réclame pour elle seule l’euthanasie. Je demande sa mort et, si mes enfants ne veulent pas que je meure aussi, je les conjure qu’il n’y en ait pas de sixième et je veux cette fois-ci choisir les mains de celui à qui je serai livrée.

Mes enfants, écoutez-moi. Je suis votre mère, la France. Me connaissez-vous encore ? M’aimez- vous encore ? Pourquoi me laissez-vous encore dans les rets de ces sorcières ? Priez. Mais priez Notre-Dame pour que j’en sois délivrée et soyez prêts à souffrir et à batailler si vous ne voulez pas que je meure. Pas de sixième, je vous en conjure !

 

R.P. Joseph

L’origine et le rythme de la douceur

 « Le saint-chrême est composé d’huile d’olive et de baume, qui nous représentent la douceur et l’humilité. L’humilité perfectionne l’homme dans ses devoirs envers Dieu, et la douceur le perfectionne dans ses devoirs envers la société. Le baume qui prend le dessous parmi toutes les autres liqueurs nous marque l’humilité ; l’huile d’olive, qui prend le dessus, nous représente la douceur qui met l’homme au-dessus de toutes les peines et qui excelle sur toutes les vertus, parce qu’elle est la fleur de la charité : celle-ci, dit Saint Bernard, n’a toute sa perfection que lorsqu’elle joint la douceur à la patience.»

Saint François de Sales

Comme chacun sent que la douceur est, parmi les vertus, d’un prix inestimable, et que celui qui la possède vraiment est incontestablement parvenu à la vraie sainteté chrétienne ! Mais comme il faut également se méfier de ses contrefaçons qui paraissent d’autant plus haïssables qu’elles parodient ce trésor et nous laissent amèrement déçus lorsque nous nous sommes aperçus que nous avions pris de la pacotille pour le précieux métal ! Ni bonasse, ni mou, ni doucereux, ni douceâtre, celui qui est réellement doux est un homme très fort et il n’est aucune force véritable chez celui qui n’est pas doux. Aussi, nous voudrions d’abord dire que le plus doux de tous est Dieu (I). Nous vanterons sa douceur à notre égard (II) et nous montrerons que la nôtre n’a qu’à se calquer sur la sienne (III).

I – La douceur de Dieu

Toute perfection que nous admirons ici-bas s’origine en Dieu qui en est l’exemplaire et la cause. La douceur en est une et c’est dans l’intime de la vie divine que nous croyons qu’elle existe dans toute sa beauté. La Foi nous enseigne que les trois Personnes de la Sainte Trinité forment une famille parfaite en laquelle la pluralité ne porte nul ombrage à l’unité. Leur vie trinitaire existe de toute éternité et il n’est jamais rien qui amène une relâche dans les liens entre les trois Personnes. Il n’est jamais rien non plus qui heurte ou puisse heurter l’ardeur infinie de l’amour qui existe entre elles. En considérant ce mystère de charité parfaite, nous ne nous trompons pas en affirmant de ces relations Trinitaires qu’elles sont empreintes d’une douceur infinie sans laquelle leur bonheur ne serait pas complet. Cette douceur, apanage divin, descend du trône de la Sainte Trinité sur tous les habitants du Ciel.

II – La douceur de Dieu vis-à-vis des habitants de la terre 

Afin de prendre conscience de la douceur divine, considérons les sentiments de la maman qui tient dans ses bras et sur son cœur son enfant qui vient de naître, et commençons par nous dire que la douceur de ses gestes à l’égard de ce bébé, si petit et fragile, ne nous donne qu’une pauvre idée de la douceur divine à notre égard. Aucune   comparaison humaine ne peut nous donner une idée de cette mansuétude dont Dieu use à notre égard. Notre vie chrétienne, si l’on excepte les quelques années où nous n’avions pas encore l’âge de raison, s’est-elle passée dans la croissance d’un amour toujours plus vif pour Dieu ? Hélas, il n’est malheureusement de jour où nous ne l’avons offensé et, parfois, gravement et à répétition. A ses bontés multipliées pour nous avec une divine profusion, nous avons opposé si souvent nos fronts butés, nos âmes repliées sur elles-mêmes. Nous n’avons à peu près rien vu de la divine patience et de l’ineffable pédagogie de Celui qui mettait tout en œuvre pour nous attirer à Lui. Quel mal Il s’est donné et se donne pour chacun d’entre nous ! Quelle délicatesse afin de trouver les moyens les plus nuancés et sans cesse renouvelés pour ouvrir nos cœurs ! L’histoire de notre âme est-elle autre chose que celle de la tendresse de Dieu cherchant à vaincre notre dureté et notre grossièreté ? Puissions-nous, avant de mourir, ouvrir les yeux sur l’infinie condescendance divine afin de ne pas nous trouver dans une extraordinaire confusion au Jugement particulier pour l’avoir tant ignorée et pour la découvrir seulement à cet instant …

III – La douceur entre nous 

Point de douceur véridique sans une vie intérieure. La douceur chrétienne n’est pas de la terre : elle est surnaturelle, elle est divine. Elle est un don de Dieu répandu dans les cœurs à travers le Christ Notre-Seigneur et la Très Sainte Vierge Marie. Elle demande d’abord une grande victoire sur les passions et sur l’irascible. L’homme doux est un homme fort. Il est celui qui conserve, en toute circonstance, cet empire sur lui-même pour ne jamais se laisser submerger par la peur, la colère ou l’une ou l’autre des passions. Il ne s’agit pas seulement d’un contrôle extérieur bien fragile mais d’une domination intérieure qui ne peut se faire parfaitement sans la grâce divine. Que de luttes et de combats intérieurs pour que la grâce triomphe de cette nature ombrageuse ! Mais comme Dieu se trouve glorifié lorsque l’âme parvient à cette maîtrise !

Cependant, la douceur est-elle purement et simplement cette victoire de la raison, illuminée par la grâce, sur la sensibilité ? Oui. Mais nous voudrions exprimer également son effet si précieux dans les relations avec le prochain.

Il nous semble que la douceur démontre sa présence lorsque quelqu’un ajoute à cette parfaite maîtrise de lui-même, la plus fine compréhension de ceux qui l’entourent pour savoir s’adresser à chacun exactement comme il convient. Si l’on se place sur le plan naturel, on parlera peut-être d’une sorte d’intuition des personnalités auxquelles on sait merveilleusement s’adapter. Mais si l’on passe au niveau surnaturel, affirmons alors que, sous la bienfaisante influence des dons du Saint-Esprit, on trouve le chemin des cœurs en vue de leur procurer le bien véritable. Faut-il le dire ? Il n’y aura jamais de chrétien véritablement doux à l’égard de son prochain s’il ne met son grand effort à devenir lui-même doux à l’égard de Dieu, c’est-à-dire accueillant à sa grâce. 

Il y a loin de ce tableau avec cette fausse douceur qui ne sait pas dire la vérité à celui qui aurait tant besoin de l’entendre par faiblesse ou, pire encore, qui falsifie les règles de l’Evangile et les maximes des saints pour proposer des opinions dégradées qui bénissent des mœurs corrompues.

 

Nous pensons que les hommes d’aujourd’hui vivent trop vite pour comprendre et atteindre la douceur. Par définition, la précipitation nous fait vivre à un rythme qui n’est pas celui qui est fait pour nous. Nous subissons alors la violence de vivre à une cadence qui ne nous permet pas de donner à chacun et à chaque chose le temps, l’attention et l’amour qui conviendraient. Il se passe alors que la brutalité – ou au moins la fébrilité – sort de nous-même et maltraite ou ne se montre pas très délicate envers les personnes à qui nous nous adressons ou vis-à-vis des choses qui nous avons à faire. On ne saurait donc trop attacher d’importance à retrouver le rythme qui nous permet d’agir paisiblement pour nous mouvoir dans la douceur.

Dans le Cœur Douloureux et Immaculé de Marie,

 

R.P. Joseph

 

La chevalerie

 

Les leçons imprégnées de républicanisme que nous avons reçues en Histoire nous ont appris à désigner l’âge d’or du Christianisme par le nom de « Moyen Age ». En d’autres temps, d’avant 1789, on parlait de la « Haute époque » et cette appellation manifestait l’estime que l’on vouait à ces siècles de chrétienté. Aujourd’hui encore, il suffit d’une once de sincérité pour être capable de s’exclamer en montrant du doigt les cathédrales : « Ils ne devaient pas être si moyens ces hommes qui nous ont légué par dizaines ces monuments qui constituent les plus beaux joyaux de notre patrimoine ! » Vive le bon sens ! Non, ils n’étaient pas « moyens ». Ils étaient tout simplement à la hauteur des œuvres qu’ils nous ont laissées, de même que nous-mêmes, nous serons jugés par nos descendants à l’aune de nos réalisations. Et l’on doit dire qu’un type humain de la plus belle espèce se laisse deviner à travers les chefs d’œuvre qu’une époque a produits. Honneur à cette société dont la munificence sut dresser ces vaisseaux de pierre à l’ombre desquels nous vivons encore.

Chaque période historique se retrouve dans un modèle humain qui le représente et dont elle est fière. Celui de la « haute époque » a façonné lentement « le chevalier » qui est aussi – sans étonnement – le plus chrétien, le plus parfait de tous ceux qui se sont succédé. Bien que les racines de la chevalerie précèdent l’ère chrétienne et qu’on doit les rechercher sur l’autre rive du Rhin, l’essor et l’apothéose du mouvement chevaleresque se fera pendant les siècles chrétiens et principalement en France. Ne posons surtout pas la question de savoir quand fut instituée la chevalerie. Si elle a germé en Germanie, nul ne l’a jamais décrétée. Elle est à la fois une sève et le fruit de cette sève, sève des sentiments les plus élevés qui existent dans le cœur humain, d’abord dans le paganisme lui-même, puis incomparablement purifiés et perfectionnés par le Christianisme. Cette lente montée vers un idéal humain finit par se traduire par certains gestes extérieurs comme la colée1, tant l’âme ressent le besoin d’exprimer corporellement ce qu’elle perçoit.

Insensiblement, génération après génération, et cette fois-ci dans un monde christianisé, cette quête se poursuit, quête de l’idéal humain. Ne pourrait-on objecter : mais depuis que Dieu s’est fait chair, on le connaît, cet idéal, c’est le Christ ! Et l’objection est sérieuse. On dira alors que le Verbe Incarné qui descend sur la terre pour vaincre le démon et sauver les âmes est vraiment le divin chevalier, le chevalier par excellence. Mais si la sainteté est devenue à jamais l’idéal vers lequel les hommes doivent tendre de toutes leurs forces, la chevalerie, l’esprit chevaleresque exprimera, à une époque donnée, dans des circonstances bien caractéristiques, comment s’incarnera la perfection chrétienne que l’on honore et que l’on recherche, l’éducation des enfants s’orientera naturellement dans ce sens. La complexité grandissante – et jusqu’à l’excès – des rites de l’adoubement s’explique par l’enthousiasme de manifester toute la portée, toute la beauté des vertus du chevalier.

Affaire seulement d’hommes et de nobles, dira-t-on peut-être ? Répondons à cela que l’entrée en chevalerie n’était pas seulement réservée aux nobles. Tous les nobles d’abord n’étaient pas chevaliers et tous les chevaliers n’étaient pas nobles. Répondons ensuite à l’exclusion des dames de la chevalerie en cherchant d’abord à nous défaire des ridicules canons de la compétition des sexes promus par la modernité. Si le Christ est le divin chevalier, la très Sainte Vierge Marie est sa Dame et la Dame de tous les chevaliers. Tant que l’amour courtois ne sera pas venu en galvauder le sens, les preux combattront pour l’amour de leur Dame, « Notre-Dame ». Et ils verront dans leurs dames, leurs mères, leurs épouses, leurs filles, celles en qui doivent spécialement s’incarner les vertus de Marie. Voilà comment les femmes participent grandement de l’esprit chevaleresque, en sont les inspiratrices et dans quel esprit elles éduquent leurs enfants. Et voilà encore comment tout un peuple se trouve merveilleusement ennobli par cet idéal humain, chrétien qui porte toute une société.

Mais ne faut-il pas, en soupirant, se résigner et tourner la page car les temps de la chevalerie sont derrière nous ? Répondons encore en disant que si la nature humaine et si le Christianisme ne changent pas, alors l’idéal humain et chrétien ne doit pas non plus être modifié. Le chevalier est de tous les temps, l’esprit chevaleresque demeure le plus bel esprit qu’on puisse désirer. Laissons de côté ce qui n’est pas de l’essence de la chevalerie et qui peut disparaître, attachons-nous à ce qui est intemporel et qui doit être encore et toujours cultivé : virilité, pureté, générosité, franchise, protection des plus faibles, défense de l’Église, amour de la très Sainte Vierge Marie.

Cette race de chevaliers ne sortira pas des canapés, des téléphones portables et de la vie facile. Si elle surgit, par la grâce de Dieu, elle nous reviendra de la terre et de l’effort, de l’exemple et du travail d’un Christianisme fervent et sans compromissions. On peut être chevalier au temps de la modernité mais on ne peut être un chevalier moderne.

 

Dans le Cœur Douloureux et Immaculé de Marie

 

R.P. Joseph

 

Le quatrième commandement de Dieu

 « Honore ton père et ta mère afin que tu vives longuement1 » arrive à la quatrième place dans l’énumération des commandements de Dieu. Il est utile de s’arrêter sur cette place que Dieu lui a faite. Nous découvrons qu’il s’agit en réalité d’un emplacement « charnière » entre la première et la seconde Table (I). Le quatrième commandement ainsi placé nous apparaît alors comme la première application ou conséquence que l’on doit tirer de la première (II) et le principe qui ouvre à la mise en pratique des commandements de la seconde (III).

I) Le quatrième commandement, charnière entre les deux Tables

« Or, le Seigneur ayant achevé les discours de cette sorte sur la montagne du Sinaï, donna à Moïse les deux tables de pierre du témoignage, écrites du doigt de Dieu2.» La Bible nous révèle donc que les commandements figuraient sur deux Tables. Sur la première, étaient écrits les trois premiers commandements qui règlent les rapports des hommes avec Dieu. Sur la seconde, se trouvaient gravés les sept autres qui expriment les rapports des hommes entre eux.

  • Les trois premiers nous disent ce que les hommes doivent à Dieu :

– la fidélité : « Tu n’auras pas de dieux étrangers devant moi. »

– le respect : « Tu ne prononceras pas en vain le nom du Seigneur. »

– le service : « Souviens-toi de sanctifier le jour du sabbat.»

  • Les sept autres nous apprennent ce que les hommes se doivent les uns aux autres :

– les enfants doivent honorer leurs parents et par suite, les inférieurs, leurs supérieurs (cinquième commandement),

– on ne doit nuire au prochain par action ni dans sa propre personne (5e commandement), ni dans la personne qui lui est unie par le mariage (6e), ni dans sa propriété (7e), ni par de faux témoignages et des mensonges (8e).

– On ne doit pas nuire au prochain même par désir :

  – ni dans la personne qui lui est unie par le mariage (9e commandement),

  – ni dans ses biens (10e commandement).

On voit donc que le commandement qui enjoint d’honorer ses parents est le tout premier de la seconde Table et il y a lieu de s’interroger maintenant sur cette place que Dieu lui a faite.

II) Le principe d’autorité, clef de voûte de toute société

Le doigt de Dieu grave d’abord dans la pierre les trois premiers commandements, ceux qui définissent les devoirs des hommes à son égard. Il est évident, en effet, que la première préoccupation des êtres raisonnables doit être de rendre à leur Créateur et à leur Rédempteur ce qu’ils lui doivent, du moins autant que c’est possible. Et il n’est pas moins évident que rien ne peut se passer convenablement dans les sociétés terrestres si le culte qui est dû à Dieu se trouve négligé, comme l’avaient parfaitement compris les Anciens. Plutarque affirme, par exemple, qu’ « il est plus facile de bâtir une ville dans les airs que de constituer une société sans la croyance aux dieux3 ».

Cependant, Dieu a voulu être représenté sur la terre par des chefs. Il dirige les sociétés par des hommes à qui Il délègue son autorité et qui exercent le pouvoir en Son nom. Cette origine divine de l’autorité se prouve tant par la Sainte Ecriture que par la raison.

Dans la Sainte Ecriture, nous lisons au Livre des Proverbes : « C’est par Moi que règnent les rois (…) et qui gouvernent les chefs et les grands4.»  Et nous connaissons la magnifique réponse de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Pilate : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t’avait pas été donné d’en-haut5

Quant à la raison, elle nous dit que le commandement suppose une supériorité qui ne peut venir ni du chef qui commande, ni de la société qui l’a choisi comme chef, car ni l’homme, ni la société n’ont le pouvoir de prescrire des actes sous peine de péché. Pour qu’un supérieur ait droit à l’obéissance, il faut qu’il ait reçu une délégation de Dieu, il faut qu’il représente Dieu auprès de ses inférieurs6.

Étant ainsi établi que Dieu gouverne sur la terre par l’intermédiaire d’hommes, il est alors requis que le principe d’obéissance aux autorités ainsi constituées par Dieu soit manifesté en tout premier lieu comme la condition sine qua non de l’ordre qui existera dans les sociétés terrestres.

III) Les représentants de Dieu 

La grandeur des autorités qui se trouvent à la tête des sociétés terrestres est donc d’être investie d’un pouvoir divin. Ce pouvoir que Dieu délègue aux hommes aura pour mission de faire respecter parmi eux la loi divine. En aucune manière, Dieu ne livre les inférieurs, les subordonnés, les enfants à l’arbitraire d’une autorité despotique.

Voilà pourquoi, après le quatrième commandement, se succèdent les six derniers commandements qui précisent les devoirs des hommes les uns à l’égard des autres. Il appartiendra aux parents et, indirectement à toutes les autorités constituées, dans le domaine qui leur est confié, de veiller à ce que les rapports ainsi définis par Dieu soient respectés. Pareillement, il leur appartiendra aussi que les commandements de la première Table soient en tout premier lieu mis à l’honneur et mis en pratique.

Comme on le voit, le quatrième commandement joue un rôle charnière entre les deux Tables tant parce qu’il légitime auprès des hommes les parents et les supérieurs comme représentants de Dieu que parce qu’il les fait responsables du respect des commandements divins dans les sociétés dont ils ont la charge.

Dieu a voulu appuyer le quatrième commandement par une double sanction. D’un côté, il a adressé des menaces à ceux qui le transgressent : « Maudit soit celui qui traite avec mépris son père et sa mère7.». De l’autre, il a fait les plus belles promesses à ceux qui y sont fidèles : « Honore ton père et ta mère afin que tes jours soient longs8.» Il nous faut savoir le dire, l’expliquer, le rappeler.

Avec ma bénédiction.

Dans le Cœur Douloureux et Immaculé de Marie,

R.P. Joseph

1 Dt 5, 16.

2 Ex 31,18.

3 Plutarque, Contra Colotès

4 Prov. 8, 15-16.

5 Jn, 19-11.

6 Boulenger, La Doctrine Catholique, Vitte, 1923, p. 327.

7 Deut. 27, 16.

8 Ex. 20,12.

 

 

« Tu es Petrus »

 

L’un des moments les plus solennels et les plus émouvants des Evangiles est la promesse que Jésus fait à Pierre d’une primauté mystérieuse qui durera jusqu’à la fin du monde. Elle nous est relatée par saint Matthieu au chapitre seize. Sur la terre de Césarée de Philippe, près des sources du Jourdain, contexte géographique divinement choisi, Notre-Seigneur interroge ses apôtres :

« Qui dit-on qu’est le Fils de l’homme ? »

Ils lui répondirent : « Les uns disent que vous êtes Jean-Baptiste, d’autres Elie, d’autres Jérémie ou quelqu’un des prophètes. »

Il leur dit : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? »

Simon Pierre, prenant la parole, dit :

« Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. »

Jésus lui répondit :

« Tu es heureux, Simon, fils de Jean, car ce n’est pas la chair et le sang qui te l’ont révélé mais c’est mon Père qui est dans les cieux. Et moi, je te dis que tu es Pierre et que sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise et les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elles. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux. » 

C’est à l’aide de trois images : celle du roc (I), celle des clefs (II) et celle du pouvoir de lier et de délier (III) que Notre-Seigneur promet à Pierre la primauté sur l’Eglise qu’Il est venu établir sur la terre.

I) Le roc

Il est toujours bien difficile en passant d’une langue à l’autre, de conserver toute la force et les nuances des paroles que l’on traduit. Notre-Seigneur, à dessein, lors de sa première rencontre avec Simon, a changé son nom : « Tu es Simon, le fils de Jean, tu t’appelleras Képhas1 » (ce qui se traduirait par « pierre »). On ne trouve dans les deux Testaments que deux autres changements de noms, ceux d’Abraham2 et de Jacob3. Et dans ces deux cas, c’était en vue de les charger de missions décisives dans l’histoire du Salut. Notre-Seigneur nomme Simon d’un nom nouveau qui est « Képhas », « La Pierre », en vue d’exprimer que ce serait sur cet homme de son choix que serait fondée et que reposerait toute son Eglise. En latin et en français, le passage du masculin au féminin, fait perdre de la force au jeu de mots initial. Notre-Seigneur dit : « Tu es Képhas et sur Képhas, je bâtirai mon Eglise. »

Si le prénom « Roch » s’écrivait comme le mot « roc », on aurait intérêt à traduire : « Tu es Roch (c’est à dire sur la personne même de Pierre) et sur le roch, je bâtirai mon Eglise.» Pierre est le fondement, le soubassement de l’Eglise. Il est pour elle ce que sont à la maison les fondations : le motif de l’indéfectibilité.

II) Les clefs

La deuxième métaphore est également très parlante. Lorsqu’un homme devient propriétaire d’une maison, on lui remet à lui et à lui seul, les clefs. Lui seul a le pouvoir d’entrer dans sa maison et d’y laisser entrer ou de ne pas y laisser entrer qui il veut. Cette image avait déjà été utilisée dans l’Ancien Testament par le prophète Isaïe. « Je mettrai sur son épaule la clef de la maison de David : « Quand il ouvrira, nul ne fermera ; quand il fermera, nul n’ouvrira4

C’est donc à Pierre et à lui seul que sont données les clefs du Royaume des Cieux. Notre-Seigneur est le propriétaire de la maison, puisqu’il en a les clefs. Mais il les donne, sur terre, à celui qui sera le maître de la maison qu’il a édifiée. On voit ici que Pierre n’est pas seulement le fondement de cette Eglise, mais qu’il en est, de droit divin, le maître de maison, possédant de redoutables pouvoirs.

III) Le pouvoir de lier et de délier

Cette troisième image est, au premier abord, un peu moins parlante pour nous. Par le verbe « lier », il faut entendre « interdire » et par le verbe « délier », « permettre » dans le domaine doctrinal et « condamner » ou « absoudre » dans le champ disciplinaire. C’était une façon de parler familière chez les Juifs. Le pouvoir de lier et de délier, après la remise des clefs continue à manifester les prérogatives du vicaire dont Notre-Seigneur Jésus-Christ se dote sur la terre. C’est à lui que sera confié le dépôt de la Foi, et d’y veiller pour qu’il ne soit pas dénaturé ou contaminé. C’est à lui également qu’il appartiendra de veiller à la sainte itinérance des âmes vers le ciel, en leur marquant les limites du Bien et du Mal et en leur remettant ou en retenant les péchés au vu de leur contrition ou de leur absence de contrition.

En ces temps si difficiles que nous vivons, il est bon et salutaire de rappeler cette célèbre scène de l’Evangile. Notre foi est fondée sur ces paroles si éloquentes de Notre-Seigneur. Ces paroles sont vraies car Notre-Seigneur ne peut ni se tromper ni nous tromper. Demeurons donc sereins : l’Eglise ne périra pas.

En revanche, prenons acte de la tornade inouïe qu’elle endure et des ravages que cette tornade est capable d’opérer dans tout ce que l’Eglise, création divine, garde en même temps d’humain. Ayons conscience que la préservation de la Foi dans nos âmes jusqu’au dernier instant de notre vie, que la transmission de la Foi dans l’âme de nos enfants, sont des grâces insignes que nous devons redemander à Dieu sans nous lasser, jour après jour. Enfin, si nous devons dénoncer avec intransigeance les erreurs corruptrices de la Foi et les fauteurs de cette corruption, fussent-ils prêtres, évêques ou papes, comprenons aussi que des indices de notre catholicité et de notre charité consistent à prier pour eux, pour leur retour à la Foi.

Avec ma bénédiction,

Dans le Cœur douloureux et immaculé de Marie.

 

R.P. Joseph

 

1 Jean, 1, 42

2 Gn, 17,5

3 Gn, 32, 29

4 Is, 22,22