Chut!

Tout le monde parle trop. Si nous faisons un examen de conscience honnête, nous nous remémorerons tous ces moments où nous avons trop parlé. Ce dîner où nous avons pris trop de place dans les discussions, ce moment où nous avons médit d’une connaissance ou d’un voisin, cette autre fois où nous avons affirmé avec certitude quelque chose qui s’est révélé faux par la suite. Nous nous sommes bien gardés depuis d’en reparler avec ceux que notre assurance a pu tromper… En y repensant, oui, nous réalisons que peut-être eût-il mieux fallu se taire.

Il y a aussi ces fois où, peut-être submergés par une émotion quelconque, nous n’avons pas non plus retenu notre langue. Nous avons dit des choses que nous regrettons, des insultes, des méchancetés, nous avons divulgué un secret. Si notre ange gardien avait pu nous apparaître, soyons certains qu’il nous aurait dit : « Chut ! Tais-toi, c’est mieux ainsi. »

Le bruit est propice à tant de maux ! Mensonge, vanité, rumeur, médisance, calomnie, parfois même grivoiserie ou blagues douteuses… Ah, si nous tenions notre langue ! Plus encore que notre « parler » sans retenue, nous aimons nous entourer de bruit. Qui, aujourd’hui, n’allume pas systématiquement la radio quand il prend sa voiture ? Qui regarde les paysages dans le train, n’ayant avec lui qu’un livre pour s’occuper, loin de son téléphone ? Qui parfois s’assoit dehors dans le jardin et contemple les oiseaux et les arbres pendant quelques longues minutes bienfaisantes ? Qui ne dégaine pas systématiquement son smartphone à la moindre vibration causée par une notification quelconque ? Qui ne le consulte pas des dizaines de fois par jour ? Qui n’a pas laissé son interlocuteur parler dans le vide, son attention soudainement captée par un message ? Qui ne lit pas des dizaines d’articles de journaux sur tous les sujets, les effleurant tous mais n’en maîtrisant aucun ? Qui, submergé par le flot quotidien d’informations, n’a pas déjà oublié les sujets qui occupaient la une des journaux et de son esprit il y a seulement trois mois ? Qu’en reste-t-il ? Du vent…

Que de bruit ! Comment notre âme peut-elle respirer ? Comment notre intelligence peut-elle fonctionner ? Comment Dieu peut-il nous parler ?

Nous savons les méfaits de la langue non tenue. Mais souvent, nous oublions les autres méfaits qu’entraîne le bruit que nous laissons nous environner, voire que nous créons. Nous pouvons en lister au moins deux : si le bruit envahit notre vie, si nous ne laissons à notre esprit aucun temps de réflexion ni de contemplation, alors nous nous abrutissons. Mais, plus grave encore que les dommages causés à notre intelligence, si jamais notre âme ne peut respirer dans des moments de silence, alors nous nous coupons de Dieu. Le réalisons-nous vraiment ?

Revenons d’abord sur le tort que le bruit cause à l’intelligence. Oui, sans silence, nous devenons bêtes. Nous ne réfléchissons plus. Le muscle de notre intelligence s’affaiblit. Il faut du temps pour construire un syllogisme, vérifier la majeure et la mineure, tirer une conclusion. Il faut du temps pour ne pas tomber dans un sophisme et ne pas nous faire piéger par nos multiples biais psychologiques. Plus encore, il faut une vie plus silencieuse, plus calme, pour qu’après une certaine durée, nous réalisions à quel point notre intelligence s’atrophiait quand nous vivions dans le bruit. Un peu comme il faut quelques mois à une graine pour germer, il faut du temps à notre intelligence pour se remettre à fonctionner efficacement une fois que nous avons fait silence. Ce n’est pas instantané.

Imaginons un élève qui vit dans le bruit : ses résultats vivotent. Un jour, aidé par un bon professeur, il décide de faire le ménage dans sa vie : moins de films, moins de musiques abrutissantes, plus de lectures saines, plus de temps de prière et de méditation. Une fois le silence fait dans sa vie, il devra être patient et persévérer, car il ne verra son intelligence retrouver sa pleine puissance qu’après un certain temps, parfois quelques mois, voire plus ! De même, un adulte qui vit dans le bruit ne pourra retrouver une réflexion profonde et vraie qu’après un temps où le silence sera redevenu roi dans sa vie. Ce n’est pas pour rien que certaines écoles d’élite, notamment aux Etats-Unis, bannissent les écrans et les réseaux sociaux. Voulons-nous être plus bêtes qu’eux ? Voulons-nous que nos enfants restent stupides et soient manipulés par de grandes entreprises américaines ou chinoises tenues par des gens qui protègent leurs enfants de tous les poisons qu’ils font ingurgiter aux nôtres ?

Pour être libre, il faut savoir juger ce qui est bien. Pour juger, il faut savoir réfléchir en vérité. Pour réfléchir, pour que notre intelligence respire et se fortifie, il faut étudier. Pour étudier, il faut faire silence !

Le deuxième méfait du bruit qui nous entoure est qu’il nous coupe de Dieu. Cela est plus grave encore. Oui, soyons-en convaincus, Dieu parle dans le silence. C’est une vérité qui s’impose à nous ! Si nous n’avons aucun moment de vrai silence dans notre vie, alors nous courons à notre perte. Un chrétien qui jamais ne prie en silence après la communion ou après la messe, qui jamais ne médite, qui jamais ne fait de retraite, qui jamais ne s’impose de règles quant à l’usage des écrans (films, téléphones, réseaux sociaux), qui jamais ne sait se taire, qui jamais ne s’émerveille sur ce qui l’entoure, car il ne sait même plus regarder, qui jamais ne fait de réels examens de conscience, alors ce chrétien est en grand danger. Nous pouvons même affirmer qu’il est en danger de mort. Par son inconscience, il érige un mur entre lui et la grâce de Dieu, il se coupe de la source de vie et se dessèche peu à peu.

Alors, ayons le courage de dire stop. À tout ce bruit, disons : « Chut ! Tais-toi ! » et faisons silence, chacun dans son état de vie, comme on peut. Faisons régulièrement le point sur la place que nous donnons au silence dans notre vie. Certes, nous ne sommes pas des moines, mais disons-nous bien que cette place que nous laissons au silence, c’est la place que nous laissons à Dieu dans notre vie.

Louis d’Henriques

Un peuple debout

Rappelez-vous le pèlerinage de Chartres ! C’était à la fin du mois de mai.

Les pieds sont durs comme du bois. Chaque pas s’accompagne de douleurs, comme des petits poignards, qui lancent dans les chevilles. Mais le coeur est léger. La peau chauffe, sous le talon, sur le bas du dos avec les frottements du sac, en haut des cuisses, parfois jusqu’au sang. Mais les yeux brillent de joie. Certains ont des ongles incarnés, des ampoules gigantesques, la tête lourde, sont écrasés par la chaleur qui pèse sur les épaules. La fatigue tire sur tous les muscles. Mais un sourire éclaire le visage. Les articulations font mal, les genoux souffrent, les tendons sont rigides… mais un pas après l’autre, rien n’arrête le pèlerin. Certains n’arrivent à dormir que quelques heures, trop peu pour reposer son homme. Mais le matin, dès 5h00, ils se lèvent de bon coeur.

Les traits tirés, les pieds poudreux, le coeur en fête… Qui sont ces gens, un peu fous, il faut bien le dire, qui viennent marcher 40 km par jour, pendant trois jours, sous un soleil de plomb qui fait la une des journaux ? Il y a ces enfants, venus en famille, frères et soeurs, cousins et cousines, avec des amis, qui sont tout à la joie des grandes retrouvailles et goûtent au bonheur de l’effort en se serrant les coudes avec leur prochain. Quoi, monter dans le « ramasse mauviette » ? « Tant que mes jambes bougent, je continue. » Il y a ces adolescents, qui après une communion, décident dans le fond de leur coeur de se donner un jour à Dieu, tout entier. Ils sont comme une fleur que le printemps ouvre et que le promeneur cueille. Car Dieu aime se promener parmi les pèlerins, dans leur chapitre, la nuit entre leurs tentes, à côté d’eux pendant la messe. Dieu est parmi ses amis. Il y a aussi ces mères de familles, courageuses, ces jeunes filles, certaines aussi épaisses que leur sac à dos, qui abattent les kilomètres en serrant les dents, ayant à l’esprit une intention précise. Oui, elles obtiendront la conversion de cette âme. Dieu écoute les prières offertes dans la pénitence. Et puis il y a ces hommes, nombreux, célibataires pour certains, ou pères de famille, jeunes et vieux. Ils ont tous les métiers du monde, ils viennent de toutes les régions, de beaucoup de pays. Ils sont ici tous frères, rassemblés par un même Père. La paix, la fidélité, l’honneur, guident leur pas. Partout dans le monde, le vice et la guerre étendent leur règne. Mais ici, sur les chemins de Chartres, c’est le même élan que celui de jadis qui guidait les pèlerins vers les sanctuaires, les Croisés vers Jérusalem et les bâtisseurs des cathédrales vers le Ciel.

Les pèlerins marchent en chapitre. Le pèlerinage n’est pas une somme d’individus agglomérés qui avance vers le sanctuaire, chacun dans son coin. Non, ce sont des personnes, venues en famille souvent, organisées en chapitre, en province. Dieu veut que les sociétés humaines soient organisées, hiérarchisées, avec des chefs. Des chefs chrétiens. Ainsi, Dieu veut des chefs de chapitre, des pasteurs, des pères de famille, des chefs d’entreprise, des sous-officiers et des officiers, des cadres, des professeurs. Quel est le rôle de tous ces chefs ? C’est tout simple : mener les hommes vers Dieu, à la place qui est la leur. Quand, à la fin de la pause, une voix dans le mégaphone annonce le départ dans 2 minutes, alors que les jambes sont encore lourdes, que la tendinite arrache une grimace au moindre mouvement, que la fatigue semble écraser tout le corps, que toute motivation semble s’être envolée, le chef de chapitre vient encourager ses pèlerins. Il rappelle pourquoi nous sommes ici, il rappelle les intentions qui guident nos pas, les grâces qui inondent le chemin du pèlerin. Alors le miracle opère : l’armée des éclopés se lève, le coeur vaillant. Puis, tout à l’heure, dans la côte, certains pleureront, d’autres serreront les dents. Mais tous auront le coeur en fête, car chacun de leur pas est comme une fleur offerte à Dieu, un élan de Charité, un torrent de grâce. « Venez Esprit Saint, remplissez le coeur de vos fidèles, et il se fera une Création nouvelle. » C’est cette création nouvelle qui fleurit dans le coeur du pèlerin et lui donne une joie véritable dans le sacrifice. Mais sans un chef de chapitre dévoué, enthousiaste, débordant d’énergie et de courage, combien de pèlerins seraient encore là, à conquérir le coeur de Dieu ?

Le père de famille est comme un chef de chapitre. Avec sa femme et ses enfants, il pèlerine sur cette terre. Le pèlerinage est simplement plus long. Quand, parfois, la fatigue écrase les siens, quand le découragement devient trop fort, dans le travail ou le devoir d’état, quand la prière s’étiole faute de ferveur, quand les épreuves, matérielles ou médicales, s’enchaînent, venant bousculer l’âme, quand l’espérance semble avoir disparu, quand la nuit de la vie terrestre devient trop noire, il faut un guide pour retrouver la lumière. C’est au père de famille d’y veiller ! S’il vient chercher secours dans la prière, Dieu lui donnera les mots pour redonner du courage aux siens, pour encourager, pour secouer s’il faut. Alors, le petit chapitre se relèvera avec courage, trouvant la joie dans l’effort, se serrant les coudes les uns les autres. En avant petite troupe, soldats du Christ, témoins de la Foi, étendards de l’Espérance, hérauts de la Charité, Enfants de Dieu : vous êtes invincibles car Dieu a vaincu le péché et la mort !

Quand les pèlerins, chapitre après chapitre, se lèvent après la pause, bien qu’ils soient tous boiteux, courbaturés ou éclopés, ils dégagent une force immense. Le passant reste souvent là, impressionné, à regarder ces drôles de gens. Sans savoir le dire, il sait que ce qu’il voit est extraordinaire. En fait, c’est surnaturel. Ce qu’il voit, c’est une armée qui se lève, un peuple debout, des prêtres, des religieuses et des religieux, des hommes, des femmes, des enfants, beaucoup d’enfants : ils sont catholiques, ils sont en marche et rien ne peut les arrêter. « Marchez les Gueux ! » Cette force qu’ils dégagent, c’est la grâce de Dieu qui les anime et qui inonde le monde. « Marchez les Gueux ! » Dieu brisera vos ennemis et aplanira les montagnes sous vos pas. A la fin, Dieu vous ouvrira les portes du Paradis. Vous entrerez dans sa gloire, sous les vivats des anges et des élus, dans le lieu de la joie, de la paix et de la consolation éternelle. Votre coeur sera totalement rempli de la Charité.

L’oeuvre du Salut durera tant que Dieu trouvera des pèlerins parmi les hommes, peuple debout !

Louis d’Henriques

Le peuple bâtisseur

Peu de gens savent comment nos anciens ont élevé à la gloire de Dieu les innombrables églises romanes qui dressent encore leur clocher dans beaucoup de nos villages. Bienheureux XIIe siècle qui fut témoin peut-être du plus grand foisonnement de constructions religieuses de toute l’histoire de l’humanité ! Ne vous êtes-vous jamais demandé comment de si petits villages pouvaient s’enorgueillir d’avoir en leur centre une église romane si imposante ? Dans un pays de laboureurs, d’où venaient les milliers de bâtisseurs qui ont élevé les cathédrales gothiques dans le cœur des villes ? Les bâtisseurs des cathédrales sont les fils des bâtisseurs des églises romanes de nos villages.
En ces temps pas si lointains aux yeux de Dieu, le christianisme avait achevé de conquérir les cœurs dans toutes les campagnes. La sainte religion imprégnait toute la société. Le paganisme avait été chassé. Les grandes hérésies des premiers siècles achevaient de s’éteindre. L’Eglise, portée par l’élan de ses saints, guidée par la foi forte de ses papes et des évêques, nourrie de la prière et du travail de ses moines, protégée par l’épée du roi, irriguait toute la France. Comme un aimant dans la limaille de fer, elle ordonnait chaque élément en un ensemble harmonieux. Oh non, tout n’était pas parfait. Loin de là ! Mais il y avait une lumière qui éclairait le monde sans obstacle. Dieu, dans sa bonté, permit que le climat fût plus clément, la paix capétienne permettait au peuple de France de prospérer. Alors, le miracle advint !


Renaud était fils de laboureur, comme beaucoup de son siècle. Le jeune garçon qu’il fut avait poussé la charrue dans les champs et fouetté les bœufs pour que le soc fendît la terre. Il avait jeté à grandes poignées la semence dans les sillons, comme autant de vœux tournés vers le futur. La terre était son monde. Jusqu’à cette année-là : sur le chemin, le jeune Renaud aperçut une petite troupe. Ils étaient bien trente. Il reconnut aussitôt Gilbert, le fils de la ferme du Pont ; Aude, Jeanne et le Grand Jacques, de la ferme du Grand-Chêne ; Geoffroy et Thibaude, avec leurs deux jeunes bambins, qui venaient du hameau de l’autre côté du bois. Il y avait aussi Aubin, Benoîte et Germaine, des Hauts-Champs ; Robert, de la Source ; Jean, le fils du vannier ; Michel, celui du tanneur ; Paul, celui du maréchal-ferrant ; Pierre et André, les deux jeunes fils des Peupliers ; Agathe et Lucie, les filles du meunier. Et ils chantaient tous, allant de ferme en ferme en récitant tantôt un salve, tantôt un ave, tantôt un psaume, tantôt une chanson du pays, ils chantaient pour que tout le monde les rejoignît et allât avec eux jusqu’au bourg pour y bâtir une église.
Comme dans tous les villages du pays, les campagnes chantaient sur les chemins, poussant leurs chariots et leurs marmots, pour élever les églises de pierre. Renaud avait quinze ans. Le grand Jacques le héla :

  • Renaud ! Viens avec nous ! Nous allons bâtir une église pour le Seigneur Jésus !
  • Une église ? Mais nous en avons déjà une !
  • Oui, mais une petite église de bois. Non, Renaud, nous parlons d’une église de pierre, une vraie église, répondit le grand Jacques, le regard vif, pétillant.

Derrière lui, la jeune Aude ajouta :

  • S’il te plaît, Renaud, nous avons besoin de toi ! Tous les autres villages construisent eux aussi une nouvelle église. Viens ! Pour Dieu !


Cela était si vrai ! Dieu aimait les hommes. Et les hommes ne lui érigeraient que des temples de bois ? Les temps de disette étaient finis, les campagnes débordaient de vie et de foi, le temps était venu de rendre à Dieu un vrai témoignage de reconnaissance pour tous ses bienfaits et de bâtir des églises de pierres à la place des églises de bois, pour l’éternité. Alors Renaud se tourna vers son père. Le vieux laboureur lui sourit, et tout en l’embrassant, la voix brisée par l’émotion, lui souffla :

  • Va, fils ! Pour le Seigneur Jésus !


Alors, le cœur dilaté par la joie, le jeune garçon rejoignit la troupe et mêla sa voix à leur chant :

Debout peuple de la terre,
Elève face au ciel tes églises de pierre !
Debout peuple de laboureurs,
Dresse la demeure de ton honneur.
Debout peuple en prière,
Bâtis les temples de lumière !
Debout peuple du divin amour,
Touche le ciel de tes hautes tours !
Debout peuple de France,
Construis les palais de l’Espérance.


Le beau XIIe siècle chantait tandis qu’il érigeait ses clochers au-dessus de ses champs de blé, tandis qu’il élevait ses grandes nefs pour envelopper le mystère divin de la messe. Chaque village se dota de son église romane, même les plus petits hameaux eurent leur chapelle, avec son abside ronde tournée vers l’Orient. Les volontaires se rassemblaient sur la place du village, les chariots en cercle. Puis, au rythme des heures de prières, ils travaillaient. Tout le peuple de France se leva dans un élan spirituel, spontané, gratuit, inouï, pour bâtir ses églises. Jamais depuis l’origine du monde une telle chose ne s’était produite et ne se produisit depuis.


En 2026, nous sommes les héritiers de ce peuple bâtisseur. Dans nos cœurs, dans nos familles, autour de nous, érigeons les cathédrales de la Charité !


Louis d’Henriques

Le cœur léger

Il est appuyé contre la voiture, le moteur est encore chaud après la route pour venir à Flavigny. Il tire une taffe sur sa cigarette. Son sac est à ses pieds. Pendant le trajet, les parents et leur garçon ont parlé de mille choses. Au milieu des souvenirs évoqués, ses parents lui ont glissé quelques derniers conseils. Des conseils… beaucoup lui en ont donné. Ses parents, l’abbé, ses meilleurs amis aussi. Peu à peu, sa décision a pris corps dans son esprit. Aujourd’hui, il rentre au séminaire. Il est serein. Il crache un long panache de fumée. Puis il éteint sa cigarette en l’écrasant, sa dernière, avant de la jeter sans regret. Des regrets ? Il n’en a pas. Il sait ce qu’il fait. Il a tout laissé derrière lui. Sa vie est devant, au séminaire. « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais mes amis. »

Un homme est la somme de ses actes. Encore faut-il agir ! Notre société moderne corrompt l’agir humain. Aujourd’hui, on ne sait que réagir et ressentir. Les Français sont comme des feuilles mortes et des chiens crevés emportés par les eaux boueuses du fleuve. Tout n’est que masque et posture. Tout n’est que lâchetés déguisées en « valeurs ». Quels hommes aujourd’hui savent encore nager contre le courant du monde, libres dans la Charité, éclairés dans l’intelligence par la Foi et debout car affermis par l’Espérance ? Si peu… si rares… mais si éclairants pour les hommes perdus. Le jeune homme qui pousse la porte du séminaire, la jeune femme qui entre au couvent, les jeunes gens qui se passent l’alliance au doigt à 23 ou 25 ans, laissant derrière eux leurs égoïsmes, mettant l’amour de Dieu véritable au centre de leur vie, sont la lumière du monde et l’espoir de la Chrétienté. Mais pour en arriver là, tôt ou tard, ils auront acquis la vertu de prudence.

Le monde ne sait plus ce qu’est la Prudence. Il la voit comme un manque de courage, alors qu’elle est le courage. Le conseil d’abord, le jugement ensuite, l’agir enfin. Le prudent est celui qui agit, mais qui agit en vue de sa fin : l’amour de Dieu. C’est le jeune homme qui choisit une formation et un métier car il correspond à ses aptitudes, car il ne sera pas un obstacle au salut de son âme, et car il permettra de lui offrir une rémunération suffisante pour faire vivre sa famille. L’homme imprudent fondera ses choix sur son caprice, pour assouvir ses passions, ne cherchant que lui-même dans ses décisions. Ou il restera incapable d’agir, repoussant sans cesse les échéances.

C’est la jeune femme qui décide de prendre le voile, parce qu’elle en a les capacités intellectuelles et psychologiques, parce qu’elle veut correspondre à l’amour de Dieu sur elle. C’est le père de famille qui renonce à une mutation pour s’assurer que ses enfants soient dans une bonne école. Tant pis pour le parcours de carrière qui sera peut-être moins glorieux, ou tant pis pour l’aventure en outre-mer. C’est le ménage qui accueille généreusement une nouvelle vie dans son foyer, quitte à tirer un peu le diable par la queue et renoncer à des vacances ou un confort légitime, car ils savent que Dieu prend soin de ses enfants, mieux qu’Il ne nourrit les oiseaux du ciel ou ne vêt les lys des champs.

Au-delà des vies personnelles, les choix des hommes engagent la cité. La France est le fruit des décisions et de l’agir de nos pères. C’est parce que des hommes et des femmes, des clercs et des laïcs courageux se sont levés, que des écoles catholiques existent, que la messe de toujours est ce trésor continué et transmis malgré la turpitude de ce siècle, que des familles chrétiennes accueillent de nombreux enfants, que de jeunes gens poussent encore les portes des séminaires. Dans notre époque qui se saoule de sentiments dévoyés et de pulsions aussi violentes qu’instantanées, notre devoir de chrétiens est de préserver et d’affermir l’agir « bon », dans notre coeur comme dans celui de nos enfants. C’est le seul moyen pour que le courage ne meure pas dans notre pays qui fut chrétien et qui le redeviendra un jour, si Dieu le veut, et s’Il trouve encore des coeurs courageux.

C’est le mois de mars. Le directeur a égrené les noms des jeunes séminaristes qui s’apprêtent à recevoir le sous-diaconat. Tous ont répondu « adsum – présent ». Les ordinands sont dans le choeur maintenant. La dernière cigarette sur le parking de Flavigny est loin désormais. L’âme du jeune homme a grandi, nourrie de la grâce et de la vie du séminaire. Aujourd’hui, son coeur est prêt, rempli de charité. L’évêque termine son admonestation : « Proinde, dum tempus est, cogitate, et, si in sancto proposito perseverare placet, in nomine Domini huc accedite – donc, tandis qu’il est encore temps, songez-y, et, s’il vous plaît de persister dans votre saint propos, au nom de Dieu, avancez ici. »

Ce pas est sans retour, il engage toute une vie. Le jeune homme le fait sans regret, le coeur léger. Puis tous se prosternent. Les litanies des saints résonnent sous la voûte. Toute l’Eglise est tendue vers cet instant solennel qui continue une oeuvre éternelle. Les litanies des saints s’achèvent, mais dans le coeur des jeunes gens, tout ne fait que commencer.

Louis d’Henriques

La délicatesse du coeur

La mère de famille, chrétienne et au foyer…

Quand elle regarde autour d’elle, elle ne voit que des gens à consoler, à encourager ou à soigner. Les siens d’abord, mais aussi les étrangers à sa famille. Son cœur est trop vaste pour ne contenir que son mari et ses enfants. Non, elle peut y faire entrer tout un monde de voisins, d’amis, de commerçants, tout ceux qu’elle a rencontrés et pour qui son cœur s’est serré une fois.

Son regard embrasse le monde de la douceur de son cœur. Elle ne pense pas à elle, cela fait bien longtemps qu’elle a renoncé à ce pourquoi toutes les autres se battent aujourd’hui : l’indépendance financière, la carrière, les vacances au soleil, la jeunesse du visage et de la silhouette. Non, tout cela, elle l’a laissé joyeusement derrière elle le jour où elle a dit « oui » pour se jeter dans l’aventure du mariage, le cœur léger, pressentant déjà les sacrifices innombrables qui l’attendaient et qui, peu à peu, la videraient d’elle-même pour la remplir de quelque chose de plus grand. Qui est-elle ? La mère de famille chrétienne, véritablement, chrétienne.

Dans l’entreprise, aujourd’hui, on cherche des femmes pour diriger. On leur déroule le tapis rouge vers les plus hautes sphères de l’entreprise. Dans ce cas, la discrimination est bonne, et tant pis pour les hommes méritants qu’on laisse sur le côté. Il n’y a pas de doute que les femmes peuvent être aussi talentueuses que les hommes pour déterminer des objectifs commerciaux, définir une stratégie de développement technique, établir des plans, diriger des équipes ou impulser une vision long terme à l’entreprise. Bien stupides ou déconnectés du monde actuel ceux qui pensent le contraire. Mais ces femmes, aussi talentueuses soient-elles, en faisant de leur carrière leur priorité, passent à côté de ce qui fait la grandeur d’un cœur de femme : donner, donner gratuitement, donner sans compter, donner tout, car tant qu’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné. « Donner »… Il faut du temps pour véritablement comprendre le sens de ce mot, plus encore pour qu’il façonne tous les aspects d’une vie. Parfois, il faut trente, quarante, soixante ans. Peu importe, il est l’idéal de la mère de famille chrétienne.

Elle pense aux autres, dans les détails comme dans les grandes choses. Elle donne la vie, parfois à sept, huit, neuf, douze, quinze enfants. Son cœur en devient plus vaste. Pendant que les femmes en 2025 font carrière, prennent des vacances, divorcent ou mettent leurs trop rares enfants en crèche, la mère de famille chrétienne, dans son foyer, prend soin des siens. Elle les nourrit, elle donne une âme à sa maison, elle soigne les bobos, elle console les peines et aide à affronter les obstacles, à grandir en corps et en âme. Combien de femmes font cela aujourd’hui ? Si peu… Elles sont devenues si rares, les mères chrétiennes au foyer…

Certaines sont forcées de travailler à cause de la situation économique, d’autres n’ont pas encore tout donné, par ignorance, ou simplement parce qu’elles ont laissé une partie de leur cœur au monde. Le monde n’aime pas la mère au foyer… C’est le monde de Mammon. Il déteste la mère au foyer, car il n’aime pas la gratuité et la générosité. Il ne veut que des individus, des consommateurs égoïstes, détachés des liens de la famille pour mieux les enchaîner dans son gigantesque marché.

Alors, à vous, maris, de prendre soin de votre femme ! Elle est la prunelle de vos yeux, la couronne de votre cœur, la gloire de votre vie. Choyez-la, remerciez-la chaque jour que Dieu donne pour ce qu’elle fait à la maison, couvrez-la de mille attentions. Soyez tendre avec elle ! Soyez délicat, dans l’intimité du couple comme en public. Battez-vous au travail pour que jamais, elle ne soit obligée de travailler. Si c’est le cas, demandez chaque jour à Dieu de vous aider à changer cette situation. Ne vous cherchez pas d’excuses pour ne pas vous couper en quatre pour elle. Car c’est elle, l’héroïne de notre époque ! C’est elle qui a tout sacrifié, sa carrière, son indépendance financière, la jeunesse de son visage et de sa silhouette, elle a tout immolé. C’est parmi les mères de famille qui donnent tout, le cœur joyeux, en imitation de la Croix, que Dieu trouve ses derniers adorateurs, en cœur et en esprit. Aimez-la, jusqu’au bout des doigts, à chaque instant. Dites-le-lui ! De temps en temps, avec la complicité des enfants, réservez-lui de petits moments pour elle, chez le coiffeur ou au musée, elle en a si peu ! Et elle ne le demandera pas, tout affairée qu’elle est à prendre soin de vous. C’est votre devoir de reconnaissance, c’est votre devoir pour la nouvelle génération qui se lève. Car si vous n’êtes pas le pilier sur lequel elle peut s’appuyer, si vous n’êtes pas la voix douce pour l’encourager, si vous n’êtes pas le conseiller délicat pour l’aider à avancer, à persévérer dans sa méditation, si vous n’êtes pas le roc qui brise les vagues furieuses du monde qui la déteste, si vous n’êtes pas le protecteur attentionné en qui elle peut toujours avoir confiance, qui le sera ? Elle est la pierre précieuse de votre foyer qui brille dans notre époque triste et terne. Par son sacrifice, elle pourra faire éclore dans l’âme de vos enfants, des gemmes plus belles encore, des vocations religieuses, comme une couronne de gloire pour Jésus crucifié.

 

Enfin, maris, ne laissez pas le monde moderne corrompre votre regard sur votre femme. Il faut le dire haut et fort : votre épouse n’est pas une partenaire, indépendante, pour avancer dans la vie ou un objet dont vous pouvez user pour votre plaisir. Cela, c’est le monde moderne. Non, votre épouse est Enfant de Dieu, libre car soumise, comme vous, par la Charité. Elle est le trésor de votre vie tout entière. Vous ne faites qu’une seule chair avec elle. Vous devez quitter père et mère pour vous attacher à elle. Elle doit être la fin de votre vie professionnelle : en tant que mari, vous devez travailler d’abord pour gagner l’assise matérielle dont elle a besoin pour élever vos enfants, le reste est secondaire. Vous devez la protéger et l’honorer, vous devez l’aider et l’aimer. Enfin, vous devez faire preuve de la plus grande délicatesse avec votre épouse, dans tous les aspects de la vie.

 

Heureux les doux, car ils possèderont la terre ! Heureux les maris délicats, car ils possèderont dans leur foyer le plus grand trésor de la terre.

 

Louis d’Henriques