Le peuple bâtisseur

Peu de gens savent comment nos anciens ont élevé à la gloire de Dieu les innombrables églises romanes qui dressent encore leur clocher dans beaucoup de nos villages. Bienheureux XIIe siècle qui fut témoin peut-être du plus grand foisonnement de constructions religieuses de toute l’histoire de l’humanité ! Ne vous êtes-vous jamais demandé comment de si petits villages pouvaient s’enorgueillir d’avoir en leur centre une église romane si imposante ? Dans un pays de laboureurs, d’où venaient les milliers de bâtisseurs qui ont élevé les cathédrales gothiques dans le cœur des villes ? Les bâtisseurs des cathédrales sont les fils des bâtisseurs des églises romanes de nos villages.
En ces temps pas si lointains aux yeux de Dieu, le christianisme avait achevé de conquérir les cœurs dans toutes les campagnes. La sainte religion imprégnait toute la société. Le paganisme avait été chassé. Les grandes hérésies des premiers siècles achevaient de s’éteindre. L’Eglise, portée par l’élan de ses saints, guidée par la foi forte de ses papes et des évêques, nourrie de la prière et du travail de ses moines, protégée par l’épée du roi, irriguait toute la France. Comme un aimant dans la limaille de fer, elle ordonnait chaque élément en un ensemble harmonieux. Oh non, tout n’était pas parfait. Loin de là ! Mais il y avait une lumière qui éclairait le monde sans obstacle. Dieu, dans sa bonté, permit que le climat fût plus clément, la paix capétienne permettait au peuple de France de prospérer. Alors, le miracle advint !


Renaud était fils de laboureur, comme beaucoup de son siècle. Le jeune garçon qu’il fut avait poussé la charrue dans les champs et fouetté les bœufs pour que le soc fendît la terre. Il avait jeté à grandes poignées la semence dans les sillons, comme autant de vœux tournés vers le futur. La terre était son monde. Jusqu’à cette année-là : sur le chemin, le jeune Renaud aperçut une petite troupe. Ils étaient bien trente. Il reconnut aussitôt Gilbert, le fils de la ferme du Pont ; Aude, Jeanne et le Grand Jacques, de la ferme du Grand-Chêne ; Geoffroy et Thibaude, avec leurs deux jeunes bambins, qui venaient du hameau de l’autre côté du bois. Il y avait aussi Aubin, Benoîte et Germaine, des Hauts-Champs ; Robert, de la Source ; Jean, le fils du vannier ; Michel, celui du tanneur ; Paul, celui du maréchal-ferrant ; Pierre et André, les deux jeunes fils des Peupliers ; Agathe et Lucie, les filles du meunier. Et ils chantaient tous, allant de ferme en ferme en récitant tantôt un salve, tantôt un ave, tantôt un psaume, tantôt une chanson du pays, ils chantaient pour que tout le monde les rejoignît et allât avec eux jusqu’au bourg pour y bâtir une église.
Comme dans tous les villages du pays, les campagnes chantaient sur les chemins, poussant leurs chariots et leurs marmots, pour élever les églises de pierre. Renaud avait quinze ans. Le grand Jacques le héla :

  • Renaud ! Viens avec nous ! Nous allons bâtir une église pour le Seigneur Jésus !
  • Une église ? Mais nous en avons déjà une !
  • Oui, mais une petite église de bois. Non, Renaud, nous parlons d’une église de pierre, une vraie église, répondit le grand Jacques, le regard vif, pétillant.

Derrière lui, la jeune Aude ajouta :

  • S’il te plaît, Renaud, nous avons besoin de toi ! Tous les autres villages construisent eux aussi une nouvelle église. Viens ! Pour Dieu !


Cela était si vrai ! Dieu aimait les hommes. Et les hommes ne lui érigeraient que des temples de bois ? Les temps de disette étaient finis, les campagnes débordaient de vie et de foi, le temps était venu de rendre à Dieu un vrai témoignage de reconnaissance pour tous ses bienfaits et de bâtir des églises de pierres à la place des églises de bois, pour l’éternité. Alors Renaud se tourna vers son père. Le vieux laboureur lui sourit, et tout en l’embrassant, la voix brisée par l’émotion, lui souffla :

  • Va, fils ! Pour le Seigneur Jésus !


Alors, le cœur dilaté par la joie, le jeune garçon rejoignit la troupe et mêla sa voix à leur chant :

Debout peuple de la terre,
Elève face au ciel tes églises de pierre !
Debout peuple de laboureurs,
Dresse la demeure de ton honneur.
Debout peuple en prière,
Bâtis les temples de lumière !
Debout peuple du divin amour,
Touche le ciel de tes hautes tours !
Debout peuple de France,
Construis les palais de l’Espérance.


Le beau XIIe siècle chantait tandis qu’il érigeait ses clochers au-dessus de ses champs de blé, tandis qu’il élevait ses grandes nefs pour envelopper le mystère divin de la messe. Chaque village se dota de son église romane, même les plus petits hameaux eurent leur chapelle, avec son abside ronde tournée vers l’Orient. Les volontaires se rassemblaient sur la place du village, les chariots en cercle. Puis, au rythme des heures de prières, ils travaillaient. Tout le peuple de France se leva dans un élan spirituel, spontané, gratuit, inouï, pour bâtir ses églises. Jamais depuis l’origine du monde une telle chose ne s’était produite et ne se produisit depuis.


En 2026, nous sommes les héritiers de ce peuple bâtisseur. Dans nos cœurs, dans nos familles, autour de nous, érigeons les cathédrales de la Charité !


Louis d’Henriques

Le cœur léger

Il est appuyé contre la voiture, le moteur est encore chaud après la route pour venir à Flavigny. Il tire une taffe sur sa cigarette. Son sac est à ses pieds. Pendant le trajet, les parents et leur garçon ont parlé de mille choses. Au milieu des souvenirs évoqués, ses parents lui ont glissé quelques derniers conseils. Des conseils… beaucoup lui en ont donné. Ses parents, l’abbé, ses meilleurs amis aussi. Peu à peu, sa décision a pris corps dans son esprit. Aujourd’hui, il rentre au séminaire. Il est serein. Il crache un long panache de fumée. Puis il éteint sa cigarette en l’écrasant, sa dernière, avant de la jeter sans regret. Des regrets ? Il n’en a pas. Il sait ce qu’il fait. Il a tout laissé derrière lui. Sa vie est devant, au séminaire. « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais mes amis. »

Un homme est la somme de ses actes. Encore faut-il agir ! Notre société moderne corrompt l’agir humain. Aujourd’hui, on ne sait que réagir et ressentir. Les Français sont comme des feuilles mortes et des chiens crevés emportés par les eaux boueuses du fleuve. Tout n’est que masque et posture. Tout n’est que lâchetés déguisées en « valeurs ». Quels hommes aujourd’hui savent encore nager contre le courant du monde, libres dans la Charité, éclairés dans l’intelligence par la Foi et debout car affermis par l’Espérance ? Si peu… si rares… mais si éclairants pour les hommes perdus. Le jeune homme qui pousse la porte du séminaire, la jeune femme qui entre au couvent, les jeunes gens qui se passent l’alliance au doigt à 23 ou 25 ans, laissant derrière eux leurs égoïsmes, mettant l’amour de Dieu véritable au centre de leur vie, sont la lumière du monde et l’espoir de la Chrétienté. Mais pour en arriver là, tôt ou tard, ils auront acquis la vertu de prudence.

Le monde ne sait plus ce qu’est la Prudence. Il la voit comme un manque de courage, alors qu’elle est le courage. Le conseil d’abord, le jugement ensuite, l’agir enfin. Le prudent est celui qui agit, mais qui agit en vue de sa fin : l’amour de Dieu. C’est le jeune homme qui choisit une formation et un métier car il correspond à ses aptitudes, car il ne sera pas un obstacle au salut de son âme, et car il permettra de lui offrir une rémunération suffisante pour faire vivre sa famille. L’homme imprudent fondera ses choix sur son caprice, pour assouvir ses passions, ne cherchant que lui-même dans ses décisions. Ou il restera incapable d’agir, repoussant sans cesse les échéances.

C’est la jeune femme qui décide de prendre le voile, parce qu’elle en a les capacités intellectuelles et psychologiques, parce qu’elle veut correspondre à l’amour de Dieu sur elle. C’est le père de famille qui renonce à une mutation pour s’assurer que ses enfants soient dans une bonne école. Tant pis pour le parcours de carrière qui sera peut-être moins glorieux, ou tant pis pour l’aventure en outre-mer. C’est le ménage qui accueille généreusement une nouvelle vie dans son foyer, quitte à tirer un peu le diable par la queue et renoncer à des vacances ou un confort légitime, car ils savent que Dieu prend soin de ses enfants, mieux qu’Il ne nourrit les oiseaux du ciel ou ne vêt les lys des champs.

Au-delà des vies personnelles, les choix des hommes engagent la cité. La France est le fruit des décisions et de l’agir de nos pères. C’est parce que des hommes et des femmes, des clercs et des laïcs courageux se sont levés, que des écoles catholiques existent, que la messe de toujours est ce trésor continué et transmis malgré la turpitude de ce siècle, que des familles chrétiennes accueillent de nombreux enfants, que de jeunes gens poussent encore les portes des séminaires. Dans notre époque qui se saoule de sentiments dévoyés et de pulsions aussi violentes qu’instantanées, notre devoir de chrétiens est de préserver et d’affermir l’agir « bon », dans notre coeur comme dans celui de nos enfants. C’est le seul moyen pour que le courage ne meure pas dans notre pays qui fut chrétien et qui le redeviendra un jour, si Dieu le veut, et s’Il trouve encore des coeurs courageux.

C’est le mois de mars. Le directeur a égrené les noms des jeunes séminaristes qui s’apprêtent à recevoir le sous-diaconat. Tous ont répondu « adsum – présent ». Les ordinands sont dans le choeur maintenant. La dernière cigarette sur le parking de Flavigny est loin désormais. L’âme du jeune homme a grandi, nourrie de la grâce et de la vie du séminaire. Aujourd’hui, son coeur est prêt, rempli de charité. L’évêque termine son admonestation : « Proinde, dum tempus est, cogitate, et, si in sancto proposito perseverare placet, in nomine Domini huc accedite – donc, tandis qu’il est encore temps, songez-y, et, s’il vous plaît de persister dans votre saint propos, au nom de Dieu, avancez ici. »

Ce pas est sans retour, il engage toute une vie. Le jeune homme le fait sans regret, le coeur léger. Puis tous se prosternent. Les litanies des saints résonnent sous la voûte. Toute l’Eglise est tendue vers cet instant solennel qui continue une oeuvre éternelle. Les litanies des saints s’achèvent, mais dans le coeur des jeunes gens, tout ne fait que commencer.

Louis d’Henriques

La délicatesse du coeur

La mère de famille, chrétienne et au foyer…

Quand elle regarde autour d’elle, elle ne voit que des gens à consoler, à encourager ou à soigner. Les siens d’abord, mais aussi les étrangers à sa famille. Son cœur est trop vaste pour ne contenir que son mari et ses enfants. Non, elle peut y faire entrer tout un monde de voisins, d’amis, de commerçants, tout ceux qu’elle a rencontrés et pour qui son cœur s’est serré une fois.

Son regard embrasse le monde de la douceur de son cœur. Elle ne pense pas à elle, cela fait bien longtemps qu’elle a renoncé à ce pourquoi toutes les autres se battent aujourd’hui : l’indépendance financière, la carrière, les vacances au soleil, la jeunesse du visage et de la silhouette. Non, tout cela, elle l’a laissé joyeusement derrière elle le jour où elle a dit « oui » pour se jeter dans l’aventure du mariage, le cœur léger, pressentant déjà les sacrifices innombrables qui l’attendaient et qui, peu à peu, la videraient d’elle-même pour la remplir de quelque chose de plus grand. Qui est-elle ? La mère de famille chrétienne, véritablement, chrétienne.

Dans l’entreprise, aujourd’hui, on cherche des femmes pour diriger. On leur déroule le tapis rouge vers les plus hautes sphères de l’entreprise. Dans ce cas, la discrimination est bonne, et tant pis pour les hommes méritants qu’on laisse sur le côté. Il n’y a pas de doute que les femmes peuvent être aussi talentueuses que les hommes pour déterminer des objectifs commerciaux, définir une stratégie de développement technique, établir des plans, diriger des équipes ou impulser une vision long terme à l’entreprise. Bien stupides ou déconnectés du monde actuel ceux qui pensent le contraire. Mais ces femmes, aussi talentueuses soient-elles, en faisant de leur carrière leur priorité, passent à côté de ce qui fait la grandeur d’un cœur de femme : donner, donner gratuitement, donner sans compter, donner tout, car tant qu’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné. « Donner »… Il faut du temps pour véritablement comprendre le sens de ce mot, plus encore pour qu’il façonne tous les aspects d’une vie. Parfois, il faut trente, quarante, soixante ans. Peu importe, il est l’idéal de la mère de famille chrétienne.

Elle pense aux autres, dans les détails comme dans les grandes choses. Elle donne la vie, parfois à sept, huit, neuf, douze, quinze enfants. Son cœur en devient plus vaste. Pendant que les femmes en 2025 font carrière, prennent des vacances, divorcent ou mettent leurs trop rares enfants en crèche, la mère de famille chrétienne, dans son foyer, prend soin des siens. Elle les nourrit, elle donne une âme à sa maison, elle soigne les bobos, elle console les peines et aide à affronter les obstacles, à grandir en corps et en âme. Combien de femmes font cela aujourd’hui ? Si peu… Elles sont devenues si rares, les mères chrétiennes au foyer…

Certaines sont forcées de travailler à cause de la situation économique, d’autres n’ont pas encore tout donné, par ignorance, ou simplement parce qu’elles ont laissé une partie de leur cœur au monde. Le monde n’aime pas la mère au foyer… C’est le monde de Mammon. Il déteste la mère au foyer, car il n’aime pas la gratuité et la générosité. Il ne veut que des individus, des consommateurs égoïstes, détachés des liens de la famille pour mieux les enchaîner dans son gigantesque marché.

Alors, à vous, maris, de prendre soin de votre femme ! Elle est la prunelle de vos yeux, la couronne de votre cœur, la gloire de votre vie. Choyez-la, remerciez-la chaque jour que Dieu donne pour ce qu’elle fait à la maison, couvrez-la de mille attentions. Soyez tendre avec elle ! Soyez délicat, dans l’intimité du couple comme en public. Battez-vous au travail pour que jamais, elle ne soit obligée de travailler. Si c’est le cas, demandez chaque jour à Dieu de vous aider à changer cette situation. Ne vous cherchez pas d’excuses pour ne pas vous couper en quatre pour elle. Car c’est elle, l’héroïne de notre époque ! C’est elle qui a tout sacrifié, sa carrière, son indépendance financière, la jeunesse de son visage et de sa silhouette, elle a tout immolé. C’est parmi les mères de famille qui donnent tout, le cœur joyeux, en imitation de la Croix, que Dieu trouve ses derniers adorateurs, en cœur et en esprit. Aimez-la, jusqu’au bout des doigts, à chaque instant. Dites-le-lui ! De temps en temps, avec la complicité des enfants, réservez-lui de petits moments pour elle, chez le coiffeur ou au musée, elle en a si peu ! Et elle ne le demandera pas, tout affairée qu’elle est à prendre soin de vous. C’est votre devoir de reconnaissance, c’est votre devoir pour la nouvelle génération qui se lève. Car si vous n’êtes pas le pilier sur lequel elle peut s’appuyer, si vous n’êtes pas la voix douce pour l’encourager, si vous n’êtes pas le conseiller délicat pour l’aider à avancer, à persévérer dans sa méditation, si vous n’êtes pas le roc qui brise les vagues furieuses du monde qui la déteste, si vous n’êtes pas le protecteur attentionné en qui elle peut toujours avoir confiance, qui le sera ? Elle est la pierre précieuse de votre foyer qui brille dans notre époque triste et terne. Par son sacrifice, elle pourra faire éclore dans l’âme de vos enfants, des gemmes plus belles encore, des vocations religieuses, comme une couronne de gloire pour Jésus crucifié.

 

Enfin, maris, ne laissez pas le monde moderne corrompre votre regard sur votre femme. Il faut le dire haut et fort : votre épouse n’est pas une partenaire, indépendante, pour avancer dans la vie ou un objet dont vous pouvez user pour votre plaisir. Cela, c’est le monde moderne. Non, votre épouse est Enfant de Dieu, libre car soumise, comme vous, par la Charité. Elle est le trésor de votre vie tout entière. Vous ne faites qu’une seule chair avec elle. Vous devez quitter père et mère pour vous attacher à elle. Elle doit être la fin de votre vie professionnelle : en tant que mari, vous devez travailler d’abord pour gagner l’assise matérielle dont elle a besoin pour élever vos enfants, le reste est secondaire. Vous devez la protéger et l’honorer, vous devez l’aider et l’aimer. Enfin, vous devez faire preuve de la plus grande délicatesse avec votre épouse, dans tous les aspects de la vie.

 

Heureux les doux, car ils possèderont la terre ! Heureux les maris délicats, car ils possèderont dans leur foyer le plus grand trésor de la terre.

 

Louis d’Henriques

 

Résonne le cor

Quel Français, petit ou grand, n’a pas lu ce récit épique ? Oh oui, on imagine bien que la plume des troubadours a enjolivé le récit pour donner naissance à la légende, pourtant, personne ne peut rester indifférent.

Roland se battait avec ardeur. Durandal dansait dans les airs, découpant les destriers, fendant les heaumes et les têtes, brisant les écus en mille éclats. Le sang coulait, l’herbe était rouge, la lumière du soleil rutilait dans la mort répandue à grand flots. Les cadavres des Sarrasins jonchaient le sol, mélangés aux nobles corps des Francs, submergés par le nombre. Ah, quelle pitié ! Malgré leur bravoure, les chevaliers tombaient peu à peu sous les coups félons ! Roland perdit son destrier qui chuta lourdement, abattu par une lance dans un hennissement terrible. Désarçonné, le chevalier se releva et abattit ses ennemis par centaines. C’était fureur que de voir l’audace et la fougue de ses coups.

 

– Roland, mon ami, s’écria Olivier, sonne de ton olifant d’ivoire, que par-delà la montagne, l’empereur oie notre détresse et de secourir nos chevaliers se presse.

Roland, rempli de gloire, refusa.

– Non, Olivier, je ne sonnerai point de l’olifant d’ivoire, point ne ferai résonner notre détresse. De ce côté de la montagne, nous protégerons l’empereur, sous ce ciel loin de chez nous, nous mourrons pour notre gloire. Je ne déshonorerai pas mon nom, mais combattrai jusqu’à la mort, quand Dieu m’en trouvera digne.

Alors, Olivier et Roland, reprirent le combat de plus belle. Le fer dansait dans le ciel. Malheur ! Un coup félon ouvrit le flanc de Roland : le sang pur du chevalier coula à grands flots.

 La chanson de Roland est un des premiers récits épiques de notre Histoire de France. Roland en est le héros. Ce récit a imprégné l’âme de notre pays.

Ah Seigneur Dieu ! Une flèche frappa le preux Olivier ! Roland, blessé, prit son fidèle ami dans ses bras que la vie quittait, pleurant toute sa tristesse en larmes pures. Alors, saisissant son olifant d’ivoire, Roland sonna ! Le son fit vibrer la terre et tressaillir le ciel. L’alarme vola au-dessus des montagnes, par-dessus la terre et au-delà des mers. Roland sonna si fort que le sang éclata dans ses yeux : ce n’était pas un appel de détresse, c’était un cri de guerre, le chant de l’honneur roulant au-dessus des ennemis terrorisés. Puis, avec l’archevêque Turpin, le dernier survivant de l’arrière-garde de l’Empereur, Roland se releva et repartit à l’assaut. Durandal à la main, il chargea sur les Maures. Sa fureur fut telle qu’elle terrassa de terreur les Sarrasins qui s’enfuirent, laissant derrière eux des milliers de morts. Roland, avait vaincu ! Gloire immortelle ! Blessé, le visage maculé de sang, le preux chevalier sentit la mort venir. Avant que la vie ne le quittât, il tenta de briser Durandal, sa fidèle épée, pour qu’elle ne tombât point aux mains des Maures. Mais l’épée, forgée au feu de l’honneur, ne put se briser : il frappa contre la montagne… la montagne se fendit en deux. Coup terrible ! Un fer d’un tel courage ne pouvait même s’ébrécher. Le grand Roland fit tournoyer son épée dans l’air, avant de la lancer aussi loin qu’il put vers le nord, au-delà des Pyrénées, jusqu’à Rocamadour où elle se ficha dans la roche. Las, Roland se coucha sur le sol, le regard vers le ciel. Il contempla la course du soleil à travers les nuées, et au-delà, le paradis. Dans un dernier souffle, il expira. La terre pleura.

 Qu’est-ce qui fait de Roland ce héros à travers les siècles ? Roland n’est pas un héros moderne. Il est fort, certes, mais ses ennemis aussi. Ce qui fait son héroïsme, c’est sa vertu. Le chevalier chrétien, c’est le combattant au cœur pur. C’est celui qui, au mépris de sa vie, sert une cause qui le dépasse : la protection de la veuve et de l’orphelin, le service du roi, le service de Dieu. Pour cela, le chevalier se forme : il prie, il s’entraîne à cheval et à l’épée. La formation du chevalier est un long chemin d’aguerrissement et d’étude. Peu à peu, par de petites choses, par de nombreux sacrifices, sa vertu croît, son cœur devient pur. Puis, un jour, la Providence révèlera sa valeur, à la face des hommes pour certains, dans le secret du cœur pour tous. Avoir une âme de chevalier, c’est d’abord avoir une âme de saint. Avoir une âme de saint, c’est avoir une âme de chevalier.

C’est cela l’héroïsme.

Alors où sont les chevaliers aujourd’hui ? Sont-ils tous morts avec Roland ? Gavée de confort, de plaisirs et d’égoïsme, la France n’a-t-elle plus de petits Roland, Godefroy, Baudouin, Louis, Jehanne, Bayard, Henri, Turenne, Charette, Sonis, Thérèse, Foch, Marcel ? Si, bien sûr ! Tout est possible à Dieu. Parmi tous ces cœurs vivant aujourd’hui de l’amour de Dieu, dont la vertu grandit dans le creuset des familles catholiques, il est des âmes de saints et de chevaliers. Soyons sûrs que Dieu dirige le monde et révèlera un jour, sur terre ou ailleurs, la gloire de ses fidèles serviteurs. Le cor qui clamera leur honneur ne s’éteindra jamais. Il est peut-être plus difficile d’être chrétien aujourd’hui, mais n’est-il pas justement plus facile d’être un saint ?

 

Alors, debout les cœurs vaillants, et que résonne le cor !

 

Louis d’Henriques

 

Honneur à nos parents

Toute la famille est agenouillée devant la statue de la Vierge qui occupe la place d’honneur sur le buffet. Le petit dernier joue dans un coin avec quelques cubes de bois qui traînaient là. Les plus grands récitent le chapelet avec les parents. Les « je vous salue Marie » s’égrènent lentement. Pendant un court quart d’heure, l’agitation quotidienne cesse et vient s’échouer aux pieds de la Vierge. Avec plus ou moins de ferveur, se tenant plus ou moins droit, articulant plus ou moins bien, la famille récite le chapelet. Le temps semble se mettre en pause quelques instants. Les cahiers d’école sont laissés sur la table, le dîner mijote dans la casserole, le téléphone est silencieux… Seuls les ave rythment le temps. Les mystères divins, comme des bannières familières, processionnent dans notre âme. Avant chaque dizaine, les enfants donnent parfois une intention de prière qui leur tient à cœur. C’est la Communion des Saints. On prie pour le voisin, la maîtresse, la mère titulaire, la nouvelle élève, la famille de convertis, l’abbé, les cousins, les amis, pour papa et maman, pour le pape, l’Eglise, la France. Pour les défunts aussi. Nos chères âmes du Purgatoire… Près de la statue de la Vierge, les visages souriants des images « in memoriam » nous regardent. Les petites images sont des fenêtres sur mille souvenirs qui animent les visages figés sur le papier. On entend le rire de bonne-maman, son doux regard, ses petites attentions. Ses précieux conseils aussi. On revoit sa silhouette, mantille sur ses cheveux blancs comme neige, pieusement recueillie à la messe. Et le chapelet qui, souvent, coulait entre ses doigts fatigués. Une petite voix ouvre la cinquième dizaine. « Nous dirons cette dizaine pour bonne-Maman.»

La petite, malgré ses sept ans, conserve jalousement le souvenir précieux de son arrière grand-mère, sa bonne-maman, partie vers le Père, il y a deux ans déjà. Après tout, n’est-ce pas un de nos premiers devoirs que d’honorer nos parents ? Sous le regard de la Providence, ils nous ont donné la vie, en s’engageant dans le mariage, en nous donnant naissance, en nous portant sur les fonds baptismaux. Et bonne-maman, si elle n’avait pas dit « oui » à bon-papa, où serions-nous ? Et bon-papa, s’il ne nous avait donné l’exemple du travail, de l’étude et de la formation, qu’aurions-nous aujourd’hui ? Si tous les deux n’avaient pas fait de Dieu le centre de leur vie, de leur choix, de leurs préoccupations, que ferions-nous aujourd’hui ? S’ils n’avaient pas fait de la Tradition et de la Vérité les piliers de l’éducation de leurs enfants, que penserions-nous aujourd’hui ? S’ils n’avaient pas suivi Monseigneur Lefebvre malgré les sacrifices, à quelle messe assisterions-nous aujourd’hui ? Quel catéchisme professerions-nous ?

Honorer son père et sa mère… Honorer ceux qui exercent une autorité sur nous… Ce commandement vient percuter notre époque moderne. De plus en plus, les générations se détestent. On rejette l’autorité. On méprise l’héritage civilisationnel et chrétien de nos aïeux tout en dilapidant l’héritage matériel qu’ils nous ont laissé. On dit souvent qu’il faut trois générations pour détruire une famille. La première construit, la deuxième profite, la troisième dilapide, ayant perdu le sens de l’effort, du sacrifice et de l’honneur. Combien de générations faudra-t-il pour détruire la Chrétienté et la France ? Cinq ou six, depuis 1918, point de bascule de l’Europe dans la décadence après avoir sacrifié sa courageuse jeunesse ? Il n’est pas certain que beaucoup de générations suivront l’actuelle avant que la France ne change de visage. Peut-être est-elle la dernière… La natalité s’effondre, le pays sombre dans le déclassement sur tous les plans, économique, culturel, diplomatique, la guerre civile guette notre avenir, les églises sont vides quand elles ne sont pas détruites par les pelles mécaniques ou les pyromanes.

Mais Dieu est bon ! Haut les cœurs, car au milieu des ruines, des îlots de chrétienté se dressent, comme les clochers de nos campagnes qui sonnent l’angélus pour continuer d’annoncer à contretemps la Bonne Nouvelle du salut. Des familles portent encore la croix, autour du cou, mais surtout dans leur cœur. Leurs membres sont fiers de porter la croix, leur étendard, ce signe de contradiction face au monde. C’est dans leur sein que Dieu trouve ses derniers amis privilégiés, les dernières vocations, si peu nombreuses, mais si précieuses, pour continuer de donner le Bon  Dieu aux hommes. Ces îlots de chrétienté n’existeraient pas sans le courage de certains pères et mères de famille, qui après 1962, firent le choix de la Tradition, qui malgré le monde moderne, décidèrent de rester fidèles au Christ et à ses commandements, quoiqu’il en coûte. Ils sont nos parents. Honneur à eux ! Honneur selon les hommes, mais surtout, honneur selon Dieu.

Certains ont déjà quitté ce monde pour l’Au-delà. Leurs visages se découvrent entre les pages de nos missels ou sur le buffet, à côté de la statue de la Vierge. Leur souvenir vit dans nos cœurs et dans nos intentions de prières. Car nous connaissons notre catéchisme, nous ne canonisons pas nos parents en les mettant au Ciel trop vite, souvent d’abord pour soulager notre sensibilité. Non, nous prions pour eux, pour que Dieu leur pardonne leurs péchés, qu’Il purifie leurs âmes comme l’or dans le creuset de l’orfèvre pour être lavé de toute impureté, puis, qu’Il les libère du Purgatoire et les emmène au Ciel. Jusqu’au bout, jusqu’à notre propre mort, nous les honorerons, par nos prières, par leur souvenir que nous entretiendrons, par leurs images que nous garderons précieusement.

Honneur à nos parents ! A nos grands-parents !  A nos ancêtres ! A nos prélats, nos prêtres, nos pères, nos saints !

 

Louis d’Henriques