La peur

           Rivarol, homme de lettres de la seconde partie du XVIIIème siècle connu pour sa finesse d’esprit et ses attaques contre les soi-disant philosophes des Lumières, parlait de la peur en ces mots : « Elle est la plus terrible des passions parce qu’elle fait ses premiers effets contre la raison ; elle paralyse le cœur et l’esprit ». Quelques années avant sa mort, il voyait la Révolution française éclater et répandre la Terreur sur tout le royaume. Plus de deux cents ans ont passé. Nous sommes bien loin du temps où les Colonnes Infernales semaient la mort et la destruction, mais pourtant la Paix universelle promise par les Pères de la Révolution se fait encore attendre : la crise actuelle, plus sociale que sanitaire, a en effet servi, entre autres, à exposer à la face de tous cette peur qui dévore le cœur et l’esprit de ceux qui ne croient plus qu’en eux-mêmes. Intéressons-nous donc à cette passion de la peur, en tâchant tout d’abord de la définir en nous basant sur saint Thomas d’Aquin, puis en observant son utilisation comme moyen de contrôle des masses notamment dans le monde moderne, et enfin en essayant de lui rendre sa valeur propre aussi étonnant que cela puisse paraître.

 

La peur selon saint Thomas d’Aquin

  « Toutes les passions, écrit le Docteur, découlent d’un même principe : l’amour ». Elles relèvent soit du concupiscible, soit de l’irascible, selon que le bien1 désiré est simple ou ardu à acquérir. Ces deux catégories se subdivisent ensuite en passions « bonnes » ou « mauvaises », selon qu’elles attirent vers une chose considérée comme bonne ou qu’elle repousse une chose considérée comme mauvaise. Par exemple, l’amour à proprement parler est une « bonne » passion du concupiscible, opposée à la haine (on peut bien sûr aimer une mauvaise chose et haïr une bonne chose, mais cela est un autre sujet).

La peur, saint Thomas use plutôt du mot de crainte, est rattachée aux passions de l’irascible. Par opposition à l’audace, qui meut vers un bien difficile à atteindre, la crainte fuit un mal futur auquel il est difficile de résister. Ce mal ne peut être présent, auquel cas il s’agirait de la tristesse, causée par la perte actuelle d’un bien. Il n’est pas non plus invincible, auquel cas l’on parlerait de désespoir. Saint Thomas distingue également deux sortes de maux : celui qui découle de l’agir humain et celui qui lui est extérieur. Dans le cas de l’agir de l’homme, le premier mal est le travail qui pèse à la nature. Il en résulte la paresse, « qui se refuse à agir par crainte d’un travail excessif ». Le second est l’atteinte à sa réputation, « l’infamie », intimement liée à l’orgueil. On reconnaît là les deux vices principaux de l’homme. Dans ce qui est extérieur à l’homme, le mal peut être difficile à surmonter en raison de sa grandeur (il est si grand que l’on ne sait quelle en sera l’issue), il s’agit alors de l’étonnement. Il peut être également insolite, inhabituel (il tire sa grandeur de notre imagination, qui le grossit exagérément), il s’agit alors de la stupeur2. Enfin il peut être imprévisible et impossible à éviter (le « hasard »), il s’agit alors d’angoisse. Ces maux tirent leur puissance soit d’eux-mêmes (la mort, …), soit de l’exagération de notre imagination, qui parce qu’elle n’est plus soumise à la volonté, a tendance à donner au mal plus d’importance qu’il n’en a réellement. Cette œuvre de l’imagination s’inscrit dans ce que nous pouvons appeler la « stratégie de la peur », dans le contrôle de l’homme moderne par les gouvernements et les instances révolutionnaires.

 

La stratégie de la peur

  La peur joue un rôle capital dans le monde moderne, au vu de son utilisation par les deux grands pouvoirs que sont les gouvernements issus de la Révolution et les « Mass médias ».

  Toute société se définit par un agir commun, par un but que partagent ses membres. Sous un gouvernement «traditionnel», le principal moteur de cet agir est naturellement l’amour du bien commun, qui dans le cas d’un pays n’est rien d’autre que l’harmonie entre les citoyens3 et leur épanouissement, de leur progression dans la vertu. Or cela implique nécessairement une connaissance du Bien et du Mal, moralement parlant, et donc une reconnaissance de l’existence de Dieu et la nécessité de Le servir. Les gouvernements révolutionnaires ne peuvent bien sûr admettre cela, et par conséquent sont dans l’incapacité de définir un bien commun vers lequel tendre. Afin de rassembler les peuples et les mouvoir vers un objectif préalablement défini, ces gouvernements désignent alors un « mal commun » propre à terrifier les masses. Ce mal peut être réel (la guerre, …) mais sera soigneusement déformé pour paraître encore plus effroyable (une épidémie, …). Si cela ne suffit pas, on crée tout simplement ce mal commun (une mouvance politique, une menace extérieure, …). Poussée par ce sentiment primal de la peur, excitée par les sens mais contre toute raison, la masse est alors le jouet de ses dirigeants qui l’agitent au gré de leur envie. Il ne peut en être autrement puisque toutes les sociétés naturelles, seuls corps organisés face à l’Etat, ont préalablement été éliminées. La masse se police alors naturellement, vouant à l’opprobre publique l’homme lucide qui voudrait résister et allant jusqu’à le déclarer « ennemi du bien commun », l’exposant aux poursuites judicaires ou encore physiques, comme il en a été – et est toujours – le cas dans les dictatures communistes, même si nos démocraties modernes ne sont pas en reste.  Situation orwellienne4 s’il en est. Cette domination par la peur ne serait cependant pas envisageable si les gouvernements modernes ne pouvaient compter sur un allié de poids : les Mass médias.

Groupes de diffusion massive de l’information, les Mass médias5 décident de ce qui doit être cru par les masses et de ce qui doit être ignoré. Un Etat révolutionnaire ne peut se passer d’eux pour exercer son contrôle sur la foule. Même si leurs moyens d‘actions ne se limitent pas qu’à la peur, celle-ci reste dans notre monde individualiste et égoïste la passion la plus puissante et la plus efficace pour fédérer (momentanément) les individus contre un « mal commun » servant les besoins du régime. A force de répétition et d’amplification, de savantes altérations des faits voire de leur création de toute pièce, les médias donnent l’impression d’un mal irrésistible et omniprésent, propre à terrifier les individus car les menaçant dans leur confort, dans leur mode de vie paisible et égoïste. Selon les directives de l’Etat, les médias poussent ainsi la masse à agir dans un sens donné afin de prévenir ce mal que seule elle peut vaincre, ou la paralysent afin de laisser le champ libre au gouvernement6.    Après tout ceci, et il serait encore possible de développer plus avant le côté évidemment néfaste de la peur, il apparaît que cette passion est un obstacle au bonheur de l’homme et qu’elle doit être vigoureusement combattue. Cependant, elle peut être occasion d’actes vertueux, et non pas des moindres.

 

La nécessité de la peur

  Que la peur soit une des passions les plus puissantes de l’homme, soit. Qu’elle lui soit un obstacle à sa sanctification et à sa progression dans la vertu, c’est certain. Mais qu’elle soit inconditionnellement mauvaise et nuisible, il ne peut en être question. Une passion n’est en soi ni bonne, ni mauvaise : sa valeur dépendra du pouvoir que nous lui laissons prendre sur notre intelligence, sur notre agir. De même qu’il existe une sainte colère qui pousse au bien, la crainte peut être bonne, et cela par rapport à soi, par rapport à la société et par rapport à Dieu.

  L’expression la plus simple de la peur s’exprime par l’instinct de conservation, partagé par tous les êtres vivants7. De sa forme la plus basique qui est la fuite de ce qui porte atteinte à la vie de l’être et à sa santé, elle se retrouve chez l’homme, par phénomène d’opposition, dans la recherche d’un certain confort et le développement de moyens atténuant la pénibilité du travail, même si cela peut facilement – et nous le voyons bien aujourd’hui – déboucher sur la luxure et la société de consommation. De plus, la peur est la condition sine qua non à l’éclosion de vertus comme la force, la persévérance, le courage, qui consistent justement dans le dépassement de cette peur. Le martyre n’est rien d’autre que le dépassement de la peur naturelle à l’homme pour un bien plus élevé : Dieu en personne. La peur est donc un moyen pour l’homme de s’élever, de devenir meilleur. A cela s’ajoute un côté bénéfique de la peur dans le maintien et le développement de la société.

  La construction d’une société vertueuse, harmonieuse, commence par l’éducation et l’enseignement des enfants dans la famille d’abord, à l’école ensuite. Or, les éducateurs le savent bien, il y a trois manières d’éduquer et d’enseigner : par l’amour des parents  et des maîtres d’abord, par le désir d’un bien ensuite (récompense, métier, …), puis par la crainte d’une punition. Si celle-ci est le moyen le moins noble et méritoire, il n’en reste pas moins une étape souvent obligée pour forcer l’enfant à apprendre malgré lui. Cette crainte dépasse d’ailleurs les murs du foyer ou de la classe pour se retrouver dans les rues des villes : le passage à l’âge adulte ne rend malheureusement pas saints des hommes blessés par le péché originel. Il est donc nécessaire à la société politique de faire peur aux criminels, pour empêcher autant que possible les atteintes à la paix civile. La « peur du gendarme » est bonne en ce qu’elle est un obstacle supplémentaire à la réalisation d’un acte nuisible au bien commun : nous pouvons la comparer – toute proportion gardée – à cette voix de l’ange gardien, poussant à reconsidérer ce que l’on s’apprête à faire8.

  Ces aspects positifs de la peur mènent à une autre vision autrement plus élevée : la crainte de Dieu. On retrouve dans cette expression la marque de l’amour qu’a une âme fidèle pour son Créateur, car ces mots, bien plus que la peur des châtiments divins, signifient la crainte d’offenser Dieu. Le juste a bien plus peur de lui-même que de Dieu. Il craint la faiblesse de sa nature qui le fait pécher « sept fois par jour ». Il a peur d’offenser son ami qui a tant fait pour lui. Ayant cette peur, il met alors tout en œuvre pour éviter les chutes, les maladresses, les abandons même minimes. Il emploie toutes ses forces à connaître ce Dieu-Frère, pour aimer ce qu’il aime, rejeter ce qu’il déteste, lui plaire à chaque instant. C’est en cela que « la crainte de Dieu est le début de la Sagesse ».

  La crainte ne doit pas être pour nous un obstacle. La seule manière de la faire servir à notre bien est de la tenir fermement soumise à la raison, et à ne pas lui accorder plus d’importance que nécessaire. Son simple rôle est de nous avertir d’un danger, pas de nous empêcher de faire le bien. Sa domestication n’est bien sûr pas l’affaire d’une journée, elle peut être un combat d’une vie, mais elle est un passage obligé pour progresser dans la vertu. La répétition des actes bons, mais redoutés, est comme la fabrication d’une armure. Elle ne supprime pas le danger, mais elle permet de passer outre et d’agir malgré lui. Ne nous illusionnons pas : notre peur indomptée est le seul moyen qui permet aux hommes de mal de triompher et de cracher au visage de Dieu. Coupons nos écrans, n’écoutons plus les voix des marchands de peur, appliquons-nous à connaître le Bon Dieu et à le servir : Il se chargera du reste. Face à l’angoisse qui paralyse nos contemporains et les pousse d’abandon en abandon, les condamnant à une vie pire que la mort, cultivons les vertus d’espérance et de persévérance et soyons fidèles jusqu’au bout :

« Ceux qui luttent, ce sont ceux qui vivent […]

Ayant devant les yeux, sans cesse, nuit et jour,

Ou quelque saint labeur, ou quelque grand amour9. »

 

 Un animateur du MJCF

Pour approfondir :

Somme Théologique, 1a, 2ae, q.41-44

Soyez des Hommes, F-A VUILLERMET

La Subversion, R. MUCCHIELLI

Groupes réducteurs et noyaux dirigeants, A. LOUBIER

1 À ne pas confondre ici avec le Bien, moralement parlant. Un bien n’est ici qu’une chose que l’on recherche pour ce qu’elle nous apporte de plaisant, tout en pouvant être in fine nuisible (l’alcool, …)

2 Étonnement et stupeur sont ici à considérer par rapport à la grandeur dans le mal, et non par rapport à la simple surprise.

3 En tant que membres de la Cité politique, et non d’une quelconque république.

4 En référence à l’ouvrage de George Orwell, 1984.

5 Radio, télévision, films, journaux à grands tirages, réseaux sociaux sur Internet,…

6 Il arrive cependant que ces mêmes médias aient leurs propres objectifs, et s’érigent alors en contre-pouvoir se servant de la masse pour déstabiliser un Etat.

7 Hors végétaux, l’instinct nécessitant une certaine forme d’intelligence, même purement sensible.

8 Considérons cela dans le cadre d’une société juste, où les lois protègent le bien commun. Autrement, cette « peur du gendarme » fait partie de l’arsenal révolutionnaire.

9 Victor Hugo, les Châtiments

 

 

 

La liberté et la mort

           Madame Dupont est à son neuvième mois de grossesse. L’enfant doit bientôt naître, mais Monsieur et Madame sont tombés d’accord pour avorter : le contexte actuel n’est plus le même qu’il y a quelques mois, et ils sentent tous deux qu’un bébé sera plus un fardeau que le plaisir qu’ils recherchaient. Cela tombe bien : la loi va bientôt autoriser l’avortement jusqu’à la veille de l’accouchement pour raison de « détresse psychosociale ». Monsieur et Madame Dupont se rendront donc à l’hôpital pour procéder à l’opération, puis retourneront à leur petite vie tranquille, l’esprit en paix : personne ne les aura forcés à avorter, ils décideront d’eux-mêmes, sans pression extérieure, et la Loi les y autorisera1. Ils agiront donc en totale liberté, n’est-ce pas ? Et comme la liberté est le bien le plus précieux de l’Homme, ce que Monsieur et Madame Dupont auront décidé et fait sera alors bon, ou au moins neutre.

  Ce raisonnement peut paraître simpliste, mais il n’en reste pas moins qu’il est vu comme la doxa du monde moderne, emprisonné qu’il est dans le matérialisme et l’utilitarisme. Privé de transcendance et de spirituel, il est condamné à contempler le vide qui l’habite. Mais au moins, ce monde est libre ! Afin de démystifier cette illusion libérale de la liberté absolue, tâchons ici de redéfinir cette merveilleuse faculté humaine voulue par Dieu, par opposition au délire moderne. Cela nous permettra ensuite de mettre à jour la tyrannie libérale, puis de redonner à la liberté ses lettres de noblesse, dans la splendide simplicité de son exercice quotidien.

Liberté et libertés

  Le mot même de « Liberté » est un mot polysémique, avec plusieurs sens. Nous nous en rendons bien compte lorsque nous l’attribuons à un animal ou à un homme : tous deux sont libres, mais d’une manière différente. Distinguons donc ces différents niveaux de la liberté, puis attardons-nous sur le sens qui lui est donné par le monde moderne.

  La liberté s’entend tout d’abord au sens de liberté d’action. Elle est le pouvoir d’agir sans être contraint par une force extérieure, et est à ce titre le sens le plus couramment employé. Il est commun aux humains, aux animaux et même aux végétaux. Son existence est une évidence pour tous, mais elle ne peut être considérée comme un absolu : il faudrait dans ce cas libérer les fauves, les fous et les prisonniers. Même si la tendance actuelle vise à cela, le bon sens admet tout à fait que l’on peut brider cette liberté pour le plus grand bien.

  La liberté s’entend ensuite en tant que libre-arbitre, ou liberté psychologique. Elle est le pouvoir de choisir entre deux alternatives, toujours sans contrainte extérieure mais également intérieure : l’expression « c’était plus fort que moi » démontre justement que l’on a sacrifié son libre-arbitre à ses pulsions, que l’on a abandonné sa liberté. Le libre-arbitre implique une œuvre de raison, pour effectuer le choix : nos longues délibérations avant d’agir en sont la preuve. Seul l’Homme peut donc en jouir, les animaux suivant leur instinct et les plantes leur déterminisme biologique. Son existence est aujourd’hui moins évidente de nombreux courants de pensée niant cette liberté intérieure.

  La liberté s’entend enfin en tant que liberté morale, qui n’est autre que le juge de la bonté ou de la malice d’un acte, tant intérieur qu’extérieur. C’est là son sens le plus haut. Tout homme sait qu’il faut faire le bien et éviter le mal : la liberté morale n’existe donc que pour le bien. Le problème est que l’on se trompe facilement sur ce bien, préférant un plaisir immédiat au bien réel, durable et souvent plus ardu à atteindre. Notre liberté se corrompt alors en licence, en asservissement à nos passions. Le monde moderne la nie purement et simplement, car elle est le signe d’une soumission à une réalité qui lui est infiniment supérieure : Dieu.

  Face à ces trois sens de la liberté, le monde moderne établit une révolution : il y est habitué. La liberté d’action se retrouve au sommet, avec la philosophie libérale. La contrainte doit disparaître : « il est interdit d’interdire2 ». Cela se vérifie dans l’éducation, dans le domaine économique avec le libre-échange, dans le domaine social et politique avec la liberté d’expression, la liberté des mœurs, des cultes, etc… Cela en vient à directement nier l’existence du bien ou d’un mal : la liberté morale est donc privée de son objet principal et est condamnée à disparaître. Quant au libre-arbitre, il est rejeté en bloc par les déterminismes et les matérialismes, qui font de l’agir humain le résultat soit d’opérations chimiques effectuées dans le cerveau, soit de l’assemblement de facteurs extérieurs à l’homme (son cadre familial et social, son parcours personnel, …).

En soi, la seule liberté qui nous reste est celle des animaux : pouvoir suivre ses pulsions sans en être empêché. Mais faire de la liberté d’action un absolu n’est qu’une utopie basée sur la soi-disant « bonté naturelle » de l’Homme. Face à la réalité de sa nature affaiblie par le péché, la seule règle devient la loi du plus fort : c’est pourquoi l’histoire moderne n’est que succession de régimes totalitaires, tyranniques bien plus absolus que ne le fût n’importe lequel des régimes précédents.

Tyrannie libérale

  Afin de mieux comprendre ce paradoxe apparent qui est celui de la tyrannie libérale, tâchons tout d’abord de la définir clairement, puis de mettre en lumière son application aujourd’hui.

Nous avons vu précédemment que la liberté implique nécessairement une fin : je me déplace pour chercher quelque chose, je délibère pour choisir entre différentes possibilités qui s’offrent à moi, et ultimement je choisis parmi plusieurs biens qui s’offrent à moi celui qui est le plus conforme à ma nature, à mon bonheur. Le monde moderne, dans son orgueil délirant, fait de la liberté un absolu : il trouve en elle la solution aux malheurs de l’homme et à son insatisfaction permanente, créée par le rejet de Dieu. L’homme n’est plus libre pour le Bien : la Liberté est le Bien. Il ne s’agit là que d’une idéologie, par nature déconnectée de la réalité des choses. Elle est sans fondement, mais qu’importe : si le monde ne correspond pas à ce que le libéral imagine, alors il faut changer le monde. C’est en cela que l’on peut parler de tyrannie, car elle est une contrainte violente et illégitime imposée à l’ordre des choses. Les pères du libéralisme, ceux qui ont eu le sinistre privilège de le mettre en œuvre, l’exposent clairement : « On le forcera d’être libre » (Rousseau), « Nous ferons de la France un cimetière, plutôt que de ne pas la régénérer selon nos idées » (Carrier). Cette tyrannie s’impose dans le sang et dans la mort, il suffit pour s’en convaincre de considérer les massacres et les désolations causés par les révolutions française, russe, chinoise, mexicaine, vietnamienne (la liste est bien plus longue) et par les épurations qui se déroulent toujours dans les pays communistes.

  Une fois le vide fait et le pouvoir acquis, elle peut alors s’appuyer sur un arsenal de moyens qu’elle va plus ou moins utiliser en fonction du contexte national. Elle doit tout d’abord substituer à la loi naturelle et à la morale le Léviathan3 du Droit : est bon ce qui est conforme à la Loi, est mal ce qui va contre la Loi. Cette règle est par définition changeante, de telle sorte que ce qui était loué hier peut être honni le lendemain. Le légalisme devient religion, occultant totalement le bon sens et dévoyant l’idée de Justice propre à l’Homme. Et si la Loi vient à s’opposer à la Vertu, à la morale, alors l’État a beau jeu de déchaîner l’appareil policier et juridique contre les hommes de bien, soucieux d’obéir à la loi de Dieu plutôt qu’à celle des hommes. Cette toute puissance de la Loi trouve sa source dans la suppression des cadres sociaux, politiques et religieux, présentés comme oppresseurs. Sous prétexte d’abolir les « privilèges », les corps intermédiaires, nécessaires au bon fonctionnement de la Cité, sont supprimés : les hommes n’étant alors plus réglés, il faut, pour les empêcher de sombrer dans l’anarchie, instaurer un système législatif et judiciaire omnipotent. Pour plus d’efficacité dans le contrôle des peuples, l’État s’immisce dans les affaires privées de ses citoyens et va jusqu’à usurper leurs droits en matière d’éducation, de préservation de la famille, d’enseignement religieux, etc… En somme, afin d’instaurer une Liberté illusoire, le libéralisme déclare la guerre aux libertés naturelles de l’Homme. Il n’interdit pas de faire le Bien, mais en le mettant au même niveau que le péché et en faisant la promotion de celui-ci, il est bien évident qu’il rend la pratique de la vertu beaucoup plus ardue : n’est-il pas aujourd’hui héroïque d’élever une famille chrétiennement, et de la maintenir dans la droite ligne alors que tout est fait pour pervertir l’âme des enfants et détruire les liens du mariage ? Le pouvoir de la masse est là pour corrompre doucement les récalcitrants, masse dirigée au doigt et à l’œil par les médias, les juges et les marchands de plaisirs. A la liberté du poisson qui nage à contre-courant pour atteindre les eaux propices, l’homme moderne préfère se laisser porter par les flots, carcasse qui s’imagine être libre parce qu’elle a choisi de ne plus l’être.

L’obéissance libre

  Dans son ouvrage « L’homme contre lui-même », Marcel de Corte étudie attentivement la question de la dégénérescence du monde moderne, tout en rappelant la grandeur de la liberté humaine et en proposant divers remèdes à l’épidémie libérale.

  La liberté, rappelle Marcel de Corte, « est la meilleure et la pire des choses ». Elle est la pire des choses puisque c’est en son nom que le diable a refusé d’adorer l’Homme-Dieu, qu’Adam a désobéi à Dieu, que ses descendants se sont complus dans la luxure et les plaisirs terrestres, que les États ont déclaré la guerre au Ciel. C’est au cri de « Liberté » que les révolutionnaires ont guillotiné le Roi et exterminé les Vendéens, que les Rouges ont assassiné le Tsar et massacré les Blancs, que les Maoïstes ont affamé et éradiqué plusieurs millions de leurs concitoyens, et c’est toujours avec ce mot à la bouche qu’on tue sans vergogne les enfants dans le ventre de leur mère. Érigée en absolu, la liberté n’est que barbarie et asservissement de l’homme à ses passions les plus honteuses. Mais mise à sa juste place, à savoir d’adjointe de la morale et du Bien, elle permet de passer de l’état de sauvage à celui d’Homme, car Homme est celui qui suit sa nature d’être créé à l’image de Dieu et destiné à L’aimer et Le servir sur Terre et dans les Cieux. En ce sens, « Obéir et être libre sont identiques dès que j’accepte d’être homme ».

  Mais avoir un agir conforme à notre vraie nature est, nous l’avons vu précédemment, extraordinairement difficile aujourd’hui. Il est évident qu’être libre, au sens profond du terme, nécessite un effort de tous les jours pour préférer ce qui est bien à ce qui fait plaisir, et qui est souvent contraire à la volonté de Dieu. Pour cela, il n’y a pas d’autre secret que de cultiver la « force d’âme », arme privilégiée5 contre le libéralisme car elle fait appel à la fois à la vertu de force, nécessaire pour contrer la mollesse du monde moderne, et au respect de l’ordre naturel. Plus que par de grands actes, cette force d’âme se développe dans les petits devoirs de la vie quotidienne, accomplis « en les vivant », c’est-à-dire en les replaçant dans leur ordre de soumission au monde d’en haut, dans le plan de Dieu. Vivre libre implique de s’affranchir du monde et de son esprit, de « renoncer à Satan et à ses pompes », et de leur préférer le « doux esclavage » de l’âme fidèle à son Créateur. Cela peut paraître simple, mais nous savons tous combien il est difficile de brider nos passions et nos désirs déréglés.

  Face au monde moderne et à sa déification de l’Homme et de sa soi-disant liberté inaliénable, la voix de l’Église et de la raison nous enjoint à conserver entre les trois niveaux de liberté cette hiérarchie qui fait leur harmonie. Faire de la liberté d’action un absolu n’a d’autre conséquence que de détruire le principe d’autorité, qu’elle soit humaine ou divine, et conduit l’homme aux pires abus. Vouloir supprimer la loi naturelle, la loi de Dieu, revient à séparer l’homme du cadre lui permettant de s’épanouir. Un cadre ne brime pas ; il contraint, certes, mais il donne à ce qu’il entoure toute sa beauté. Marcel de Corte en fait le parallèle avec les veines qui guident le sang vers les organes et donnent la vie au corps, ou encore avec le canal qui conduit l’eau vers les terres arides et empêche les crues et les inondations. Se soumettre à la loi voulue par Dieu n’est pas signe d’un esclavage inhumain, c’est justement le seul moyen d’être réellement homme. Pour l’avoir oublié, l’homme moderne s’est lui-même privé du bonheur et se condamne à errer après des chimères qui lui ôtent ce qui lui reste de libertés. Contre le Non serviam du diable et de ses suppôts agrippés aux plaisirs du monde, disons avec les saints ces mots que reprend L’Imitation : « Je suis étranger sur la terre, ne me cachez point vos commandements. Enseignez-moi, Seigneur, à faire votre volonté, car vous êtes mon Dieu ».

Un animateur du MJCF

 

 

Ouvrages pour aborder le sujet de la Liberté :

– Encycliques Libertas (Léon XIII), Quanta cura et le Syllabus (Pie IX)

– La Liberté (« Apologétique de poche », Dominicus)

– L’homme contre lui-même (Marcel de Corte)

 

1 Projet de loi bioéthique dont l’adoption est prévue au second semestre 2021

2 Slogan de mai 1968

3 Du nom de l’ouvrage de Hobbes, philosophe libéral du XVIIème et théoricien du pouvoir politique moderne

4 Ou « Droits fondamentaux », selon la formule de Pie XII : droit à développer la vie corporelle, intellectuelle et morale, en particulier à une formation et une éducation religieuse […], droit au culte privé et public de Dieu […], droit au mariage et à sa fin […] »

 

Fernand, Renaud, Martin et Fernande, Renaude et Martine

           Pourquoi vous raconter l’histoire de Fernand, puis celle de Fernande, qui sont, en définitive, des histoires qui se ressemblent ? Il vous faut en réalité considérer l’histoire de Fernand comme une histoire typique qui est là pour illustrer cette règle de morale selon laquelle il n’est jamais permis d’agir quand on doute de la bonté ou de la malice d’un acte qu’on voudrait poser. Il est d’abord requis, sous peine de pécher, de lever ce doute. Il vous sera alors facile de juger par vous-même du comportement de Fernande. Et ensuite, au-delà du jugement qu’on doit porter sur le comportement de Fernand et de Fernande, il sera surtout possible de mettre en évidence que c’est le législateur lui-même qui mérite en France que soit porté à son encontre le même jugement que sur ces deux infortunés. Nous nous contenterons pour terminer de signaler l’actualité de cette règle de morale à l’heure des vaccins Pfizer et Moderna.

I- A) L’histoire de Fernand :

A la lisière du bois :

A ce moment de la soirée où la luminosité est devenue si faible qu’elle ne permet plus de distinguer le chien du loup, Fernand et son ami Renaud se tenaient encore à l’affût ! Il leur en coûtait tant de revenir bredouilles de la chasse qu’ils ne se résignaient pas à devoir rentrer et voulaient encore espérer… Mais quel est soudain ce bruit dans le feuillage ? Renaud souffle à Fernand : « Homme ou bête ? Je n’ose tirer … » L’œil enflammé, Fernand répond : « Tant pis, je tire, ce serait trop bête. » Un hurlement. Non d’une bête mais d’un homme. Hagards, tous les deux se précipitent. Trop tard, Martin, leur ami chasseur, agonise dans une mare de sang.

 

Au tribunal :

Le juge : « Le témoignage de votre ami Renaud et la réponse que vous lui avez faite, attestent, Fernand, que, lorsque vous avez tiré, vous n’aviez pas et vous ne pouviez avoir la certitude que vous aviez un animal en face de vous. Comment qualifier donc l’homicide que vous avez commis ? D’involontaire, comme l’a soutenu votre avocat, au motif que n’auriez certainement pas tiré si vous aviez su que c’était un homme et que ce meurtre n’est donc pas intentionnel ? Je récuse cet argument étant donné que si vous avez ouvert le feu alors que vous ne pouviez écarter de votre esprit que vous risquiez de tirer sur un homme, c’est que vous aviez admis l’hypothèse que votre coup de fusil pourrait se solder par la mort d’un homme. C’est pour cela, Fernand, que vous êtes condamné pour homicide volontaire. »

  1. B) L’histoire de Fernande

Les tourments d’une femme enceinte :

« Lorsqu’à trois mois de grossesse, j’ai dit à mon médecin que j’optais pour une IVG, j’ai ajouté un peu émue que j’espérais ne pas commettre un meurtre. Il a éclaté de rire et m’a répondu : « Aucun scrupule à avoir Fernande ! C’est comme si je te retirais une tumeur. Bénigne, bien sûr ! – C’est vrai qu’elle gigote un peu… Mais de là à ce qu’une tumeur fasse un homme… » Il ne m’a pas du tout rassurée. Alors je suis allée voir Renaude, ma copine juriste, pour lui demander ce que j’avais dans le ventre. Elle a regardé dans un Code et n’a rien trouvé. Elle m’a dit qu’il n’y avait pas de statut juridique pour l’embryon. Mais elle a cité ensuite l’article 16 du Code Civil qui énonce que « La loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de la vie. » Renaude m’a alors expliqué que l’IVG est en fait une dérogation à cette loi. J’étais encore plus troublée en la quittant. Mais, tant pis. Je n’ai pas envie de garder cette petite fille (l’échographie m’a montré que c’était une fille) que j’aurais appelée Martine… Allons, courage ! »

Le juge : « Ni votre médecin, ni votre amie juriste n’avaient tenu des propos susceptibles d’apaiser votre conscience, Fernande. Tout au contraire, vous avez été tourmentée par les paroles de votre médecin. Il riait, mais pas vous. Vous saviez bien que Martine n’était pas une tumeur et qu’il ne vient à l’idée de personne d’appeler une tumeur « Martine » et de déjà lui dire « ma petite chérie ». Et Renaude a augmenté encore votre crainte. Si l’IVG est une dérogation à la loi, n’est-ce point l’aveu que le législateur admet qu’il porte atteinte à sa vie » ? Vous êtes donc allée vous faire avorter avec la forte présomption que vous alliez supprimer de votre sein une vie humaine. C’est pour cela que vous êtes condamnée, Fernande, pour homicide volontaire. »

II – Commentaires sur les histoires de Fernand et de Fernande

  1. A) A propos de Fernand et de Fernande :

– Fernand et Fernande ont tous les deux agi à un moment où ils doutaient de la bonté morale de l’acte qu’ils posaient.

– la passion de la chasse, la tristesse et la honte de rentrer bredouille ont eu raison de la conscience de Fernand. S’il l’avait écoutée, s’il avait prêté attention aux mots de Renaud, jamais il n’aurait tiré ! Comment prendre le risque de tirer sur un homme ? « D’ailleurs, malheureux Fernand, tu dois bien comprendre maintenant que, si, dans les mêmes conditions, tu avais tué un chevreuil et non pas Martin, tu aurais quand même été coupable d’homicide puisque tu aurais tout de même pris, dans ton intention, le risque de tirer sur un homme. »

– Hélas, Fernande était très décidée à ne pas garder son enfant … Sans doute, elle aurait voulu avorter dans la tranquillité de sa conscience. Elle a donc cherché à l’apaiser. Mais en réalité, et les propos de son médecin et ceux de son amie Renaude ont renforcé son trouble. Ils auraient dû l’arrêter avant qu’elle ne commette l’irréparable. Mais ils n’ont malheureusement pas suffi à contrer une volonté qui, en s’apercevant qu’elle ne trouverait pas la paix intérieure, a renoncé à la chercher. Fernande a gravement chargé son âme d’un tourment en déchargeant son corps de ce qui lui paraissait un poids.

 

  1. b) A propos du Juge :

– Le Juge a bien jugé. Mais il faut avouer que, dans l’un et l’autre cas, il n’a pas jugé selon les articles de la loi française. Fernand serait poursuivi pour homicide involontaire commis par imprudence et risquerait trois ans d’emprisonnement et 45000 euros d’amende selon le Code Pénal (articles 221-6 et 121-3). Le Juge a jugé selon la morale qui considère qu’il y a homicide volontaire dans l’intention, déjà à partir du moment où l’on prend le risque de le commettre.

– Le Juge a également bien jugé Fernande et pour les mêmes motifs. Mais dans ce deuxième cas, l’écart entre la Morale et la loi civile est beaucoup plus grave puisque la loi civile ne trouve rien à redire à l’avortement commis par Fernande alors que la loi morale le considère comme un homicide volontaire.

III – L’incohérence de la législation française

  Le but de cet article est surtout de mettre en lumière l’incohérence criminelle de la loi française. Là où le droit romain procurait à l’embryon et au fœtus un « procurator ventris » chargé de défendre ses droits, la loi française ne dit rien du statut juridique de l’embryon ou du fœtus. Alors que les chinois sont tous âgés de neuf mois de plus que nous selon l’état civil parce qu’on compte leur âge à partir de l’estimation du jour où ils ont été conçus, la France n’a rien à dire sur les hommes intra-utérins.

Et pourquoi ce vide juridique ? Les sciences donnent aujourd’hui des arguments qu’on ne possédait pas autrefois pour montrer que l’individualisation certaine de l’homme a lieu lors de la fécondation de l’ovule. Et l’individu en question est un être humain au vu de son patrimoine génétique déjà complet qui est celui d’un homme. Mais s’il est un individu humain, qui lui déniera d’être une personne humaine ? A-t-on déjà vu un individu humain ne pas être une personne humaine ? Nonobstant ces confirmations providentielles que la science fournit à des hommes qui prétendent ne jurer que par la science, le vide juridique sur le statut de l’être intra-utérin perdure. On comprend qu’il serait difficile de lui conférer celui de téléphone portable, de tabouret ou de métastase… Il n’y a en réalité qu’un statut possible, c’est celui d’être humain. Mais l’admettre sonnerait l’heure de vérité du génocide d’au moins un milliard d’enfants à travers le monde. Tous les autres génocides sont des nains à côté de celui-là.

Cependant, il faut dire que ce silence juridique criant ne sauve pas les législateurs. Comme nous l’avons affirmé, ils méritent d’être condamnés pour homicides volontaires même en l’état actuel de la législation. Pourquoi ? Parce que s’ils ne peuvent certifier que l’embryon ou le fœtus n’est pas un homme, ils prennent alors le risque de tuer un homme en autorisant l’avortement. Or ils ne peuvent le certifier puisqu’ils ne sont pas capables de trancher la question de son statut juridique.

Nous ajoutons à cet argument déjà suffisant par lui-même deux considérations qui le renforcent encore. La première concerne la loi Veil de l’interruption volontaire de grossesse inscrite comme étant une dérogation à la loi. Mais en quoi la loi Veil déroge-t-elle ? En quoi admet-elle des exceptions ? Précisément en cela que, à l’encontre de l’article 16 du Code Civil qui énonce que « la loi assure la primauté de la personne, interdit toute atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de la vie », elle autorise que soit porté atteinte à la vie humaine intra-utérine. Sinon, on ne parlerait pas de dérogation.

Une seconde considération ne manque pas non plus de force pour faire apparaître l’incohérence criminelle de la loi française. Il s’agit de l’arrêté du 19 juillet 2002, paru au Journal Officiel du 6 août de la même année, accordant l’état civil aux enfants mort-nés après vingt-deux semaines de grossesse. Pourquoi simplement à partir de cinq mois ? Nous sommes dans l’arbitraire. Cependant, ne peuvent être inscrits à l’état civil que des personnes humaines. Cet arrêté du 19 juillet 2002 apporte donc aussi son concours pour condamner la loi française pour son incohérence criminelle à déclarer des fœtus comme personnes humaines, tout en permettant leur massacre.

 

Conclusion :

  Au moment où l’on veut nous vacciner avec des produits issus de souches de cellules fœtales avortées, il est nécessaire de bien réfléchir à ce que nous allons faire. Nous nous trouvons en effet dans le doute de Fernand et de Fernande et nous ne pouvons accepter de nous faire vacciner sans avoir résolu la question de la moralité de tels vaccins. Or, avant toute autre considération sur ce sujet d’une brûlante actualité morale, il fallait d’abord rappeler que les fœtus sont des personnes qui ont été mises à mort par un homicide volontaire légal. Qui en a conscience doit alors commencer à s’interroger sur la moralité des vaccins provenant  de tels crimes.

 

Père Joseph

 

Le pardon chez les non-catholiques

           « Le royaume de Dieu est semblable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs » (Mat.18). Ainsi commence la parabole de la clémence du maître et de la méchanceté du serviteur : le maître remet au serviteur sa dette mais ce dernier, aussitôt après, fait jeter en prison son compagnon. Le pardon est nécessaire pour être justifié devant Dieu qui, bien qu’infiniment miséricordieux, n’est clément envers nous qu’en fonction du pardon que nous avons accordé aux autres. De cette nature miséricordieuse de Dieu découle logiquement une place centrale du pardon dans les sociétés chrétiennes, contenu tout simplement dans la vertu maîtresse de Charité. Pardonner implique en effet l’amour : ainsi le chrétien pardonne par amour pour Dieu, et par amour pour son prochain. Mais le pardon n’en reste pas moins une vertu naturelle, c’est-à-dire que l’on peut l’observer parfois même chez les païens. Aussi il peut être intéressant de se pencher sur la conception du pardon qu’ont les principales religions et philosophies non catholiques, en cherchant à déterminer si ces formes de pardon sont réelles ou apparentes. Ce rapide tour d’horizon commence par le protestantisme et l’athéisme, puis l’islam, et enfin le bouddhisme.

 Le protestantisme et l’athéisme

Le protestantisme et l’athéisme ont en commun qu’ils reposent tous deux sur un individualisme et un relativisme profonds, ce qui se traduit par une conception du pardon assez similaire puisque la notion même de faute est remise en question. Pour le protestant, les péchés commis sont comme recouverts par la grâce de Jésus-Christ mort sur la Croix. Cette grâce de Jésus Rédempteur n’efface pas les fautes mais les éclipse auprès de Dieu. Il s’ensuit donc qu’il n’est pas besoin de demander pardon, d’autant plus que s’ajoute le principe de la prédestination : le sort éternel de chaque homme est déjà fixé, quel que soit le bien ou le mal qu’il ait fait durant sa vie. Il n’y a pas de participation de l’homme à son salut. Le protestant ne peut donc pas pardonner à son prochain par amour pour Dieu, puisque Dieu lui-même ne lui pardonne pas réellement mais ne fait que détourner les yeux du mal qu’il commet. Le pardon protestant n’est alors que le résultat d’un calcul entre les avantages et les inconvénients qu’il y aurait à être clément, ou alors le simple fait d’une bienveillance naturelle à pardonner le mal. Alors que le catholique pardonne parce qu’il aime le prochain malgré son péché, le protestant est plutôt indifférent à son prochain. 

  L’athéisme semble pousser encore plus loin cette négation de la faute, tout d’abord en affirmant haut et fort l’inexistence du spirituel et donc du Bien et du Mal, qui ne deviennent que des constructions sociales variant au fur et à mesure des âges et des territoires, mais aussi en érigeant en principe suprême la liberté de chacun. Le pardon prend alors le sens de « tolérance », ce dernier terme étant lui-même dénaturé : la tolérance moderne, apparue sous les Lumières, accepte tout sans porter de jugement, sans chercher à discerner le bien du mal, tandis que la vraie tolérance consiste à supporter un mal jusqu’à ce que les conditions nécessaires à son élimination soient rassemblées. En partant du principe rousseauiste que l’homme est bon par nature, mais qu’il est corrompu par la civilisation, tout homme est par avance absous de ses fautes, ou tout au plus victime de la société. Non seulement on en vient à banaliser le mal, mais l’effet pervers qui se cache derrière est sa généralisation à tous les niveaux de la société : puisque j’excuse l’autre du mal qu’il fait, il est obligé de fermer les yeux à son tour sur mes propres écarts. L’athée ne peut donc réellement pardonner parce qu’il ne reconnaît l’existence ni du bien, ni du mal. La seule faute à ses yeux est l’atteinte à ses libertés individuelles. Le doux philanthrope se change alors en bourreau vengeur, prêt à sacrifier sur l’autel de la Liberté quiconque viendrait la menacer : « Pas de liberté pour les ennemis de la Liberté ! » Pardonner est alors impossible, et même complètement impensable.

L’islam

A contrario de la conception moderne du pardon que nous venons de voir, l’islam reconnaît la réalité et la gravité du péché, opposé à un certain état de justice, et donc la nécessité du pardon. Il distingue fautes majeures (méritant l’enfer) et mineures, comme le catholicisme distingue péchés véniels et mortels. Le croyant doit alors obtenir le pardon de Dieu par une contrition intérieure et une volonté de ne plus pécher, et par l’exécution de rites expiatoires comme les ablutions et le Hajj1 : « Quiconque accomplit le Hajj pour le plaisir de Dieu […] reviendra du Hajj lavé de tous ses péchés, comme s’il venait de naître2. » ; « Quiconque fait ses ablutions parfaitement, ses péchés sortiront de son corps, même du dessous de ses ongles3. » Cependant l’accent est plus mis sur l’accomplissement du rituel extérieur que sur la contrition réelle des fautes, d’autant que ceci est favorisé par l’absence de ministre qui accorderait le pardon des fautes : le croyant est seul face à Dieu et est certain d’être pardonné, du moment qu’il accomplit les ablutions, les prières quotidiennes et le Hajj.

On retrouve cette ambigüité des textes de l’Islam lorsqu’il s’agit du pardon entre musulmans ou avec les « infidèles ». Dans le premier cas, le Coran met en avant la concorde et l’harmonie qui doit régner entre les musulmans et prône un pardon général, tout en autorisant la loi du Talion : « Et Nous y avons prescrit pour eux vie pour vie, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Les blessures tombent sous la loi du talion. Après, quiconque y renonce par charité, cela lui vaudra une expiation4. » Le pardon n’est pas une règle comme dans le catholicisme, même s’il est fortement conseillé. Concernant les « infidèles », on se retrouve encore une fois avec d’un côté un appel général au pardon (« Allah est Pardonneur et Miséricordieux », C. 5/98), et de l’autre une exhortation au châtiment, notamment contre les « Associateurs5 », c’est-à-dire les Chrétiens.  Pour eux, pas de pardon possible : « Ceux qui ont mécru parmi les gens du livre, ainsi que les associateurs, iront au feu de la géhenne. Ils y seront éternellement. Ceux-là sont les pires de la création » (98.6) ; « Et tuez-les où que vous les rencontriez […] » (3.152). Ces dernières sourates étant les plus récentes, elles ont force de loi et viennent abroger les sourates plus anciennes. Il n’y a donc pas de pardon absolu et sincère en Islam, puisque le rite extérieur suffit à purifier le croyant et que le pardon d’Allah ne concerne pas tous les hommes.

Le bouddhisme

  Qu’en est-il du bouddhisme, philosophie ô combien admirée aujourd’hui pour la paix et l’harmonie universelle qu’elle enseigne ? Son message de compassion et de pardon universel, la Karuna, séduit en effet beaucoup de nos contemporains, mais la réalité qu’il cache a de quoi faire frémir. Le bouddhisme aspire à la paix totale, au Nirvâna (le « Grand Vide »), mais est confronté sur terre à la souffrance inhérente à l’être humain. Partant du constat que la souffrance est liée au désir, il propose tout simplement de mettre fin au désir et donc à l’être, puisque l’homme est constamment en recherche du bonheur. Le bouddhiste ne doit donc en aucun cas attacher de l’importance au mal que l’autre lui fait, et le laisser passer comme si de rien n’était. S’il pardonne, ce n’est que pour « briser le cycle de la haine » et éviter de se faire du mal avec des pensées de vengeance ou de la rancœur. Il n’y a donc pas pardon, mais indifférence à l’offense.

Du côté du « pécheur », il n’y a pas de pardon non plus puisqu’il n’existe pas de Dieu. Chaque acte mauvais reçoit sa punition dans les différentes réincarnations de l’être via le Karma : il est donc inutile de demander pardon à qui que ce soit. Pardonner n’est plus alors un acte réparateur qui permet de maintenir la concorde entre les membres d’une même société, mais uniquement un acte de profond égoïsme qui a pour but d’anéantir les passions personnelles et de fondre toujours plus l’être dans le Grand Vide. En fin de compte, c’est la mort de l’humanité en germe.

  « Père, pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Pardonner implique la connaissance du Mal, du péché qui dresse l’homme contre Dieu, mais aussi un amour réel de l’autre que seule enseigne la religion catholique. Le catholique pardonne avant toute chose parce qu’il a été lui-même l’objet du pardon de Dieu, mort sur la croix. Il n’y a pas de place pour un quelconque calcul humain ou pour un faux altruisme, qui n’est en réalité qu’égoïsme. Si l’on trouve des actes héroïques de pardon dans les autres religions, seul le catholicisme a pu donner ces légions de martyrs et de saints, prêts à pardonner à leurs bourreaux. Face à cela, combien sont vides de sens la tolérance et l’altruisme modernes !

 

« Pardonnons de bon gré afin d’être pardonnés. Témoignons de l’indulgence en passant sur les offenses. Aimons-nous les uns les autres, du pardon soyons apôtres. Honorons nos frères et nos sœurs, et l’amour sera vainqueur ».(Psaume 86:5)

 

Un animateur du MJCF

 

 

Agir bien. Les actes à double effet

  1. INTRODUCTION

 Le père de famille qui veut poser un acte bon peut se trouver confronté à la question : « Comment savoir si cet acte est licite ou non, alors qu’il entraîne à la fois des effets bons et des effets mauvais ? » C’est là ce qu’on appelle un acte à double effet.

Les exemples sont nombreux dans le domaine de la santé, en particulier aujourd’hui (affaire Lambert, révision des Lois de Bioéthique, PMA, GPA).

Le but n’est pas de donner ici des arguments tout faits, mais de puiser à des sources fiables et de réfléchir pour bien agir. Estimer les seules conséquences de l’acte est insuffisant, il faut remonter aux principes, basés sur la loi surnaturelle et loi naturelle. Ces principes sont enseignés par l’Eglise de toujours, Mater et Magistra, et il faut donc les chercher dans la doctrine catholique traditionnelle.

Dans le domaine de la santé, notons l’importance de l’enseignement des papes, et en particulier du pape Pie XII :

« La morale naturelle et chrétienne maintient partout ses droits imprescriptibles: c’est d’eux, et non des circonstances de sensibilité, de philanthropie matérialiste, naturaliste, que dérivent les principes essentiels de la déontologie médicale : dignité du corps humain, prééminence de l’âme sur le corps, fraternité de tous les hommes, domaine souverain de Dieu sur la vie et sur la destinée » (1).  Et encore « Les obligations fondamentales de la loi morale se basent sur l’essence, la nature de l’homme, et sur ses rapports essentiels, et valent donc partout où se trouve l’homme; les obligations fondamentales de la loi chrétienne, pour autant qu’elles excèdent celles de la loi naturelle, se basent sur l’essence de l’ordre surnaturel constitué par le divin rédempteur.» Pie XII (2)

Ce n’est donc pas d’abord en raison de la « dignité humaine » qu’il convient d’accepter ou de refuser tel ou tel acte, ce n’est pas le principe premier. Le principe premier est la loi de Dieu, le plan voulu par Dieu.

Le « principe de l’acte à double effet » est une notion connue des moralistes, parfois même vulgarisée, mais aussi parfois détournée de sa définition exacte. Il est donc à connaître pour ne pas être trompé.

 

Énoncé du principe

   Lorsqu’un acte (ou une omission délibérée) entraîne à la fois un effet bon et un effet mauvais, il peut, à certaines conditions, devenir pleinement légitime de le poser en tolérant l’effet mauvais pour obtenir l’effet bon. 

Il y a parfois plusieurs effets bons ou mauvais résultant d’un même acte.

Le principe de base est que « mala non sunt facienda ut eveniant bona »: on ne peut jamais faire un mal pour obtenir un bien. (Cf St Paul Rm 3,8). La fin bonne ne justifie pas le moyen mauvais.

Historiquement, ce principe semble avoir été formulé pour la première fois pour résoudre un cas particulier. Saint Thomas d’Aquin l’établit dans son analyse de la défense légitime « Est-il permis de tuer un homme pour se défendre? » (Somme de théologie IIa-IIae, q. 64, a. 7) :

« Rien n’empêche qu’un même acte ait deux effets (duos effectus), dont l’un seulement est visé (in intentione), tandis que l’autre ne l’est pas (praeter intentionem). Or les actes moraux reçoivent leur spécification de l’objet que l’on a en vue, mais non de ce qui reste en dehors de l’intention (praeter intentionem), et demeure, comme nous l’avons dit, accidentel à l’acte. Ainsi l’action de se défendre peut entraîner un double effet (duplex effectus) : l’un est la conservation de sa propre vie, l’autre la mort de l’agresseur. Une telle action sera donc licite si l’on ne vise qu’à protéger sa vie, puisqu’il est naturel à un être de se maintenir dans l’existence autant qu’il le peut. Cependant un acte accompli dans une bonne intention peut devenir mauvais quand il n’est pas proportionné à sa fin. Si donc, pour se défendre, on exerce une violence plus grande qu’il ne faut, ce sera illicite. Mais si l’on repousse la violence de façon mesurée, la défense sera licite. Les droits civil et canonique statuent, en effet : il est permis de repousser la violence par la violence, mais avec la mesure qui suffit pour une protection légitime. »

Notons dès à présent la différence entre faire le mal et tolérer le mal. Mais le rôle fondamental du principe n’est pas de « permettre » le mal (d’établir les cas où le législateur «ferme les yeux»), mais de promouvoir le bien dans toute la mesure du possible. C’est dans cette perspective qu’il faut l’aborder.

 2. Conditions de la licéité d’un acte entrainant un effet bon et un effet mauvais

  Pour qu’un acte à double effet soit licite, il faut remplir plusieurs conditions. N’en remplir qu’une ne suffit pas, il faut que les quatre conditions soient satisfaites simultanément.

Première condition :

 Il faut que l’agent ne veuille pas in se l’effet mauvais. Autrement dit que l’intention de l’agent soit informée par la finalité positive.

En parlant de la fin d’un acte, saint Thomas distingue « finis operis et finis operantis ». La « finis operis » est l’objet vers lequel tend l’acte par sa nature même, son objectif intrinsèque, indépendamment des motifs subjectifs de l’auteur, ou de toute circonstance particulière dans laquelle il est exécuté. La « finis operantis » est surajoutée par l’agent de l’acte : c’est le but pour lequel on accomplit un acte, l’intention subjective de l’action.

Si l’effet mauvais est, au moins en partie « finis operantis » de son acte, alors l’acte est mauvais. Il sera totalement « finis operantis » si l’effet bon n’est qu’un prétexte et si c’est l’effet mauvais qu’on cherche. Il sera partiellement « finis operantis » si on recherche l’effet bon mais qu’on est aussi heureux de l’effet mauvais.

Ne pas se demander avec quels sentiments notre volonté se porte sur son objet, mais si elle s’y porte « in se » ou simplement « in causa ».

Exemples :

– Une femme enceinte gravement malade qui prend un médicament dont l’un des effets secondaires qui se rencontre parfois est de provoquer l’avortement. Elle ne veut pas l’effet mauvais, elle le redoute. La condition est remplie (mais ce n’est peut être pas suffisant pour en faire un acte bon, il faut toutes les conditions)

– La même femme enceinte qui prend le médicament en voulant que l’effet mauvais se manifeste: la condition n’est pas remplie.

Or « Dieu veut premièrement l’intention droite, mais cela ne suffit pas, il veut aussi l’œuvre bonne » Pie XII (2). Trois autres conditions sont nécessaires.

Deuxième condition :

 Il faut que l’action en elle-même ne soit pas mauvaise, mais soit moralement bonne ou du moins indifférente. C’est le rejet des actions « intrinsèquement mauvaises ».

Le fait qu’elle vise une fin bonne ne la rend pas bonne : la fin ne justifie pas le moyen. « Il n’est pas permis de faire le mal pour qu’il en résulte un bien » Pie XII (2) citant saint Paul aux Romains (Rm III, 8).

Pour mémoire, l’Eglise, Mater et Magistra, a le pouvoir et le devoir de dire ce qui est intrinsèquement mauvais, fidèlement au dépôt qu’elle a reçu. Par exemple, la contraception et l’avortement sont intrinsèquement mauvais.

Troisième condition :

 Il faut que l’effet bon ne résulte pas du mauvais. Autrement dit que l’effet direct de l’intervention soit positif. L’effet mauvais ne vient qu’indirectement. On parle de caractère physiquement médiat ou immédiat d’un mal, c’est-à-dire le fait, pour un mal, de précéder ou non le bien voulu.

Exemples :

– Un médecin administre un médicament pour calmer la douleur, sachant qu’il est susceptible d’abréger la vie du patient. La suppression de la douleur ne vient pas de la diminution du nombre des jours du malade (qui d’ailleurs n’est pas automatique). La condition est remplie.

 – Un médecin administre un médicament pour abréger la vie du patient, et lui épargner une souffrance. La suppression de la douleur vient de la mort, donc de l’effet mauvais. La condition n’est donc pas remplie.

Les conditions 2 et 3 ont tendance à se confondre. Au vrai, elles traduisent toutes deux une seule et même exigence : on ne peut pas faire un mal pour obtenir un bien. On ne le peut ni directement, ce que traduit la condition 2, ni indirectement, ce que traduit la condition 3.

Quatrième condition :

 Il faut qu’existe une juste proportion, ou raison proportionnée, entre l’effet bon recherché et l’effet mauvais toléré. Autrement dit que l’effet bon soit plus important ou au moins aussi important que l’effet mauvais.

Ce qui exige que l’effet bon ne puisse être obtenu convenablement par une autre voie que l’action entraînant l’effet mauvais. Autrement il n’y aurait aucune raison de tolérer l’effet mauvais.

C’est précisément par l’intervention d’une raison proportionnée que les mauvais effets deviennent indirects : à défaut d’une raison proportionnée, tous les effets mauvais entrent dans l’objet direct de l’action.

Exemples:

– Un médecin donne un médicament qui va guérir de la tuberculose et priver le malade de la vue pendant 6 mois. Il est meilleur, de loin, d’être définitivement guéri d’une maladie grave en perdant totalement la vue, que de garder la vue et mourir de tuberculose, la condition est remplie si il n’y a pas d’autre traitement possible.

– Un médecin donne un  médicament qui va guérir une femme enceinte d’un rhume et provoquer à coup sûr l’avortement de l’enfant. La mort est infiniment plus mauvaise que la maladie bénigne qu’on entend guérir. La condition n’est alors pas remplie.

Il faut par ailleurs que l’effet bon soit plus important que l’influence de l’action-cause sur l’effet mauvais. Cette influence, plus ou moins légère, peut se traduire par le risque plus ou moins grand de voir l’effet mauvais se produire ou par la connexion plus ou moins grande entre l’action et l’effet mauvais.

 

Exemple de risque :

– Une femme enceinte est malade, tel remède la guérirait mais il arrive que ce remède provoque l’avortement, c’est un risque. Imaginons ici ce risque très faible. On ne doit pas mettre en balance la santé de la mère (effet bon) et la mort de l’enfant (effet mauvais) – ce qui irait toujours à l’abstention –  mais bien la santé de la mère avec le risque (dans cet exemple réduit) de l’avortement. Et la condition pourrait être remplie. Mais rappelons qu’il faut que les quatre conditions soient remplies pour que l’acte soit licite. (NB : l’acte licite peut être posé sans problème de conscience, pour autant ce n’est pas obligatoire ; et il est des cas héroïques où on choisit de ne pas poser un acte licite).

La connexion plus ou moins grande entre l’action et ses effets est aussi liée à la coopération plus ou moins grande à cette action. La coopération est dite immédiate quand on prend part directement à l’action. Elle est dite médiate quand on y prend part indirectement ; et, en fonction de l’implication de l’auteur, cette coopération médiate sera dite prochaine ou lointaine. La coopération est formelle quand on l’approuve complètement. Elle est seulement matérielle quand on réprouve l’acte mauvais.

 Exemple de coopération:

– Observons la coopération à un avortement entre le médecin, l’infirmière anesthésiste (IADE), et l’agent d’entretien qui nettoie la salle. Le médecin pratique directement l’acte (coopération immédiate, toujours illicite), les autres indirectement (coopération médiate). Le médecin y coopère de façon formelle, les autres peuvent n’y coopérer « que » de façon matérielle.

La coopération formelle au mal n’est jamais permise. En revanche, une coopération matérielle peut être licite s’il y a une raison proportionnée et une coopération matérielle lointaine.

Reprenons l’exemple précédent:

– Si l’IADE et l’agent d’entretien réprouvent la mort de l’enfant, et visent un effet bon : gagner leur vie et faire vivre leur famille. Leur coopération peut être limitée à « matérielle ». Elle est médiate car aucun des deux ne pratique directement l’acte : l’IADE se contente d’endormir la patiente, et l’agent de nettoyer la salle, comme pour tout opération. Mais leur influence sur le déroulement de l’acte est très différente : la coopération de l’IADE est prochaine, alors que celle de l’agent est lointaine. La coopération de l’agent d’entretien pourra donc être licite, alors que celle de l’IADE ne l’est pas.

A la coopération formelle correspond, dans le principe du double effet, l’admission directe d’un mal, admission toujours interdite ; à la coopération matérielle correspond l’admission indirecte d’un mal qui peut parfois être justifiée aux conditions sus-citées.

 

  1. Exemples de questions précises posées au pape Pie XII.

 

Le cas de effets secondaires des antalgiques

   Des médecins posaient cette question au pape Pie XII : l’emploi d’analgésiques est-il permis même en certains cas où l’atténuation de la douleur intolérable s’effectue probablement aux dépens de la durée de la vie qui est abrégée ?

« Toute forme d’euthanasie directe, c’est-à-dire administration de narcotiques (ici utilisé comme antalgiques) afin de provoquer ou hâter la mort est illicite parce qu’on prétend alors disposer directement de la vie. Un des principes fondamentaux de la morale naturelle et chrétienne est que l’homme n’est pas maître et possesseur mais seulement usufruitier de son corps et de son existence. On prétend à un droit de disposition directe toutes les fois que l’on veut l’abrègement de la vie comme fin ou comme moyen. Dans l’hypothèse que vous envisagez, il s’agit uniquement d’éviter au patient des douleurs insupportables. Si entre la narcose et l’abrègement de la vie n’existe aucun lien causal direct, posé par la volonté des intéressés ou par la nature des choses (ce qui serait le cas si la suppression de la douleur ne pouvait être obtenue que par l’abrègement de la vie), et si au contraire l’administration de narcotiques entraîne pas elle-même deux effets distincts, d’une part le soulagement des douleurs, et d’autre part l’abrègement de la vie, elle est licite; encore faut-il voir s’il y a entre les 2 effets une proportion raisonnable, et si les avantages de l’un compensent les inconvénients de l’autre. Il importe aussi d’abord de se demander si l’état actuel de la science ne permet pas d’obtenir le même résultat en employant d’autres moyens. » (3)

Le cas de la sédation en phase terminale

   Le raisonnement est le même que pour les antalgiques. Mais au préalable, il y a des éléments supplémentaires à prendre en compte notamment la notion de suppression de la conscience.

« Il ne faut pas sans raison grave priver le mourant de la conscience de soi »

« Le mourant ne peut permettre et encore moins demander au médecin qu’il lui procure l’inconscience, si par là il se met hors d’état de satisfaire à des devoir moraux graves, par exemple de régler des affaires importantes, de faire son testament, de se confesser. »

« Mais

  • si le mourant a rempli tous ses devoirs et reçu les derniers sacrements,
  • si des indications médicales nettes suggèrent l’anesthésie,
  • si l’on ne dépasse pas dans la fixation des doses la quantité permise,
  • si l’on a mesuré soigneusement l’intensité et la durée de celle-ci,
  • et que le patient y consente,

rien alors ne s’y oppose, l’anesthésie est moralement permise. » (3)

L’usage de traitements hormonaux contraceptifs

 Un médecin prescrit un traitement hormonal à une femme mariée. Ce traitement empêche toute fécondation.

« Si la femme prend ce médicament [il s’agit de la «pilule»], non pas en vue d’empêcher la conception, mais uniquement sur avis du médecin, comme un remède nécessaire à cause d’une maladie de l’utérus ou de l’organisme, elle provoque une stérilisation indirecte, qui reste permise selon le principe général des actions à double effet.

Mais on provoque une stérilisation directe, et donc illicite, lorsqu’on arrête l’ovulation, afin de préserver l’utérus et l’organisme des conséquences d’une grossesse qu’il n’est pas capable de supporter » (4).

Conclusion

   On aura noté la difficulté de l’application du principe d’acte à double effet dans certains cas. Il faudra discerner avec jugement. L’aide d’un prêtre bien formé sera la bienvenue.

Le père de famille va donc implorer les dons du Saint Esprit pour le guider, et vouloir s’attacher aux principes de la loi divine.

« Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez en mon amour, comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure en son amour » St Jean XV, 10.

« Donc il n’y a qu’une seule voie pour arriver à l’amour de Dieu et pour se maintenir dans l’union et l’amitié avec lui : l’observance de ses préceptes. » Pie XII (5)

Dr L.

 

 

Bibliographie : Pie XII :

 1- allocution au congrès des médecins catholiques 29 septembre 1949

2- allocution à la fédération mondiale des jeunesses féminines catholiques 18 avril 1952

3- discours à des médecins sur les problèmes moraux de l’analgésie 24 février 1957

4- allocution devant les membres du 7e Congrès international de la Société d’hématologie, 12 septembre 1958

5- discours aux curés et prédicateurs de carême de Rome, 22 février 1944