Tous chef?

La société ne devrait être qu’une pyramide de chefs », disait le Maréchal Lyautey. Cette idée est partagée par l’abbé Gaston Courtois, dans son ouvrage L’Ecole des Chefs, où il expose les différentes qualités et missions que l’on attend d’eux. Il semble cependant que, dans notre monde actuel, la place de chef ne revient qu’à une élite triée sur le volet, issue de grandes écoles de management, de commerce, de communication. Le chef d’aujourd’hui est un technicien, sachant user des multiples outils à sa disposition pour régler un problème, déterminer des objectifs, gérer des conflits. Il en résulte que l’énorme masse de ceux qui n’ont pas suivi ces parcours académiques prestigieux, sont voués à suivre et à obéir, sans trop se poser de questions : après tout, n’est-il pas normal que la personne la plus instruite dans un domaine occupe le plus haut poste ? L’abbé Courtois semble avoir une opinion quelque peu différente, comme nous allons tâcher de l’exposer¹.


LE CHEF ET SA MISSION
Pour définir les qualités du chef, l’abbé Courtois analyse d’abord l’oeuvre à accomplir. Afin d’atteindre le but fixé, le chef doit évidemment être compétent, mais également avoir le sens du réel et être imprégné de la grandeur de sa mission.
La compétence est la première des qualités nécessaires au chef. Etant le conducteur de l’ensemble dont il a la charge (équipe, famille, entreprise, etc…), il doit pouvoir articuler correctement les différentes parties sous ses ordres afin de faire mouvoir le tout, et pour ce faire il doit avoir une bonne connaissance des domaines qui touchent son action. Cette connaissance n’a pas besoin d’être parfaite, car il a des subordonnés dont c’est le rôle de maîtriser chacun de ces domaines. Pour lui, il lui faut une connaissance générale suffisante pour « prévoir, organiser, commander, contrôler, apprécier les valeurs relatives, peser les opportunités, coordonner les efforts de chacun en vue de l’oeuvre commune ». Bien sûr, plus sa connaissance particulière de chaque chose sera aiguë, plus il pourra diriger avec clairvoyance, mais il prend le risque d’être submergé d’informations, obscurcissant son jugement, ou bien de s’aliéner ses subordonnés, qui ont la charge des choses particulières.
Mais être compétent ne suffit pas si l’on n’a pas le sens du réel, c’est-à-dire si l’on ne saisit pas le cadre dans lequel notre action va s’effectuer. Gaston Courtois reprend cette phrase d’un Général de la Première Guerre Mondiale : « En artillerie, ce qui importe, ce n’est pas le coup qui part, c’est le coup qui porte. » Cela ne sert à rien de sortir toute la théorie que l’on a apprise, si la pratique en est rendue impossible par les conditions particulières du milieu. Le sens du réel implique de se débarrasser des « formules magiques », des préjugés, et bien plus de l’idéologie. Ces choses sont du domaine de l’incantatoire, et non du tangible. Le chef doit embrasser de son regard l’ensemble de son champ d’action, en saisir les limites et les potentialités, et seulement alors exercer sa compétence pour transformer ce réel. Le chef n’est pas un magicien, mais un artisan.
La dernière des qualités du chef, concernant le but à atteindre, est le sens de la mission qu’il incarne, ou « la foi en la grandeur et en la beauté de sa tâche ». Si le chef agit à contre-coeur, s’il n’est pas animé par son oeuvre, alors il est semblable au berger mercenaire que Notre-Seigneur décrit dans son Evangile : il fuira au premier danger. « Pour venir à bout des choses, disait Louis XIV, le premier pas est de les croire possibles. » On peut ne pas choisir sa mission, et cela est presque exclusivement le cas. Elle peut donc ne pas plaire, et même rebuter, mais le chef l’accepte² parce qu’elle participe au bien commun, et parce qu’elle lui vient de l’autorité supérieure sous laquelle il s’est volontairement rangé. Il doit s’imprégner de sa tâche et, ce qui est peut-être encore plus difficile, il doit enthousiasmer ses subordonnés. Il n’ira pas loin s’il doit barrer un bateau naviguant à contre-courant. La mission est d’ailleurs la seule raison du chef : sans elle, à quoi sert-il ? Il existe une foule de chefs qui ne voient dans leur charge que le prestige, les privilèges, le pouvoir. Ce sont de petits tyrans, qui n’amasseront sous eux que haines et rancoeurs. On les remplacera bien vite, et pour le mieux. Tandis qu’un chef soucieux de sa mission avant tout, se mettra au service d’elle et des subordonnés avec lesquels il va l’accomplir. Un tel chef est digne de l’autorité qu’il représente, car avec lui grandiront³ ceux dont il a la charge, et la communauté qu’il incarne.


LE CHEF ET LUI-MEME
Si la mission est le premier élément de définition du chef, selon Gaston Courtois, alors sa manière d’être en est le deuxième. Le chef se reconnaît ici par son impassibilité, son sens du sacrifice et son esprit de décision. Il est souvent dit que l’homme qui ne sait se commander, ne peut commander aux autres. Celui qui est en effet incapable de résister à ses pulsions, n’aura aucune crédibilité ni respect de la part de ses subordonnés lorsqu’il devra leur commander. Il sera également dans l’impossibilité de surmonter les inévitables obstacles qu’il rencontrera dans l’exercice de sa fonction. Le chef se doit d’être impassible, c’est-à-dire de ne pas se laisser aller à ses passions, fussent-elles apparemment bonnes : les passions obscurcissent le jugement si elles ne sont pas réglées, et le chef se doit de garder le cap dans toutes les circonstances. C’est un devoir qu’il a non seulement par rapport à sa mission, mais également par rapport à ses subordonnés, car c’est lui qui leur servira de repère dans les difficultés et les incertitudes. « Il faut au chef un moral particulièrement élevé et une maîtrise absolue de lui-même qui lui permettent, au milieu des difficultés, de s’imposer par son calme à ses subordonnés
Autre qualité personnelle : le désintéressement. Nous l’avons vu, le chef ne commande pas pour lui, mais pour un bien commun. Ce n’est pas pour rien que l’on parle souvent de la « charge » qui lui incombe. Celui qui commanderait en vue de son bien propre n’est pas un chef, mais un tyran, un despote. Il met son pouvoir au service de son bien propre, et trahit par-là la mission qui lui est confiée par l’autorité (humaine ou divine), ainsi que ses subordonnés. Peu importe s’il partage avec eux les fruits de ses succès et la gloire qui leur est liée, s’il les entraîne avec lui dans sa trahison. Il est nécessaire que des honneurs, des pouvoirs, des avantages particuliers soient liés à la fonction du chef : sa mission le met au-dessus des membres qu’il dit guider, il ne peut donc être soumis au même régime qu’eux. Cependant, l’Histoire passée et actuelle regorge d’exemples pour nous le prouver, le risque est grand pour le chef de préférer ces avantages à la fin pour lesquels ils sont conditionnés. Le chef doit savoir utiliser ces choses comme des soutiens de son action, et non comme des fins. Après tout, on n’emportera pas ses galons ou sa voiture de fonction devant le Bon Dieu, mais plutôt le résultat de sa gestion.
Enfin, Gaston Courtois présente la décision et la ténacité, en citant ces vers de Boileau :
« Qui ne sut décider, ne sut jamais conduire.
Qui ne sut tenir bon, ne sut rien obtenir.»
Le chef est un homme d’initiative. Il détermine les possibilités qui s’offrent à lui pour atteindre son but, et il choisit celle qui lui semble la plus adaptée selon le contexte. En décidant, il accepte les conséquences que porte son acte. S’il échoue, il ne peut se défausser sur un autre que lui-même, et la grandeur d’un chef est souvent mesurée à la manière dont il assume ses responsabilités. Tant que l’action n’est pas complète, ou que le but n’est pas atteint, le chef se doit de persévérer, sans pour autant s’obstiner : changer de route pour atteindre le but n’est pas un échec en soi, mais refuser de reconnaître qu’on se trompe est blâmable. Le chef ne peut se permettre de velléités, qui sont des demi-pas en avant suivis bien vite d’une course en arrière. Et pour décider, il faut au chef des principes solides, des valeurs profondes.
L’abbé Gaston Courtois parle encore des qualités du chef par rapport à ses égaux, et à ses subordonnés, mais il serait trop long d’en parler ici. Retenons de cela que le chef n’est pas un être né, mais construit. Si beaucoup ne seront jamais appelés à de hautes responsabilités, en raison de circonstances diverses, tous nous sommes d’une manière ou d’une autre voués à diriger, qui une famille, qui un groupe, une entreprise, une association, une initiative diverse. Être chef n’est pas réservé à une élite particulière, car tout homme se trouve immanquablement, à un moment ou un autre de son existence, confronté à la possibilité de servir le Bien Commun autrement qu’en exécutant simplement des ordres. Les initiatives ne manquent pas, même aujourd’hui. Mais avons-nous la volonté de les prendre, et le désir de les bien mener ? Diriger un grand groupe n’est en soi pas si différent que d’avoir la responsabilité d’une tâche dans notre paroisse : l’ordre de grandeur change, les ingrédients restent les mêmes.
R.J.

1 Toutes les citations qui suivent, sauf mention contraire, sont tirées de L’Ecole des Chefs du P. Gaston Courtois.
2 S’il en a bien sûr les compétences : accepter une mission à laquelle on n’est pas apte s’apparente plus à de l’aveuglement qu’à de l’abnégation.
3 Autorité vient du latin Augere : élever, augmenter
4 Maréchal Joffre

A l’origine de la France chrétienne

L’histoire de la France est intimement liée à la religion chrétienne. Si la doxa actuelle préfère le terme de « judéo-christianisme » pour en modérer l’apport en l’attribuant autant au judaïsme qu’au catholicisme, c’est pour nous tromper. Dans son ouvrage Naissance de la chrétienté, Rubén Calderón Bouchet met en lumière l’extraordinaire dette que la civilisation occidentale, et en particulier la civilisation française, a contractée envers l’Église, ses ministres et ses fidèles, agents du miracle historique qu’a été la conversion de nos ancêtres au christianisme. L’histoire de notre France chrétienne est celle des apôtres, des religieux et des rois qui ont mis leur vie au service de Dieu et de son règne sur terre.

Les apôtres de la France

Le christianisme entre en Gaule dès le Ier siècle. La Tradition nous rapporte l’arrivée en Provence de Sainte Marie-Magdeleine, accompagnée de Saint Lazare, de Sainte Marthe et d’autres compagnons. Le christianisme se répand rapidement, mais partiellement, les religions païennes gardant une très forte présence. Un coup dur est porté avec les invasions barbares de la fin de l’Empire, auxquelles s’ajoutent les premières hérésies, dont l’arianisme.

Il revient donc à d’autres fidèles la tâche d’évangéliser plus complètement cette terre, comme Saint Hilaire de Poitiers et Saint Martin de Tours.

Doué dans les sciences et d’une extraordinaire éloquence, Hilaire de Poitiers acquiert en peu de temps une grande connaissance de la théologie nécessaire pour défendre la foi contre l’hérésie arienne. Marié et père d’une fille réputée sainte, sa piété et sa science suscitent une telle admiration de la part de ses coreligionnaires qu’ils le choisissent comme évêque de Poitiers. Son épouse et lui se séparent d’un commun accord afin de se conformer à la volonté de la Providence exprimée par ses concitoyens. Très vite, il est confronté à l’arianisme, qui corrompt la foi et entraîne une grande partie de l’Église dans l’hérésie1. Sa science théologique et son éloquence lui permettent de contrer efficacement les évêques ariens et de ramener de nombreux fidèles à la vraie foi. Il s’oppose publiquement à eux lors des conciles de Rimini et de Séleucie, en 359, convoqués par l’empereur Constance II, favorable à l’hérésie. Il y défend si bien la foi que l’empereur, inquiet de voir l’arianisme ainsi mis à mal, le renvoie à Poitiers où la nouvelle de ses exploits lui vaut les acclamations des habitants. Sa sainteté et sa sagesse lui attirent de nombreux disciples. Saint Martin de Tours sera l’un d’eux.

Martin naît en 316 dans la province romaine de Pannonie, l’actuelle Hongrie. Il entre au catéchuménat à dix ans. A dix-sept ans, son père, opposé à sa conversion, l’envoie servir dans les légions romaines. L’épisode le plus célèbre de sa vie est sans doute sa rencontre avec le Christ, un hiver près d’Amiens, quand il donne la moitié de son manteau à un mendiant qu’il croise en chemin. La nuit suivante, ce mendiant lui apparaît en songe et lui révèle être Jésus, venu éprouver sa charité. Après avoir reçu le baptême2 et passé quelque temps auprès de saint Hilaire de Poitiers, il part combattre l’arianisme en Hongrie, son pays natal, et en Italie, mais doit s’exiler après avoir reçu coups et injures et avoir été flagellé. De retour à Poitiers auprès de saint Hilaire, il se fait remarquer par sa grande piété et par les miracles qu’il accomplit. Résurrections et guérisons en tout genre accroissent sa renommée, au point que les habitants de Tours le contraignent par un stratagème à devenir leur évêque. Le soin de ses ouailles ne l’empêche pas de lutter avec vigueur contre l’hérésie arienne et le paganisme. On le voit parcourir son diocèse, abattre les autels des faux dieux et prêcher partout la vraie foi. Selon la tradition, il s’entretenait avec des anges, mais aussi avec la sainte Vierge, saint Pierre et saint Paul. Sulpice Sévère, son disciple et biographe, raconte qu’il dut un jour attendre deux heures à sa porte, le temps qu’il achève un entretien avec l’un de ces envoyés célestes. On lui doit la fondation de nombreux monastères, foyers de sainteté et prémices de la christianisation du pays.

Les monastères, lumières dans les ténèbres

Si des saints comme Hilaire de Poitiers et Martin de Tours ont dû défendre la foi et affermir l’Église de Gaule, encore fragile, les communautés monastiques ont, de leur côté, étendu l’œuvre civilisatrice de l’Église dans les campagnes. Chaque région de France compte des dizaines de monastères ; la plupart sont aujourd’hui malheureusement en ruine ou désertés. Chacune de ces maisons religieuses a transformé le paysage environnant. Initialement entièrement consacrées à la prière, ces communautés adoptèrent pour la plupart la règle3 de saint Benoît de Nursie (480-547). Sous la devise ora et labora, les moines associent à la prière le travail manuel. Ils irriguent les terres arides, assèchent les marais insalubres, aménagent les forêts, ensemencent les champs, plantent des vignes et transforment les étangs en viviers. Autour d’eux se regroupent des laïcs, artisans ou commerçants, venus profiter des opportunités spirituelles et matérielles offertes par ces nouveaux bâtisseurs. Avec la chute de l’Empire romain d’Occident et l’absence de réel pouvoir temporel, les pères abbés4 ajoutent souvent au rôle de pasteur des âmes celui d’administrateur civil. Beaucoup délèguent la gestion des terres à des baillis, tout en conservant un pouvoir de juridiction.

Depuis leurs monastères5, lieux de prière mais aussi de progrès, d’art et de science, les moines répandent la foi et la civilisation, convertissant peu à peu les populations. Un schéma général se dessine, sans concertation : une fois qu’une maison religieuse a grandi, elle essaime, à la manière d’une ruche, envoyant certains de ses membres fonder une « maison-fille » plus loin. Devenue autonome, celle-ci peut à son tour essaimer. Ainsi, l’ensemble du territoire se trouve progressivement placé sous l’influence d’un monastère, permettant l’évangélisation du pays. Mais ce lent processus n’aurait pu se dérouler sereinement ni s’accomplir pleinement sans l’appui des rois.

Des rois chrétiens, défenseurs de l’Église

La conversion de Clovis, chef des Francs, en 496, est traditionnellement tenue pour l’acte fondateur faisant entrer notre pays dans la communauté des royaumes chrétiens. Sa conversion, après la victoire de Tolbiac et sous l’influence de son épouse Clotilde et de l’évêque Rémi de Reims, donne à l’Église un protecteur dévoué, même si le roi conserve des mœurs encore barbares. Le catholicisme permet d’unir Francs et Gallo-Romains et devient un puissant facteur de résistance face aux envahisseurs non chrétiens (Goths, Vandales, musulmans).

Cette protection royale se poursuit avec les successeurs de Clovis, malgré des périodes difficiles liées aux conflits internes, jusqu’à l’unification du royaume en 987 sous Hugues Capet. Certains rois mérovingiens semblent davantage soucieux de légitimer leur pouvoir que de servir réellement Notre-Seigneur, mais l’Église put néanmoins prospérer sous leurs règnes et étendre son œuvre civilisatrice dans le royaume. Le sacre de Charlemagne, couronné empereur par le pape Léon III à « la Noël de l’an 800 », constitue un moment majeur. Sous sa protection, l’Église consolide la christianisation du royaume et entreprend la conversion des peuples germaniques, jetant les bases d’une Europe chrétienne. Lorsque Hugues Capet6 accède au trône, il hérite d’une terre que l’action conjuguée de ses prédécesseurs, des monastères et des premiers évangélisateurs a profondément transformée.

L’histoire du christianisme en France présente un caractère exceptionnel : née dans un pays en proie au paganisme, puis éprouvée par l’arianisme, secouée plus tard par la Réforme, l’hérésie protestante et les erreurs du gallicanisme et du jansénisme, enfin soumise aux désordres sans nom issus de la Révolution. Pourtant, contre toute attente, cette terre devient l’un des principaux soutien de l’Église et contribue largement à la diffusion de la foi dans le monde.

Mais la France ne fut grande que tant qu’elle resta fidèle à sa vocation : son histoire le montre bien. Notre pays est aujourd’hui infidèle, et subit déjà les conséquences de son abandon, mais ce reniement n’est pas celui de ses enfants.

Avec l’aide de Dieu, une poignée de fidèles entièrement dévoués à sa volonté suffit à faire de cette terre païenne un porte-étendard de l’Eglise ; s’Il le veut, et malgré notre faiblesse, Il peut réitérer cet exploit. Quoiqu’Il décide : Non nobis, Domine, sed nomini tuo da gloriam.

R.J.

 

1 L’arianisme, du nom de son initiateur Arius, refuse la nature divine de Jésus-Christ, tout en lui reconnaissant certains pouvoirs divins. En résumé, pour eux Jésus est un surhomme, mais pas Dieu fait homme.

2 Vers ses 22 ans.

3 Rédigée en 530. Saint Benoît est le fondateur de l’ordre des Bénédictins, qui devint le principal ordre monastique dans l’Occident chrétien.

4 Le père abbé est le religieux élu par le Chapitre des moines pour diriger l’abbaye.

5 Le monastère désigne de manière générale le ou les bâtiment(s) occupés par des religieux, souvent contemplatifs (et donc reclus). Une abbaye est un monastère dirigé par un abbé et ayant un pouvoir autonome sur un ensemble de terres alentour.

6 Fondateur de la dynastie capétienne qui règnera jusqu’à la Révolution française.

 

La prudence 2.0

Créer l’homme parfait a depuis longtemps été le rêve de nombreux scientifiques ou humanistes, soucieux de dépasser les limites imposées par notre nature. Le transhumanisme vise à produire des « surhommes », par la modification de l’ADN, l’ajout de puces électroniques, l’application de traitement réduisant le vieillissement et d’autres chose encore. Finies les maladies, les déficiences, les imperfections. Sur le papier, cela semble bien beau, mais aussi bien utopique et quelque peu déconnecté : supprimer ce qui fait l’humanité peut-il vraiment concourir à l’améliorer ? Car l’homme, dans sa généralité, est défini par ses limites, et par ce qu’il peut faire au sein de ces limites. Dans son individualité, l’être humain est défini par ses actes, qui le différencient de son voisin. Or, le rêve moderne du sur-homme, qui trouve un certain écho dans la société de consommation et de plaisirs actuelle, se justifie dans le rejet de Dieu et de sa création, et par là d’un Bien absolu. Tout devient relatif et sujet à interprétation. Dans ce contexte, les vertus cardinales1 autour desquelles s’articule l’agir humain, semblent bien mises à mal. Parmi elles la Prudence, la plus importante des vertus cardinales, a principalement souffert des errements et bouleversements de notre époque moderne, athée et individualiste. Mais s’attaquer à la « plus humaine des vertus », telle que la décrit Marcel De Corte, n’est-ce pas mettre en danger ce qui fait l’humanité de l’homme, c’est-à-dire sa capacité à surpasser sa part animale et instinctive ? En effet, la déformation des trois actes de la Prudence2, à savoir le conseil, le jugement et l’action, détourne du Bien et nous enracine dans ce qui lui est contraire.


Difficulté du conseil
Premier acte de la prudence, le conseil est une étape souvent négligée. Il implique de se rapporter à une personne considérée comme faisant autorité en matière de morale, de savoir, de vertu, afin de déterminer le meilleur moyen d’atteindre l’objectif fixé. Cette prise de conseil peut se faire directement, en allant consulter les personnes convenables, mais également de manière plus indirecte par la lecture de leurs ouvrages ou de leurs biographies. Il est de cette manière toujours possible de trouver le meilleur avis, la sagesse des anciens venant souvent pallier le manque d’expérience ou de vertu des contemporains. Précisons que le temps du conseil, impliquant un certain délai avant une prise de décision, dépendra de plusieurs facteurs. Par exemple, un choix inédit nécessitera plus de conseil qu’un choix déjà expérimenté, de même qu’un choix important par rapport à un autre plus simple. Malheureusement, prendre conseil n’est pas aussi simple dans notre monde moderne.
Le premier obstacle à cette étape du conseil est lié à notre nature humaine blessée : il s’agit de l’orgueil. René Descartes nous en donne un bon exemple, lorsqu’il décide de remettre en doute tout l’héritage intellectuel des anciens philosophes, pour ne se fier qu’à lui-même. Cela est hautement imprudent, puisqu’il se prive d’une sagesse et d’une expérience accumulée au fil des siècles, et par là même immensément riche en enseignement. Se priver du conseil des sages revient à bâtir une maison sans fondation, comme Notre-Seigneur nous le présente dans la parabole3. Le monde moderne accentue ce sentiment de suffisance issu de notre orgueil et du rationalisme : « Je suis mon propre maître, pourquoi m’en remettre à d’autres pour décider à ma place ? ». On fait passer pour une faiblesse ce qui n’est que l’attitude sage de celui qui connaît ses limites. Seuls les suffisants et les idiots savent tout, alors que le sage et le prudent savent qu’ils ne savent rien, ou pas grand-chose. Un autre obstacle que met le monde moderne au conseil, est l’usage déréglé de la technologie. Internet et l’intelligence artificielle, par la masse de données que l’on y trouve en quelques clics, donnent une illusion de savoir infini et à la portée de tous. Le phénomène du « demande à Chat GPT » est à ce sujet inquiétant et révélateur : la recherche d’une réponse immédiate à un problème donné entraîne une déresponsabilisation de l’individu, et une infantilisation constante, avec bien sûr la multiplication des mauvais choix. En effet, si l’étape préliminaire du conseil est négligée, la prise de décision en sera immanquablement affectée.


Jugement contre impulsion
La deuxième étape de la prudence est le jugement, la prise de décision. Si le conseil a été bien mené, que ce soit par la consultation des personnes compétentes ou par une réflexion convenable, il permet d’isoler parmi les différents choix possibles, celui qui semble le plus adapté pour atteindre le bien visé. On pourrait croire qu’il s’agit-là de l’étape la plus facile, puisque le conseil est souvent la partie la plus longue et la plus ardue, mais les obstacles au jugement restent nombreux. Ils proviennent tout d’abord de nous-même : un caractère indécis ou pusillanime a plus de mal à choisir qu’un caractère fougueux. L’inquiétude de faire le mauvais choix paralyse certains, et d’autres refusent tout simplement de s’engager, par peur des conséquences possibles ou refus de l’inconfort qu’implique immanquablement un choix difficile. Ces traits de caractère ne sont pas aisés à corriger, mais peuvent l’être à force de travail sur soi et de discipline. La clé réside dans l’amour du but visé : plus l’on aimera ce bien, et mieux on le connaîtra, plus il sera aisé de porter le bon jugement et de prendre les bonnes décisions.
Aux difficultés naturelles que nous rencontrons dans l’exercice de notre jugement, viennent s’ajouter les complications du monde. La façon dont la modernité s’est installée dans notre quotidien entraîne en effet la déresponsabilisation et l’infantilisation. Nous évoluons dans un temps où la relativité est reine, et l’individu dieu. Alors que chaque décision implique un choix, et par là un renoncement, on nous apprend qu’il est toujours possible de faire marche arrière, voire de revenir sur sa parole : les délais de rétractation concernant les achats de biens sont à ce sujet révélateurs. Ce n’est pas faire preuve de jugement que de sans cesse revenir en arrière, et c’est surtout manquer de sagesse. D’autre part, le refus de juger, de choisir parmi les options qui se présentent, est une mentalité d’enfant. C’est pour désigner cette catégorie de personnes, refusant de choisir pour conserver leur confort et leurs plaisirs, que le terme « adulescent » a été créé4. La recherche des plaisirs et la perte de sens que nous expérimentons autour de nous ne poussent pas à faire des choix, à s’engager, et à réaliser ce qui a été décidé.

L’agir des fous
Cette dernière étape de la prudence est la plus importante : il ne sert en effet à rien de prendre conseil et de bien juger, si aucun acte n’est posé à la suite. A titre personnel, mieux vaut agir selon sa conscience, même en se trompant, que de ne rien faire. Celui qui n’agit pas, n’est pas, n’a pas d’existence, de caractère. L’homme qui se trompe, mais qui a sincèrement voulu faire le bien, sera toujours plus excusable que celui qui, connaissant le bien et la manière de l’atteindre, s’est abstenu par paresse, peur ou désintérêt. L’homme se définit par ce qu’il fait, et Aristote précise « Nous sommes ce que nous faisons de manière répétée (sic) », ce qui intègre la notion d’habitus, de vertu ou de vice. Plus nous sommes capables de poser rapidement les actes bons en vue du bien visé, plus nous serons prudents. Au contraire, agir de manière irréfléchie et impulsive, sans chercher à améliorer son conseil et son jugement, est purement une folie de l’esprit devant laquelle il n’y a pas d’excuse. On peut occasionnellement arguer de la nécessité d’agir vite, mais cela ne peut tenir dans le temps.

Le monde moderne préfère le Faire à l’Agir. Dans son ouvrage Condition de l’homme moderne, la philosophe Hannah Arendt s’interroge sur le manque d’engagement déjà présent à son époque, et reprend la distinction classique entre agir (« agere ») et faire (« facere »). Dans le premier cas, il s’agit de l’acte de gouvernement sur soi et sur les autres, de l’acte organisateur qui est l’objet même de la vertu de prudence. Dans le second cas, il s’agit de l’acte de production, obéissant non pas à une délibération et un jugement personnels, mais à la volonté imposée par autrui. Cette préférence du faire sur l’agir est visible aujourd’hui aussi bien dans le monde professionnel que dans la vie sociale. On ne parle plus que de process, méthodes, recettes : on réduit l’acte humain à une forme d’obéissance servile à des instructions impersonnelles, et il n’est plus donné d’importance qu’aux résultats matériels et quantitatifs. On tue petit à petit l’initiative, l’amour du bien supérieur, le sens du beau. L’Ho-mo Faber remplace l’Homo Sapiens.
« Il est impossible d’être prudent, si l’on n’est bon5 ». La prudence implique de rassembler l’ensemble des vertus, avec un accent sur l’humilité, la tempérance et la force. Ce sont malheureusement des vertus qui pâtissent considérablement de la modernité, qui facilite bien plus le diktat des passions que le règne de la raison et de la vertu. Le monde moderne, matérialiste et athée, ne veut pas de la Prudence, car le bien qu’elle vise est opposé à son idéologie de l’homme-Dieu. L’homme actuel, livré à lui-même, sollicité de tout côté par les sirènes de nos sociétés devenues folles, et sommé de rentrer dans le moule que les autorités technocratiques et productivistes lui ont assigné, est bien en mal d’atteindre le Bien. Seul un combat constant et courageux, mené avec l’aide de la Providence divine, pourra le libérer. Alors s’accomplira en nous cette parole de Notre-Seigneur : « soyez dans le monde, sans être du monde6 ».


R.J.


1 Du latin cardo, qui signifie « charnière ». On les appelle aussi vertus morales, car régissant les moeurs des hommes.
2 Cf Foyer Ardent n° 29, Oct. 2021 :
[https://foyers-ardents.org/2021/10/23/la-prudence/](https://foyers-ardents.org/2021/10/23/la-prudence/)
3 Mat. VII, 24
4 Les « adulescents », Tony Anatrella : étude de psychologie portant sur les jeunes adultes qui conservent un mode de vie d’enfants.

5 Aristote, Ethique à Nicomaque
6 Jean, XVII, 15

 

Malheur aux faibles

En ces temps de bouleversement et de grandes violences, il est assez frappant d’entendre de la part d’autorités religieuses, gardiennes de la morale et du Bien, des appels répétés à la douceur, à la paix et à l’amitié entre les peuples. Il semble que l’Eglise d’aujourd’hui ait fait sa devise de ces Béatitudes : heureux les doux, les pacifiques, les miséricordieux. Ce sont bien sûr des choses louables et désirables en soi, mais on peut se demander si elles ont été bien interprétées… Peut-on témoigner de la vérité sans combattre l’erreur, ou vaincre le péché sans se faire violence ? La douceur est-elle la réponse à tout ? A mal la comprendre, telle qu’enseignée par Notre-Seigneur, ne risque-t-on pas de tomber dans la faiblesse ?

 

La faiblesse est-elle une vertu ?

Il serait vain de gloser sur la faiblesse humaine puisqu’elle fait partie de notre nature depuis le péché originel. L’idée est plutôt de mettre en lumière quelques évènements qui ont contribué à corrompre le précepte évangélique, pour le transformer en faiblesse. Sans remonter trop loin, débutons avec le développement en Europe du courant romantique1. En France, le romantisme est d’abord porté par Chateaubriand, puis Mme de Staël et Victor Hugo. Il se définit comme le culte du sentiment, des passions. Il va imprégner tous les domaines culturels, et inspirer les différentes strates de la société. En mettant l’accent sur le Pathos, le romantisme donne la priorité aux sentiments sur la raison : ce qui fait la grandeur de l’homme n’est plus sa capacité à s’élever par la vertu ou le combat contre ses défauts, mais plutôt la grandeur de ses sentiments et le tragique de ses actes. La mélancolie y est célébrée, le sentiment amoureux adulé. Le plus important est d’exprimer un ressenti intérieur, avec en substance l’idée que si une chose, ou le sentiment que j’en ai, est belle, alors elle est bonne, indépendamment de la notion de vérité objective.

Le romantisme s’introduit dans l’Eglise et se traduit par exemple en détournant cette citation de saint Augustin : « Aime et fais ce que veux.» L’important est d’aimer, plus que de chercher la Vérité ou le Bien. Finis les combats de la Foi, les condamnations des erreurs, les missions en terres non chrétiennes. L’heure est à la conciliation, à la fraternité humaine, à l’entente. Il faut vivre un catholicisme apaisé, loin des polémiques et des oppositions. On pense convaincre par l’amour, et mettre fin aux conflits avec le monde athée ou les fausses religions par le dialogue et la fin des dogmes. Le chrétien moderne, imbu de sentimentalisme, ne comprend plus que la Vérité peut blesser, que l’amour infini du Christ implique une forme de violence contre soi et contre l’erreur. Concilier le Dieu de la Charité avec le Dieu des Armées est une sorte de non-sens, et accepter l’autre tel qu’il est, sans chercher à le corriger ou à l’aider à s’élever vers Dieu, semble le nouveau mot d’ordre. Cette attitude est particulièrement visible pour les chrétiens depuis le Concile Vatican II, avec la révolution qu’il a entraînée dans l’Eglise.

 

La fin de l’Eglise militante ?

Nous lisons dans le catéchisme que l’Eglise est divisée en trois corps. L’Eglise militante rassemble les chrétiens vivant encore sur terre. L’Eglise souffrante compte les âmes des défunts qui, au Purgatoire, expient leurs fautes avant d’entrer au Ciel. Enfin, l’Eglise triomphante comprend avec les Anges, les âmes des saints. Comme son nom l’indique, l’Eglise militante est appelée à combattre jusqu’à ce que la mort mette fin à sa lutte ; lutte d’abord contre soi (la conversion), puis contre l’erreur et le péché dans la société (l’apostolat). Or, on remarque que depuis Vatican II, cette lutte qui est intrinsèque à la nature du chrétien est éclipsée, mise en veille.

 

La fin de l’apostolat est énoncée par trois textes principaux du concile : Les décrets Unitatis Redintegratio (1962) et Nostra Aetate (1965), et la constitution Lumen Gentium. Afin de donner l’impression d’une communion avec les protestants et les orthodoxes, Lumen Gentium remplace la notion de l’Eglise comme corps mystique de Dieu, par celle de « Peuple de Dieu », plus inclusive. Unitatis Redintegratio attribue aux communautés hérétiques et schismatiques une certaine communion avec l’Eglise et un certain bien-fondé, n’étant « nullement dépourvues de signification et de valeur dans le mystère du salut ». Enfin, Nostra Aetate affirme que « l’Eglise catholique […] considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre (des autres religions), ces règles et ces doctrines, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce rayon de la vérité qui illumine tous les hommes ». Dans les faits, ces déclarations se traduisent par des scandales comme les réunions d’Assise2, ou la canonisation de Mère Térésa, qui refusait notamment de baptiser les bébés hindous mourants (les privant ainsi du Paradis).

 

Concernant la conversion de chaque chrétien, l’Eglise a reçu de Notre-Seigneur la mission de la favoriser et soutenir par toutes les grâces qu’Il lui a accordées, en particulier par les sacrements de l’Eucharistie et de la Pénitence. Depuis le concile, ces deux moyens de salut, si nécessaires pour nous aider dans notre lutte intérieure, ont été vidés de leur sens. Pour plaire aux protestants, la liturgie de la messe a été bouleversée pour n’être plus que le « rassemblement du peuple de Dieu, sous la présidence du prêtre, pour célébrer le mémorial du Seigneur3 », au lieu du « renouvellement non sanglant du sacrifice sanglant du Calvaire ». Pour ce qui est de la Pénitence, le clergé n’en reconnaît même plus la nécessité. Dieu étant bon, Il pardonne toutes nos fautes sans souci. Pas de contrition, pas de corrections imposées. Après tout, « On ira tous au Paradis », n’est-ce pas ? Et comme l’Enfer est vide, pourquoi s’en soucier ?

 

Ce n’est pas être doux qu’être faible, ce n’est pas être pacifique qu’être lâche. La douceur ne vaut que lorsqu’on a les moyens d’être fort, violent même, sinon où serait la vertu ? Laisser libre court à ses bons sentiments sans les soumettre à la raison n’est qu’une faiblesse déguisée. Notre-Seigneur était doux et pacifique, cela ne l’a pas empêché de fouetter les marchands qui profanaient le Temple, ni d’avoir des mots durs envers les Pharisiens. Un enfant qui verrait sans réagir ses parents se faire insulter serait un fils indigne, parce que manquant d’amour pour eux. Un homme qui laisserait un aveugle tomber dans un trou, par peur de se blesser ou de se mettre dans la gêne, ferait également preuve d’un manque de bonté. On ne peut aimer sans vouloir défendre ce que l’on aime, et cela implique inéluctablement un combat, un effort, et de l’inconfort. Il est certes fatigant, dans ce monde ennemi de Dieu et du Bien, d’être constamment en opposition, mais cela vaut mieux que de suivre le courant comme un poisson mort. La Vérité et la Charité sont les plus beaux cadeaux que l’on puisse faire à notre prochain, quitte à le contredire. En les taisant, nous ne faisons que laisser plus de place au démon et à ses séductions : « Rien n’enhardit autant l’audace des méchants que la faiblesse des bons4

RJ

1 Né en Angleterre au XVIIIe, ce courant culturel se répand en Europe au cours du XIXe.

2 La première et la plus scandaleuse se tenant le 27 octobre 1986.

3 Institutio Generalis

4 Léon XIII, Encyclique Sapientiae Christianae,10 janvier 1890

 

 

L’esprit chevaleresque

Il n’échappera à personne que notre civilisation occidentale est actuellement dans un état de crise généralisée. Espérer un redressement de la société par ses membres semble vain : à l’irréligion et l’immoralité héritées des Lumières et de la Révolution, s’ajoutent l’apathie et l’indifférence engendrées par le confort excessif de la société de consommation et par les médias. Prêcher le respect de la morale chrétienne et la fidélité aux commandements de Dieu et de l’Eglise ne suffit plus : il faut aujourd’hui réapprendre à être homme. L’histoire de la chevalerie peut nous être utile dans cette quête, en ce qu’elle nous donne un modèle d’hommes qui, face aux grandes difficultés de leur époque, se sont donné comme objectifs la grandeur, la fidélité à Dieu et la défense de l’Eglise. De ces temps lointains est né un esprit qui, aujourd’hui plus que jamais, peut animer toute personne désireuse de s’élever dans l’amour de Dieu, de l’Eglise et de son pays.

 

Nature et origine de la chevalerie

La chevalerie est un ordre, une caste de guerriers, qui se distinguent des corps d’élite classiques par un esprit particulier, un idéal qui dépasse le simple service d’un seigneur. On trouve les premières traces de cet ordre dans les peuples germains antiques, où l’entrée dans la caste des guerriers fait l’objet d’un rituel public, quoique simple, au cours duquel le jeune homme reçoit ses armes des mains de son père ou d’un proche parent. Cette forme d’adoubement marque l’entrée de l’adolescent dans l’âge adulte, et le début d’une vie vouée à la défense de sa tribu. Ce n’est là qu’une première ébauche de ce qui deviendra la chevalerie. Quelques siècles plus tard, en France, les troubles importants liés aux invasions barbares et aux incursions récurrentes de pillards, couplées à la faiblesse du pouvoir royal, entraînent l’apparition ici et là de chefs de guerre locaux. Ils prennent en main la défense de petites zones, rassemblant les populations éparpillées autour de fortifications de fortune1. Protecteurs et administrateurs des terres qu’ils se sont ainsi appropriées, ces hommes restent pour certains des chefs de bandes, peu soucieux de la morale et du droit.

Puis est intervenue l’Eglise. L’une de ses grandes gloires est d’avoir transformé ces brutes en modèles chrétiens, et en défenseurs du Bien. La tâche n’est pas simple et se fait pas à pas. La Paix de Dieu, en 989, puis la Trêve de Dieu, visant à limiter les jours où l’on peut se battre et à protéger les non-combattants des atteintes de la guerre, sont des signes extérieurs de cette influence de l’Eglise sur le métier des armes, mais c’est surtout dans la vie même du chevalier que son action bienfaisante se signale.

 

Grandeur de l’esprit chevaleresque

L’esprit chevaleresque se résume dans un code de la chevalerie, qui se traduit par un agir concret dans la vie du chevalier. A l’instar des Dix Commandements, le Code de la chevalerie, ou Serment du chevalier, comprend dix préceptes : tu obéiras aux lois de l’Eglise ; tu protégeras l’Eglise ; tu auras le respect de toutes les faiblesses, et t’en constitueras le défenseur ; tu aimeras le pays où tu es né ; tu ne reculeras pas devant l’ennemi ; tu feras aux infidèles une guerre sans trêve ni merci ; tu t’acquitteras de tes devoirs féodaux, s’ils ne sont pas contraires à la loi de Dieu ; tu ne mentiras point, et seras fidèle à la parole donnée ; tu seras libéral et feras largesse à tous ; tu seras partout et toujours le champion du Bien.

On comprend tout de suite que ce programme interdit la médiocrité, et met le chevalier au service de ce qui le dépasse : Dieu, l’Eglise, sa patrie et son roi. Même les faibles peuvent compter sur sa protection. Ce code tire le chevalier vers le haut, le pousse à se dépasser et à chercher ce qu’il y a de plus grand. Son action tourne autour de la prouesse, c’est-à-dire ce qui est remarquable et digne d’éloge. Pour cette raison le chevalier est un preux, toujours prêt aux grands faits d’armes et aux actes nobles, au risque d’être tenté par l’orgueil.

Mais parce que le chevalier est un chrétien, et que tout le pousse à être un chrétien fervent, il s’est imposé comme modèle de l’honneur et de la grandeur du « Miles Christi », du soldat du Christ. Les exemples sont nombreux de ces hommes illustres par leur Foi et leurs prouesses, comme Godefroy de Bouillon, Baudouin IV de Jérusalem ou encore saint Louis. Parmi eux, Baudouin IV est peut-être le modèle le plus frappant. Il succède en 1174 à son père, Amaury Ier, comme roi de Jérusalem2. Il n’a alors que 14 ans, mais fait déjà preuve de toutes les dispositions que l’on attend d’un roi et d’un chevalier : piété, courage, sagesse, grandeur d’âme. Malgré la lèpre qui le frappe très tôt, il gouverne un royaume où commencent à naître les dissensions, alors que les troupes musulmanes du Sultan Saladin menacent de plus en plus Jérusalem. Alors que la maladie le gagne et le prive au fur et à mesure de l’usage de ses membres, il ne cessera pas d’assumer son rôle de souverain, et continuera de diriger son Etat sur son trône et sur le champ de bataille. A la bataille de Montgisard, qu’il livre en 1177 contre Saladin, avec environ 4500 soldats contre près de 30 000 musulmans, et alors même que la lèpre s’est beaucoup répandue, il charge sans relâche à la tête de ses chevaliers. Après avoir remporté une victoire écrasante, et au moment de lui enlever son armure, on s’aperçoit que ses doigts sont restés dans ses gantelets. Quand il ne pourra plus monter à cheval, il dirigera son armée depuis une civière. Quand il aura perdu la vue, il continuera à être présent à la tête de ses troupes, et maintiendra son rôle de chef d’Etat. Fidèle jusqu’au bout à son serment de chevalier, il meurt en 1185, âgé de 24 ans. Respecté par tous, y compris par ses ennemis, Baudouin IV est à jamais l’un des archétypes de ce qu’est un chevalier, modèle de constance et de fidélité à sa mission malgré les épreuves et la douleur.

 

Le chevalier des temps modernes

On objectera que ces beaux exemples de chevaliers sont surannés, dépassés. Presque mille ans nous séparent de Godefroy de Bouillon, et le monde a bien changé depuis le temps des cathédrales et des Croisades. Autre temps, autres mœurs, en somme. Comment faire preuve de prouesse de nos jours, quand les conflits modernes sont plus liés aux intérêts de multinationales qu’à la défense de la Patrie, et que les soldats ne sont plus que des pions déplacés au gré des envies des politiques ? Comment défendre l’Eglise quand elle semble avoir abandonné sa mission et sa grandeur ? Comment défendre le faible quand la société pousse à l’élimination des invalides, des vieux et des enfants à naître ? L’acte héroïque individuel est rendu impossible par l’usage dévoyé des lois et de la force publique. Le seul fait d’aimer son pays est aujourd’hui suspect. L’âme qui est éprise de grandeur à l’exemple des preux d’antan, peut se rappeler cette prière de Notre-Seigneur pour ses apôtres : « Mon Dieu, je ne vous demande pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal ; ils ne sont pas du monde comme moi-même je ne suis pas du monde3.» Faire preuve d’esprit chevaleresque aujourd’hui, c’est faire preuve de virilité4, de pureté de cœur et d’âme, de générosité, d’honnêteté, d’amour de Dieu, de Marie et de l’Eglise, toutes ces choses qui sont en fin de compte l’essence de la chevalerie ; et les conserver au milieu de notre monde malade est déjà une prouesse.

Ainsi l’esprit chevaleresque est bien plus qu’un simple esprit de caste ou de soldats d’élite. En établissant un rapport direct entre le chevalier et Dieu, en le subordonnant à l’œuvre de l’Eglise, le christianisme a réalisé le tour de force de transformer des brutes guerrières en zélés et fidèles défenseurs de la Foi. Il serait certes exagéré de faire de chacun d’eux des saints, puisqu’il y a toujours de l’humain là où il y a de l’homme, et que la chevalerie a comme toute organisation humaine connu des déclins. Mais on peut sans risque affirmer que par eux l’Occident s’est enrichi d’une race de guerriers dévoués à leur famille, à leur patrie et à leur Dieu. A l’heure où l’homme plonge dans l’individualisme et s’éloigne toujours plus de Dieu, les chevaliers d’antan nous rappellent les vertus de la constance et du don de soi. Libre à chacun de suivre leur exemple.

 

RJ

 

1 Mottes castrales, donjons de bois puis de pierre, ….

2 A la suite de la 1ère Croisade (1095-1099), sont créés les quatre premiers Etats Latins d’Orient : le Comté d’Edesse, la Principauté d’Antioche, le Comté de Tripoli et le Royaume de Jérusalem.

3 Saint Jean : XVII, 15-17

4 Qui est une force de caractère, et non pas une attitude faite de machisme