Protection de l’enfance :De nouvelles réformes pour pallier l’échec des politiques actuelles ?

Plusieurs réformes de la protection de l’enfance sont en cours de préparation : un projet de loi du gouvernement attendu ce printemps, une proposition de loi adoptée par l’Assemblée nationale sur le volet judiciaire de cette protection adoptée par les députés en janvier 2026 et une proposition de loi déposée à l’Assemblée nationale sur la réparation des préjudices subis par les enfants du fait des services de protection, ainsi qu’un projet de loi du gouvernement déposé le 27 mai 2026 sur la protection de l’enfance. Ce texte propose des mesures pour faciliter l’accueil des enfants par des tiers de confiance, mieux contrôler les professionnels intervenant auprès des enfants et améliorer le suivi des enfants placés. Ces projets sont issus des travaux de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance dont le rapport a été déposé le 8 avril 2025.

Ce rapport de près de 500 pages constate une politique publique défaillante : depuis 1998, le nombre total des mesures d’aide sociale à l’enfance a augmenté de 44% et s’élève à environ 397 000 au 31 décembre 2023, alors que la population des moins de vingt et un ans n’a augmenté sur la même période que de 1,6%. Les mesures restent très judiciarisées et le modèle français se caractérise par un recours trop fréquent au placement. La France est le premier pays européen à placer ses enfants au lieu de mettre en place une véritable politique de prévention auprès des familles. En outre, le placement a de plus en plus souvent lieu dans un établissement où un enfant peut rester jusqu’à l’âge adulte ; la part de l’accueil familial diminue alors que le placement dans des familles bien sélectionnées est le plus à même de garantir à l’enfant un développement équilibré. Dans plusieurs départements, des enfants continuent d’être mis à la rue à leur majorité quand d’autres sont envoyés dans des hôtels.

Les enfants relevant de la protection de l’enfance sont en moins bonne santé physique et mentale et connaissent davantage l’échec scolaire. Ils ne font pas de bonnes études : 43% d’entre eux ont redoublé une fois, 24% au moins deux fois. Ils sont plus vulnérables face au chômage et à la pauvreté. Ces difficultés coûtent extrêmement cher à la société, que ce soit en matière de santé, de lutte contre la pauvreté ou d’emploi. La revue scientifique médicale britannique The Lancet chiffre à 38 milliards de dollars par an le coût économique total lié aux violences faites aux enfants en France, que celles-ci aient eu lieu ou non dans le cadre de l’aide sociale à l’enfance.

Environ 45% des enfants pris en charge par la protection de l’enfance sont victimes de maltraitances. Des enfants se suicident ou décèdent, faute d’une prise en charge adaptée ou de la prise en compte de signalements. D’autres subissent des maltraitances de la part d’un service public dont l’objectif est de les en protéger. C’est le cas des enfants confiés à l’aide sociale à l’enfance du département du Nord qui ont été placés hors du département et ont subi les pires violences et humiliations de personnes qui exerçaient illégalement leur activité d’accueil. Des pouponnières en sureffectifs accueillent des bébés dans des conditions inadaptées et indignes, avec des conséquences dramatiques pour leur développement. C’est ainsi qu’est réapparu en France le syndrome de l’hospitalisme : il s’agit d’une dépression qui peut conduire des nourrissons à se laisser mourir.

Le rapport formule 92 recommandations autour de quatre grands axes.

La première porte sur la rénovation de la gouvernance de la protection de l’enfance. Les compétences sont diluées entre de nombreux acteurs (État, département, justice, associations, organismes de placement, aide sociale à l’enfance) et le pilotage de l’État est absent, faute d’une volonté politique et d’une appréhension globale de la protection de l’enfance.

Le deuxième axe est celui du repérage et de la prévention, qui reste un angle mort de la protection de l’enfance. Les difficultés actuelles de cette politique, renforcées par la saturation des structures d’accueil, la conduisent à éluder entièrement la réflexion de long terme sur la prévention. Il faudrait renforcer les moyens de la protection maternelle et infantile (PMI). En matière de mortalité infantile, il y a un peu plus de dix ans, la France était à la sixième place parmi les pays européens ; elle est aujourd’hui tombée à la vingt-sixième. Les bébés en pouponnière n’ont jamais été aussi nombreux.

Le troisième axe est celui de la prise en charge des enfants qui est aujourd’hui inadaptée à leurs besoins. Face à des décisions de justice non exécutées et à des conditions d’accueil souvent indignes, le rapport recommande de renforcer les moyens de la justice civile des mineurs. Les inégalités territoriales sont nombreuses. De nouvelles structures d’accueil devraient être construites en privilégiant les petites unités. Les services de l’État, les régions et les départements devraient accompagner les enfants jusqu’à leur autonomie. Il faut aussi systématiser le contrôle des antécédents judiciaires de toutes les personnes qui interviennent dans le cadre de la protection de l’enfance.

Dernier axe des recommandations du rapport : renforcer l’attractivité des métiers de la protection de l’enfance qui ont du mal à recruter, ce qui donne un taux de vacance des postes de 9%, ce qui entraîne un fréquent recours à l’intérim.

« Une société se juge à la manière dont elle traite ses enfants. » Cette formule, attribuée à Nelson Mandela, trouve une résonance particulière au regard de la mauvaise organisation des services de protection de l’enfance qui est le reflet de l’accueil pour le moins défectueux que notre société réserve aux enfants nés et à naître. Les mesures administratives que proposent les pouvoirs publics ne règleront rien sans une reconnaissance du rôle de la famille comme élément structurant de la société. Nous en sommes encore loin.

Thierry de la Rollandière

 

Euthanasie (suite)

Lorsque ce numéro de Foyers Ardents parviendra à ses lecteurs au début du mois de mai 2026, les propositions de loi en discussion au Parlement sur les soins palliatifs et sur l’aide à mourir feront l’objet d’un prochain examen en deuxième lecture par le Sénat. Toutefois, il nous est apparu important de rendre compte des étapes franchies au début de l’année 2026, à savoir la première lecture au Sénat en janvier et la deuxième lecture à l’Assemblée Nationale en février. La poursuite de l’examen du texte sur l’euthanasie fait partie des priorités du président de la République pour 2026, annoncées dans son allocution du 31 décembre 2025, « nous irons enfin au bout du travail législatif sur la question de la fin de vie dans la dignité ».

Nous avons laissé ces textes votés en première lecture à l’Assemblée nationale au mois de mai 2025. Initialement prévu à l’automne 2025, leur examen par le Sénat a été différé en raison de la chute du gouvernement Bayrou et des débats chaotiques sur le budget. Comme ce fut le cas à l’Assemblée, la proposition de loi sur les soins palliatifs n’a pas soulevé de contestation et a été votée à la quasi-unanimité. L’examen du texte sur l’aide à mourir a été beaucoup moins consensuel. La commission des affaires sociales du Sénat a procédé à un examen approfondi du texte avant sa discussion en séance publique. La commission n’a ni soutenu la version du texte approuvée par les députés, ni rejeté ce dernier pour des raisons de principe, mais a tenté de dégager une troisième voie : elle a admis la possibilité de reconnaître une « assistance médicale à mourir », version atténuée de l’« aide à mourir » : elle a supprimé l’obligation pour les médecins d’informer les malades sur l’aide à mourir, elle a élargi le bénéfice de la clause de conscience aux pharmaciens et aux personnels des services et établissements médico-sociaux, elle a supprimé le délit d’entrave à l’aide à mourir et elle a limité la possibilité de recourir à l’assistance médicale à mourir aux personnes éligibles à la sédation profonde et continue prévue par la loi Clayes-Léonetti de 2016, c’est-à-dire aux malades atteints d’une affection grave et incurable, dont le pronostic vital est engagé à court terme et dont les souffrances sont réfractaires aux traitements ou bien insupportables.

La discussion en séance publique a commencé le 20 janvier 2026 sur le texte adopté par la commission. Les débats ont été beaucoup plus sereins qu’ils ne l’avaient été à l’Assemblée en mai 2025 et qu’ils ne le seront en février 2026. Le gouvernement, représenté par Mme Stéphanie Rist qui a remplacé Mme Catherine Vautrin en tant que ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées, a soutenu sans surprise le retour au texte voté par les députés. Les mânes de Rousseau (« de violentes douleurs du corps, lorsqu’elles sont insupportables, peuvent autoriser un homme à disposer de lui ») et de Simone Veil ont été invoqués. Le parallèle avec le droit à l’avortement a été fréquemment effectué avec des slogans du type « mon corps, mon choix ». Une sénatrice écologiste a appelé à « tenir la religion à distance de l’hémicycle ». Elle a été entendue.

Les débats ont tourné court puisque, dès le deuxième jour de la discussion, le Sénat, qui examinait par priorité l’article du texte concernant les personnes éligibles à l’assistance médicale à mourir, a rejeté cette disposition en raison du vote conjugué des sénateurs hostiles à l’euthanasie et de ceux qui estimaient que le texte de la commission était trop timoré. Le texte ainsi vidé de sa substance a été rejeté le 28 janvier 2026 par 181 voix contre 121. Lors des débats, un amendement a élargi la clause de conscience aux directeurs d’établissement.

Le texte est retourné en février à l’Assemblée nationale qui, à défaut de texte voté par le Sénat, est repartie du texte qu’elle avait adopté neuf mois auparavant. Les débats ont été longs, très animés mais décevants. Tous les amendements visant à introduire des “garde-fous” à l’aide à mourir ont systématiquement été rejetés et dénigrés. Les députés porteurs de ces amendements ont été qualifiés d’« inhumains » ou de « dépourvus de compassion ». Les promoteurs de l’euthanasie se sont employés à brouiller les limites entre soins palliatifs et euthanasie : l’amendement rappelant que les soins palliatifs n’ont pas vocation à hâter la mort a ainsi été rejeté. Loin de chercher à protéger les personnes vulnérables des dangers de la mort administrée, les députés ont rejeté tous les amendements cherchant à exclure de ce dispositif les malades psychiatriques, ceux atteints de maladies neurodégénératives, de schizophrénie, les personnes sous tutelle et curatelle, les personnes incarcérées, mais aussi les personnes porteuses de déficiences intellectuelles.

Enfin, l’« aide à mourir » ne concerne pas que les personnes en fin de vie. La proposition de loi ouvre le suicide assisté et l’euthanasie à une population plus large que les seules personnes en fin de vie. Les conditions cumulatives « pour pouvoir en bénéficier » imposent d’avoir au moins dix-huit ans, d’être de nationalité française ou résider de façon stable en France, d’être atteint d’une « affection grave et incurable, quelle qu’en soit la cause, qui engage le pronostic vital, en phase avancée, caractérisée par l’entrée dans un processus irréversible marqué par l’aggravation de l’état de santé de la personne malade qui affecte sa qualité de vie, ou en phase terminale ». La notion de « phase avancée » ne s’applique pas uniquement aux personnes en fin de vie. En effet, une maladie incurable ne signifie pas qu’il n’existe pas de traitements appropriés, mais que la maladie persiste malgré les traitements existants. Ainsi des personnes ayant encore plusieurs années d’espérance de vie pourraient-elles être éligibles à l’euthanasie.

La proposition de loi sur l’aide à mourir a été adoptée le 25 février 2026 par 299 voix contre 226 et 37 abstentions, soit avec un score un peu moindre qu’en première lecture (305 pour, 199 contre et 57 abstentions). Dans la dernière ligne droite, l’Assemblée a dû revenir sur certaines dispositions qu’elle avait votées pour élargir la portée du texte afin de ne pas compromettre son adoption. Elle est ainsi revenue sur la liberté du patient de choisir, sauf en cas d’incapacité physique à y procéder, entre auto-administration et administration par un médecin ou un infirmier, ainsi que pour exclure qu’une souffrance psychologique seule puisse permettre de « bénéficier » de l’aide à mourir.

Le texte est inscrit à l’ordre du jour du Sénat qui doit en discuter au mois de mai 2026, mais le texte voté en février par l’Assemblée nationale en constitue le point d’équilibre politique.

Que retenir de ces débats ? Les opposants au texte se sont montrés conscients de son caractère très permissif et du fait que la porte que ses promoteurs font plus qu’entrebâiller va s’ouvrir encore davantage au fil du temps. Ensuite, la voie médiane de l’assistance à mourir choisie par la commission sénatoriale ne marche pas. Quelques députés se sont montrés courageux en s’opposant à la grande majorité de leur groupe, macroniste ou même socialiste, pour tenter de rejeter ou d’infléchir la proposition. Enfin, la majorité des opposants à l’aide à mourir avait soutenu la constitutionnalisation de l’avortement en 2024. Soutiendront-ils demain la légalisation de l’euthanasie et après-demain son inscription dans la Constitution ?

Thierry de la Rollandière

Stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis :quelles leçons en tirer pour la France ?

la « stratégie de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique » signée par le président Donald Trump et publiée en novembre 2025 est un exercice auquel se livre périodiquement le gouvernement américain. Ce document marque une rupture avec la doxa qui prévalait depuis l’effondrement de l’URSS en 1991. Il se situe dans la lignée du discours du vice-président J.D. Vance à Munich le 14 février 2025 et de celui du président Trump à l’ONU le 23 septembre 2025, tout en allant plus loin sur le fond.
L’objectif général de la stratégie américaine semble demeurer le même : les Etats-Unis doivent rester « le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde » mais le document regrette que, depuis la fin de la guerre froide, les élites américaines se soient convaincues « que la domination permanente des Etats-Unis sur le monde entier était de l’intérêt supérieur de notre pays. Pourtant, les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts ». Les États-Unis n’ont pas toutefois cessé d’être impérialistes depuis le second avènement de Donald
Trump en janvier 2025 et celui-ci n’est pas devenu « isolationniste ». Cela dit, il veut limiter les interventions militaires américaines au minimum. Il rejette la théorie des néo-conservateurs qui voulaient voir les États-Unis imposer par les armes leur modèle démocratique dans tous les pays du monde. En suivant un tel raisonnement, Bill Clinton n’aurait pas bombardé la Serbie, George Bush junior n’aurait pas détruit l’Irak et Barack Obama n’aurait pas aidé Nicolas Sarkozy à anéantir la Libye. En outre, au-delà du principe, cette politique de domination permanente a un coût gigantesque que l’Amérique n’a plus les moyens de financer. La menace principale qui pèse sur les Etats-Unis se trouve en Asie où il
faut gagner la compétition économique et prévenir les affrontements militaires avec la Chine en rééquilibrant la relation et, pour cela, renforcer la dissuasion militaire en s’appuyant sur le Japon, l’Australie et surtout l’Inde, pivot de ce « Quad », alliance à quatre censée tenir la Chine en respect.
La stratégie de sécurité nationale dit expressément que les États-Unis respectent les traditions et le système politique de chaque pays, ainsi que la souveraineté des nations. La suite va à rebours de ce que font les dirigeants européens : « L’unité politique fondamentale du monde est et restera l’Etat-nation. » Le mondialisme est enterré, tout le monde l’a compris, sauf les dirigeants français et européens. Le document dresse à juste titre un
tableau sombre des nations européennes, dont la France, qui sont en pleine décadence et menacées de disparaître, ce qui rappelle les mots de Paul Valéry : « Nous autres civilisations, nous savons désormais que nous sommes mortelles. » C’est encore plus vrai des nations et c’est l’enjeu fondamental. Pour que la France demeure, il est impératif qu’elle retrouve sa grandeur. Le mot d’ordre de Donald Trump : « Rendez sa grandeur à l’Amérique (make America great again) » est exportable dans les autres pays.
Le document souligne que les pays européens représentaient 25% du PIB mondial en 1990 à comparer aux 14% d’aujourd’hui. Mais il y a pire : « Ce déclin économique n’est rien au regard de la perspective bien réelle et encore plus sombre d’un effacement civilisationnel.
Les sujets les plus graves auxquels l’Europe doit faire face sont : les entreprises de l’Union européenne et d’autres entités transnationales qui sapent la liberté politique et la souveraineté, les politiques migratoires qui sont en voie de transformer le continent et sont la source de conflits, la censure de la liberté d’expression et la disqualification de l’opposition politique, l’effondrement des taux de natalité, la perte des identités nationales et de l’estime de soi. »
Cette stratégie nationale de sécurité aborde aussi des sujets de politique intérieure, en évoquant notamment l’éradication des mesures de diversité, équité et inclusion qui instituaient une discrimination illégitime au détriment des personnes plus talentueuses et plus méritantes. Le document manifeste la volonté de refaire des États-Unis une « méritocratie » pour que seule soit prise en compte la valeur des individus. Il appelle à la ré-industrialisation des États-Unis, tout comme nous devrions faire de la réindustrialisation en France et en Europe une ardente obligation. Il rejette à bon droit le libre-échange érigé en
valeur suprême. Le document dénonce les théories du GIEC et l’origine anthropique du changement climatique : « Nous rejetons les idéologies désastreuses du “changement climatique” et du “zéro émission nette” qui ont tant nui à l’Europe, menacent les États-Unis et subventionnent nos adversaires. » L’adversaire en question est bien sûr la Chine, qui inonde le monde entier de ses panneaux photovoltaïques avec les encouragements béats des écologistes et de leurs affidés. L’immigration est l’un des sujets principaux traités dans
le document. Y est rappelée cette évidence trop souvent oubliée qu’une nation souveraine est libre de décider qui peut entrer, séjourner et s’installer sur son territoire.
La politique que préconisent le président Donald Trump et l’administration américaine dans ce document peut être pour nous une source d’inspiration. Il nous faut donc « un renouveau spirituel » et « cultiver la résistance ». Une phrase attire l’attention : « L’influence croissante des partis patriotiques européens est source d’un grand optimisme. » Nous voudrions le croire. A vue humaine, rien n’est moins sûr.

Thierry de la Rollandière

EVARS

Le bulletin officiel de l’Education Nationale a publié le 6 février 2025 un arrêté imposant aux établissements d’enseignement publics et privés sous-contrat une formation obligatoire à l’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS). Cette matière ne figurant pas dans le « socle commun de connaissances », les écoles hors-contrat ne sont heureusement pas concernées par cette mesure qui s’applique depuis la rentrée de septembre 2025.

Cet arrêté est un texte d’application de dispositions législatives insérées depuis 2001 dans le code de l’éducation, qui posent le principe d’un tel enseignement dont le nouveau texte fixe les modalités. L’objectif de ce programme est de « protéger les enfants des violences sexuelles et sexistes et de lutter contre les stéréotypes et les discriminations ». Le contenu est clairement inspiré par l’idéologie ambiante : théorie du genre et plus largement wokisme.

Le programme consiste en une éducation à la vie affective et relationnelle à l’école maternelle et à l’école élémentaire, à laquelle s’ajoute une éducation sexuelle à partir du collège. Il comporte trois axes : « se connaître, vivre et grandir avec son corps » ; « rencontrer les autres et construire des relations, s’y épanouir » ; « trouver sa place dans la société, être libre et responsable », qui sont déclinés dans les champs biologique, psycho-émotionnel, juridique et social. Pour chaque niveau scolaire, chacun de ces axes fait l’objet de développements spécifiques.

Il ne s’agit pas d’une initiative isolée des pouvoirs publics français. En effet, dès 2013, l’Organisation mondiale de la santé publiait un rapport intitulé Standards pour l’éducation sexuelle en Europe qui avait pour but d’endoctriner les enfants de zéro à quatre ans en leur apprenant « à explorer leur corps (…) en jouant au docteur » puis, par étape, à étudier toutes les caractéristiques de la sexualité. Tout y passe : différentes sortes de relations familiales, différentes identités sexuelles à respecter, émotions liées à l’amour, méthodes de contraception, avortement, l’ensemble reposant sur « une information objective et scientifiquement correcte ».

Cette lutte contre les stéréotypes et les discriminations de l’EVARS s’appuie sur deux idéologies pernicieuses : l’idéologie des enfants sexualisés et la théorie du genre. La première a été promue par Alfred Kinsley (1894-1956), sexologue américain, qui prétend que les enfants seraient sexualisés dès leur naissance et auraient le droit d’éprouver du plaisir sexuel quand et avec qui ils veulent. L’EVARS contribue à la lutte contre les discriminations entre les personnes sur le fondement de leur sexe, de leur identité de genre et de leur orientation sexuelle. Cette lutte contre les « stéréotypes de genre » et les « assignations de rôle » vise à supprimer auprès des jeunes enfants leur représentation mentale du féminin et du masculin car différencier les garçons et les filles constituerait à faire le lit des inégalités entre les hommes et les femmes. Il faudra faire comprendre aux enfants que les jouets, les jeux, les goûts et les métiers ne sont pas « genrés », et ne pas laisser les enfants choisir leur jeu suivant leur préférence spontanée afin d’éviter de faire des garçons des dominants et des filles des dominées. L’EVARS est ainsi infecté par la théorie du genre selon laquelle nous pouvons décider à notre guise d’être homme ou femme voire ni l’un ni l’autre. Même si cette théorie heurte le bon sens, elle peut, dans la mesure où elle est instillée aux enfants de manière répétée, provoquer des mutilations et des déséquilibres. Après la lutte des classes est venu le temps de la lutte des sexes.

L’EVARS dénie aux parents leur responsabilité de premiers éducateurs de leurs enfants en les privant du droit de retrait de leurs enfants afin de les dispenser d’assister à de tels cours.

L’EVARS veut enseigner « comment trouver sa place dans la société, y être libre et responsable ». La liberté qui sous-tend l’EVARS n’est pas celle de la philosophie d’Aristote ou de saint Thomas d’Aquin selon laquelle l’enfant est le siège d’une lutte intérieure pour conquérir sa liberté. Avant l’âge de raison, la sensibilité domine en lui. Il veut tout voir, toucher, goûter. Il est dominé par ses passions sensibles qu’il a du mal à réfréner : colère, gourmandise, égoïsme. Ce n’est que progressivement que ses facultés rationnelles, intelligence et volonté, mûrissent vers l’âge de raison grâce à l’éducation reçue.  Les passions sensibles ne sont pas mauvaises en elles-mêmes. Toutefois, si elles sont mal maîtrisées dans l’enfance, si on les alimente et si on leur laisse libre cours, elles deviennent tyranniques et détruisent la liberté : l’ivrogne devient esclave de l’alcool et il en est de même pour la drogue et le sexe. La liberté requiert la vérité sur le bonheur humain et il est clair que le bonheur de l’homme n’est pas dans l’esclavage de l’alcool, de la drogue ou du sexe. L’idéal humain n’est pas davantage dans le consommateur, voire le jouisseur, présenté par l’EVARS qui décrit complaisamment la sexualité comme instrument de plaisir et de bien-être d’où le sens spirituel et le don de soi pour l’autre sont évidemment absents.

Le leitmotiv de l’EVARS est le consentement, considéré comme un élément essentiel de la relation. La réduction de la morale au consentement est une erreur : le consentement à l’abus d’alcool et à la drogue, même chez l’adulte, ne rend pas bon ce qui est mauvais. Chez l’enfant, le consentement a encore moins de valeur car il est vulnérable et influençable, et le rôle de ses parents est souvent de lui interdire ce à quoi il pourrait consentir.

Le Conseil d’Etat a été saisi de recours contre l’arrêté ministériel du 6 février 2025. Par une décision du 4 juillet 2025, il a jugé que ce texte était conforme à la loi et respectait le principe de neutralité du service public de l’enseignement, la liberté de conscience des élèves et de leurs parents, le droit des parents à éduquer leurs enfants selon leurs convictions et plus généralement, leur autorité parentale. De quoi nous plaignons-nous ?

Il est regrettable que les réactions à cette réforme aient été si timorées : les associations familiales catholiques (AFC) ont critiqué l’affaiblissement du rôle des parents dans l’éducation de leurs enfants en raison de la suppression du « droit de retrait » sans remettre en cause le contenu de cet « enseignement ». Le secrétariat général de l’enseignement catholique a commencé par affirmer que, bien sûr, les écoles sous-contrat appliqueraient la réforme puis, à la faveur d’un changement de titulaire, a évoqué une adaptation de ce programme que pourraient mettre en place les écoles, avant d’être sèchement recadré par le ministre de l’Education Nationale qui a rappelé que les établissements sous-contrat devraient appliquer intégralement l’EVARS et que ses services y veilleraient. 

Encore un mauvais texte qui vient s’ajouter à beaucoup d’autres. Après avoir autorisé, voire encouragé, les comportements immoraux pour les adultes, l’Etat poursuit son action en modifiant les programmes scolaires comme si, pour pervertir une société, il fallait commencer par les enfants. 

 

Thierry de la Rollandière

 

 

 

Saint Vincent de Paul

C’est une longue vie, surtout pour l’époque, que celle de saint Vincent de Paul, extrêmement riche d’événements de toutes sortes, qui embrasse plusieurs continents et qui permet d’appréhender en même temps la monarchie et la cour sous Henri IV, Louis XIII et au début du règne de Louis XIV, l’Eglise bien sûr et le renouveau ecclésiastique qui suit le concile de Trente, la guerre extérieure et civile, et surtout la grande pauvreté qui donnera à notre héros sa célébrité. 

Né à Pouy, dans l’actuel département des Landes, près de Dax, un mardi d’avril 1581, d’un père, petit exploitant agricole, et d’une mère issue d’une famille d’avocats, Vincent grandit dans une région particulièrement marquée par les guerres de religion et l’hérésie protestante. Il aide ses parents en conduisant des troupeaux de brebis. Les rares témoignages recueillis sur son enfance mentionnent sa vivacité d’esprit, ainsi que son attention et sa générosité envers les pauvres. Son père se sacrifie en le mettant pensionnaire chez les Cordeliers à Dax, ce qui lui permet d’aller ensuite étudier la théologie à Saragosse (Espagne). Il est ordonné prêtre le 23 septembre 1600 par Mgr de Bourdeille, évêque de Périgueux, avant d’avoir atteint l’âge de vingt ans requis par le concile de Trente dont les décrets ne s’appliqueront en France qu’à partir de 1615. Il poursuit d’ailleurs sa théologie à Toulouse après avoir reçu la prêtrise, et finance ses études en étant professeur. 

En 1605, courant après un héritage à Marseille, il veut gagner du temps pour rentrer à Toulouse, prend un bateau pour Narbonne et est fait captif par les barbaresques qui sillonnent la mer Méditerranée. Il arrive à Tunis où il est vendu comme esclave avant de changer quatre fois de maître. Le dernier était un renégat à la femme duquel il expose les bienfaits du catholicisme, laquelle convainc son mari de reprendre son ancienne religion. Ils quittent la terre infidèle et abordent à Aigues-Mortes en 1607. Le renégat abjure entre les mains du vice-légat du pape à Avignon.

Libre, Vincent se rend à Rome en 1608 où Paul V (Borghèse) occupe le trône pontifical. Il découvre l’exercice de la charité envers les malades par les frères de Saint-Jean-de-Dieu qui tiennent un hôpital sur l’île Tibérine. De retour à Paris à la fin de l’année 1608, il est nommé aumônier de la reine Margot, autrement dit Marguerite de Valois, fille de Henri II et de Catherine de Médicis et première épouse de Henri IV dont le mariage a été annulé. Le terme d’aumônier doit être entendu dans son sens étymologique de distributeur des aumônes. Il rencontre en 1609 Pierre de Bérulle, fondateur de l’Oratoire et futur cardinal, et Adrien Bourdoise, fondateur d’une communauté de prêtres rattachée à la paroisse Saint-Nicolas du Chardonnet.

Le 2 mai 1612, il est nommé curé de Clichy. Pour la première fois, il a charge d’âmes. Il restera curé en titre jusqu‘en 1626 mais dès septembre 1613, il confie les rênes de la paroisse à un confrère car Bérulle lui demande d’être précepteur des enfants de la famille de Gondi. Les Gondi appartiennent à une famille florentine arrivée en France sous François Ier, qui comptera parmi ses membres un maréchal de France, un cardinal et deux archevêques de Paris. Le père des enfants confiés à Vincent, Philippe de Gondi, porte, parmi d’autres titres, celui de baron de Villepreux, village où sa famille réside de façon habituelle. Vincent sera aussi le confesseur de la princesse de Gondi mais il se sent, dit-il, « intérieurement poussé par l’Esprit de Dieu d’aller dans une province éloignée s’employer tout entier à l’instruction et au service des pauvres de la campagne ». En 1617, il quitte les Gondi pour Châtillon-les-Dombes près de Lyon. Il n’y reste que cinq mois, rappelé par Bérulle à la demande des Gondi, mais il y crée la première confrérie de la Charité afin d’aider matériellement et spirituellement les malades les plus pauvres. Vincent revient chez les Gondi mais, déchargé de l’éducation des enfants, crée en 1625 la première Mission à Villepreux qui complète son action de charité car il ne veut pas séparer la contemplation de l’action. Il faut, dit-il « joindre l’office de Marthe à celui de Marie pour bien répondre à l’appel de Dieu ».  Ce sera une constante de l’apostolat de Vincent.

En 1619, il rencontre à Paris François de Sales, évêque de Genève. L’affection et l’admiration que Vincent voue à François de Sales ne se démentiront jamais. Ils ne se connaîtront que pendant un an mais Vincent témoignera dans ces termes au procès de béatification de François : « Combien grande doit être la bonté de Dieu (…) puisqu’en Mgr François de Sales, Votre créature, il y a tant de douceur. »

Son apostolat donne une impression de vertige tant il est multiple : M. de Gondi devient général des galères, Vincent en est nommé par le roi aumônier général. A la demande de Mme Goussault, veuve d’un président de la Cour des comptes, il crée la charité de l’Hôtel-Dieu promise à un grand avenir, à laquelle de nombreuses dames de la cour et de la noblesse de robe apportent leur concours, tandis que les Filles de la Charité s’installent dans la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet en 1633 pour s’occuper des malades à l’initiative de Louise de Marillac. Il crée aussi un apostolat spécifique destiné aux enfants trouvés qui, à cette époque, étaient déposés à Notre-Dame de Paris où une femme se tenait en permanence pour les recevoir : les Filles de la Charité se les verront confier jusqu’à ce que, chassées à cause de leur habit la première fois en 1792, la seconde en 1886. Ainsi les bases de l’assistance publique sont posées. En 1633, Vincent s’installe dans la maison Saint-Lazare, située près de l’actuelle gare parisienne éponyme sur le terrain d’un prieuré fondé au XIIe siècle sous le patronage de saint Lazare, patron des lépreux, qui sera le siège de sa Mission, d’où le nom de lazaristes donné à ses membres.  Des évêques veulent améliorer la formation des prêtres, il crée les retraites pour ordinands qui complètent voire remplacent l’enseignement encore balbutiant des séminaires, ainsi que les Conférences des mardis destinées aux prêtres, où l’étude de la doctrine est associée à l’oraison, la lecture spirituelle, la célébration de la messe et l’engagement dans les œuvres de charité, et que Richelieu considérera comme un vivier de candidats à l’épiscopat.

Vincent se rapproche du pouvoir en assistant Louis XIII dans ses derniers moments en 1643, puis en conseillant la reine Anne d’Autriche pour le choix du cardinal Mazarin comme principal ministre, enfin en entrant à la mort du roi au Conseil de conscience où il siègera jusqu’en 1652. Cet organisme, créé par Richelieu à la fin de son ministère, est compétent pour examiner les affaires religieuses dans leur dimension politique et a la main sur la nomination des évêques et des titulaires d’abbayes. Présidé par la régente Anne d’Autriche et animé par le cardinal Mazarin, Vincent y joue un rôle important tant en raison de son rayonnement spirituel que de sa bonne connaissance des personnes susceptibles d’occuper les plus hautes fonctions dans l’Eglise. Il aura l’occasion de s’opposer à Mazarin tenté d’utiliser le pouvoir de nomination que le roi tient du Concordat de 1516 à des fins politiques. Le Conseil de conscience aura à gérer la crise janséniste qui frappe l’Église en France au XVIIe siècle et se prolongera au siècle suivant. Vincent s’opposera aux thèses jansénistes, en particulier à celle selon laquelle Jésus-Christ ne serait pas mort pour tous les hommes, en conseillant d’en appeler à Rome. Le pape Innocent X condamne en 1653 les cinq propositions défendues par les jansénistes.

La guerre de 30 ans (1618-1648) qui se chevauche partiellement avec la guerre contre l’Espagne (1635-1659) est l’occasion pour les prêtres de la Mission d’apporter assistance spirituelle aux troupes engagées dans ces conflits. C’est une première car il n’existe pas jusque-là d’exemple d’aumônerie militaire constituée. A la demande de la reine Anne d’Autriche, les Filles de la Charité entreprennent un travail encore inédit d’infirmières dans les hôpitaux militaires. Tout en voulant mettre ceux qui vont mourir en état de salut et en défendant l’esprit chrétien de la guerre juste, Vincent voit dans le fléau de la guerre un châtiment du péché des hommes.  

La Fronde qui oppose le Parlement de Paris et les grands seigneurs au pouvoir royal est l’occasion pour Vincent d’intervenir en tentant en vain une médiation entre les forces en présence, en conseillant à la régente d’éloigner au moins temporairement Mazarin du royaume et en soutenant contre ce dernier le cardinal de Retz, fils de la famille des Gondi de Villepreux, devenu archevêque de Paris en mars 1654, que Mazarin pousse à la démission un mois plus tard et qui trouve refuge à Rome. Vincent a déjà quitté le Conseil de conscience.

L’Œuvre de la Mission connaît aussi un grand rayonnement à l’étranger avec des succursales en Italie, dans les îles britanniques, en Pologne, à Madagascar et même en Barbarie comme sont dénommés les rivages de la Méditerranée occupés par les Turcs. 

De grandes épreuves physiques précèdent sa mort le 27 septembre 1660 dans un abandon paisible à Dieu. Vincent a été béatifié par Benoît XIII en 1729 et canonisé par Clément XII en 1737. Le Parlement de Paris s’est opposé à l’enregistrement de la bulle de canonisation pour protester contre les positions prises par le saint contre le jansénisme. Léon XIII le proclame en 1885 patron de toutes les institutions catholiques de charité.

A la Révolution, la Mission compte 168 maisons dont 55 séminaires en France, habituellement doublés d’une paroisse ou d’une Mission. Elle rassemble aujourd’hui plus de trois mille membres répartis dans 66 pays sur les cinq continents. La chapelle des Filles de la Charité rue du Bac attire chaque année plusieurs centaines de milliers de pèlerins. L’œuvre de saint Vincent de Paul continue à rayonner.

 

Thierry de la Rollandière

 

Repères bibliographiques :

Marie-Joëlle Guillaume, Un saint au grand siècle, éditions Perrin 2015 

Guillaume Hunermann, Le père des pauvres, Saint Vincent de Paul, Edition Salvator 2018