La prudence et le silence

 

Ma chère Bertille,

 Merci beaucoup pour ta dernière lettre et les nouvelles que tu me donnes… Lorsque tu évoques les difficultés que tu rencontres avec tes différentes camarades, j’ai immédiatement pensé à cette histoire que l’on rapporte à propos de Socrate, ce philosophe grec. Un homme arrive en trombe et s’exclame : « Socrate, Socrate, sais-tu ce que l’on dit à propos de ton ami ? Il… » Mais Socrate de l’interrompre aussitôt : « Attends, mon ami, as-tu passé tes propos dans les trois tamis ? » Face à la mine per- plexe de son interlocuteur, Socrate poursuit : « Oui, avant de parler, il faut passer ses paroles dans trois filtres. Le premier est celui de la vérité. As-tu vérifié que ce que tu allais me dire est vrai ? » « Pas tout à fait, j’ai entendu dire que… » « Bon, peut-être as-tu filtré tes propos dans le second tamis : celui de la bonté ? » «Malheureusement non, je dois avouer que cette nouvelle n’était pas en faveur de ton ami… Et quel est ton dernier filtre ? » « Celui de l’utilité… Ce que tu voulais me dire était-il nécessaire à savoir ? »

« Pas vraiment, non ! » « Eh bien, mon ami, je pense que nous pouvons donc nous arrêter là et que tu peux t’empresser d’oublier cette information inutile ! » Cette histoire, qui est restée célèbre pourra, je pense, aider à résoudre bien des difficultés. Très souvent, des heurts, des problèmes naissent suite à des imprudences dans les conversations. Elles auraient donc pu être facilement évitées !

 Pourtant, attention, être prudente dans ses paroles et surveiller ses propos, ce n’est pas ne rien dire, ou ne pas parler ! Quelqu’un qui ne parle pas peut être aussi imprudent que quelqu’un qui parle trop… Qu’est- ce donc que la prudence dans ses paroles ? Tu le sais, la prudence, c’est choisir les moyens adaptés en fonction d’un but. Et quel est le but ultime, ce vers quoi doivent tendre tous les actes de prudence ? L’Amour suprême, l’héroïsme de la charité, comme dirait le Père Calmel : « La prudence évangélique ne réside que dans celui qui s’engage à fond dans le don de soi à Dieu et à ses frères ; elle est la vertu qui découvre les meilleurs moyens au service de cette générosité sans limites et qui les met en œuvre avec justesse et résolution1 ». C’est donc la prudence qui t’aidera à sentir s’il est meilleur de parler ou de se taire, de choisir les bonnes personnes à qui s’adresser, les circonstances favorables. C’est elle aussi qui t’aidera à avoir la force nécessaire pour parler quand d’autres se taisent par lâcheté. Ainsi, la prudence dans les conversations ne se mesure pas au nombre de paroles. Est prudente, celle qui saura user du silence ou des paroles en vue de la charité. Et tu entrevois maintenant sans doute, chère Bertille, à quel point cela peut parfois demander de l’héroïsme…

 Aussi, est-il nécessaire, pour acquérir cette belle vertu de prudence, d’aimer le silence.

Aime le silence car il donne l’intelligence. Ceux qui parlent à tort et à tra- vers sont souvent vides, dominés par les impressions du moment, ils nous fatiguent. Le silence est nécessaire pour prendre du recul, découvrir ce à quoi nous n’avions pas prêté attention et c’est souvent la seule attitude sage face à ce qui nous dépasse : la profondeur d’une souffrance, l’éblouissement d’une beauté qui se révèle soudain, les mystères qui nous heurtent… Seul le silence donne du poids et de la fécondité à nos paroles. Saint Jean de la Croix écrivait ceci : « Le Père n’a dit qu’une parole : ce fut son Fils. Et dans un silence éternel, Il la dit toujours : l’âme doit écouter en silence. »

 Car oui, il faut aimer le silence, aussi et surtout car il nous met en contact avec Dieu : regarde l’évangile : Jésus encourage souvent au silence (« prends garde, ne le dis à personne » (Matt, 8, 4) « Si tu veux prier, entre dans ta chambre (c’est-à-dire dans un endroit retiré), ferme ta porte (c’est-à-dire, ferme-toi aux bruits extérieurs) et prie ton Père qui est là dans le secret » (Matt. 6, 6)). Il ne parle pas à tous et gardera le silence face à ses délateurs lors de la Passion… Tout ce qui est grand commence dans le si- lence et souvent dans le silence de la nuit : la Nativité, la Résurrection.

 Alors, ma chère Bertille, il ne me reste plus qu’à t’encourager à apprécier le silence : profite du printemps qui arrive pour admirer la nature qui se réveille, profite des vacances pour avoir des temps calmes et silencieux de lecture, de dessin, de couture… Oublie un peu tout ce qui t’entraîne dans un mouvement perpétuel pour descendre dans les profondeurs de ton âme, y goûter la paix de Dieu. Alors, tes échanges, tes conversations seront plus riches, plus nourrissantes, plus prudentes,

 Avec toute mon affection,

Anne

1 P. Calmel, o.p., Sur nos routes d’exil, les Béatitudes, p. 75

 

 

Prendre le temps de « perdre son temps » !

Elevés dans le calme et la retraite et le repos, Nous sommes tout à coup jetés dans le monde ; Battus de cent mille vagues,

Tout nous sollicite, bien des choses nous plaisent, Bien d’autres nous affligent, et d’heure en heure, Notre âme inquiète chancelle ;

Nous éprouvons des sensations et ce que nous avons senti, Le tourbillon varié du monde le balaie loin de nous.

GOETHE

 

Il serait intéressant d’étudier l’évolution de notre rapport au temps depuis le début du XXème siècle. En ef- fet, cet intervalle de temps permet d’avoir un spectre suffisamment large permettant d’apprécier l’impact des bouleversements techniques sur notre rapport au temps.

De la célèbre Deux-Chevaux au dernier modèle de Tesla sorti en 2025, il y a plus de mille chevaux de dif- férence dans la puissance du moteur ! Du courrier au courriel, il n’y a qu’une lettre de différence entre les deux mots mais deux ou trois jours dans le délai de délivrance du contenu.

Ces changements ont eu pour avantage d’agir plus vite, avec plus de confort et ainsi de gagner du temps. Mais paradoxalement, nous sommes toujours plus bousculés par le temps. Une recherche internet en en- traîne une autre, un achat facile en ligne pousse à consommer sans vraie nécessité, et ainsi de suite. C’est la spirale de l’agitation et du changement continuel qui nous prend. Terrible paradoxe de notre temps ! Mal- heureusement, notre cerveau n’est pas capable « d’éponger » toute cette agitation nerveuse. Ces stimula- tions constantes entraînent presque inexorablement une inquiétude inavouée et des sentiments changeants. A tout poison, il convient de prendre l’antidote adéquat ! A l’heure où l’on nous vante des techniques de relaxation et de bien-être en tous sens, réparons le mal à sa racine !

Il faut prendre son temps ? Alors recherchons des activités structurantes qui nous laissent prendre le temps et qui arrêtent de nous le voler. Nous pouvons penser au sport qui détend le corps et l’esprit, à la musique qui éduque au beau et apporte calme et sérénité, à la lecture qui focalise notre attention et notre réflexion sur la pensée d’un auteur à l’inverse du surf sur internet qui nous étourdit et nous disperse, au retour à la nature par ces longues balades en forêt, à la montagne pour les plus chanceux, ou à travers champs, nous laissant le temps de contempler l’œuvre du Créateur.

Ces activités ont un point commun : elles sont inutiles aux yeux de l’homme mo- derne car non rentables mais elles ont un prix, celui de maintenir la paix intérieure en retrouvant la douceur de vivre !

Laurent

La douceur de l’exemple et l’exemple de la douceur

Ma chère Bertille,

 J’ai relu récemment cette histoire. Peut-être la connais-tu déjà ?

Il s’agit d’un missionnaire (devineras-tu lequel ?) envoyé avec quelques compagnons pour débattre publiquement contre des hérétiques. Il se mit en route avec ardeur, espérant, grâce à ce débat doctrinal, ramener cette contrée à la vraie foi. Mais, pour arriver au lieu du rendez-vous, il n’était pas certain du chemin à suivre. Il était donc sage de faire appel à quelqu’un de la région. Or voilà justement un homme qui avait l’air honnête et catholique, aussi lui demandèrent-ils la route.

Fort aimable, ce dernier se proposa même de les guider pour les quelques kilomètres qui les séparaient du lieu de rendez-vous.

Mais ce jeune homme était un hérétique. Il profita de l’ignorance de ces quelques catholiques pour les mener dans des chemins rocailleux, étroits, exposés ausoleil. Il emprunta un petit bois empli d’épines et de ronces, si bien que les voyageurs eurent bien vite les jambes en sang. Mais notre missionnaire supportait tout avec calme. Loin de s’impatienter, il se réjouissait et son visage rayonnait. Bien sûr, il n’était pas dupe et avait bien compris que le jeune homme les avait trompés. Cependant, il encourageait ses compagnons :

« Mes amis, quelle grâce que la rudesse de ce chemin ! Dieu nous donnera la victoire sur les hérétiques puisque nous sommes en train d’expier nos péchés par le sang ! »

Le guide, qui ne s’attendait pas à une telle réaction, fut touché par la douceur de ces hommes. Au bout de quelques kilomètres, il n’y tint plus et s’exclama :

« Je vous ai injustement trompés et fait souffrir ! Pardonnez-moi ! Je sais maintenant que vous êtes les adorateurs du vrai Dieu… » et il adjura l’hérésie.

Arrivés au lieu du débat, les catholiques remportèrent une complète victoire et bien des hérétiques retrouvèrent la vraie foi1. »

Sont-ce les arguments doctrinaux qui ont permis à saint Dominique (car c’est bien lui !) de convertir cet albigeois ? Point du tout. Son seul exemple de patience et de douceur a suffi… L’exemple est le moyen le plus efficace de gagner les âmes et la douceur ouvre les cœurs à Dieu. Notre Seigneur l’a dit dans cette béatitude que tu connais bien : bienheureux les doux car ils possèderont la terre. Oui, ils possèderont la terre des âmes ! A nous de suivre les traces de ce grand saint !

Facile à dire, me répondras-tu ! Par où commencer ? Je te propose quelque chose de simple : tu as déjà entendu parler de l’oraison, cette prière silencieuse de quelques instants, ce cœur à cœur avec le Bon Dieu ? Cette fois-ci, je te suggère de te servir, non pas d’un texte, mais d’une image pour parler à Dieu et lui demander d’imiter sa douceur. Prends le temps en silence de contempler son doux visage crucifié. Il me semble que Fra Angelico a peint l’exemple même de la douceur, de la bonté, de la miséricorde dans cette image que je joins à ma lettre.

On y voit Notre-Seigneur qui souffre cruellement et injustement comme saint Dominique dans l’histoire que je t’ai racontée. Or, dans les deux cas, c’est la même réponse qui est faite à la cruauté et au mal : la douceur. Loin de s’irriter, saint Dominique supporte et encourage ses compagnons à tirer profit de cette situation pour faire pénitence. Aucune parole amère ne franchit ses lèvres, aucun reproche n’est fait au guide. Saint Dominique se montre doux face à son ennemi et encourageant envers ses compagnons. Prends le temps de regarder maintenant le visage du Christ peint par Fra Angelico. L’expression du visage est magnifique : un mélange de douceur et de fatigue, de bonté, de paix, alors que la couronne d’épines et les gouttes de sang manifestent bien les souffrances atroces qu’Il endurait. Le Christ ne parle pas, mais son visage est éloquent. Il triomphe du mal par le bien. Quelle est la conséquence de cette attitude ? Le salut des âmes, de toutes les âmes par la Passion, et de celles des hérétiques dans cet épisode de la vie de saint Dominique.

Des injustices, des contrariétés, des souffrances, tu en rencontres tous les jours, n’est-ce pas, ma chère Bertille ? Puisse cet exemple de saint Dominique et la contemplation de cette image dans la prière nous donner la force d’être doux face au mal. Triomphant ainsi du mal par le bien, nul doute que « nous possèderons la terre » des âmes, à commencer par la nôtre !

Toutes mes prières et mon affection t’accompagnent,

 

Anne

 

Douceur du coeur

Bienheureux ceux qui ont le cœur doux, car ils possèderont la terre.

Douceur à laquelle chaque âme est appelée, indissociable de l’amour du prochain car elle est oubli de soi, attention à l’autre, patience bienveillante et affectueuse, comme il nous l’est demandé.

Douceur n’est point mièvrerie et naïveté, mais fille de la vertu de force, nous obligeant à sortir de nous-mêmes pour rejoindre l’autre, parfois au prix d’une lutte intérieure pour ne pas céder à la colère alors que la situation nous y porte.

Douceur qui s’apprend par les difficultés, les erreurs regrettées, les irritations, les paroles dures ou les jugements qui ont tout balayé.

Douceur innée ou travaillée pour voir l’autre avec bienveillance, en passant par-dessus les incompréhensions, les différences, les antipathies. Douceur s’exerçant parfois avec force, quand elle est requise et non spontanée, et qui peu à peu s’insinue, transforme le cœur et le regard.

Douceur d’un cœur qui s’oublie pour l’autre et auprès duquel les chagrins sont compris, apaisés par ce seul contact, douceur d’une âme qui explique, éclaire avec patience et bienveillance, sachant qu’il faut souvent du temps pour comprendre et mettre en œuvre.

Douceur des gestes et des paroles, qui montre celle toute intérieure d’une âme qui cherche à compatir, à rassurer, à comprendre.

Douceur qui ne cherche pas à se faire justice mais pardonne, ne revient pas sur ce qui a blessé et va de l’avant, reprenant son bâton de bienveillance, rendant le bien pour le mal.

Douceur qui ne veut pas voir immédiatement le mal mais garder l’âme miséricordieuse et magnanime, douceur qui, envers et contre tout, au prix de réels efforts, continue à aimer, à vouloir aimer.

Douceur qui sait attendre, pour agir ou parler, le bon moment, celui que Dieu jugera favorable en nous disposant les bonnes circonstances. Et qui sait aussi laisser à Dieu le soin d’intervenir, en se retirant et en priant.

 Douceur qui ne se met pas en avant, ne se glorifie pas, ne s’étonne pas d’être oubliée ou contredite, mais sourit calmement, sœur de l’humilité,

Douceur qui apprend tout en contemplant le Fils et la Mère.

Douceur qui possèdera la terre car elle attire les âmes pour les conduire au Père ou les conforter en Lui.

Douceur qui trouvera sa plénitude en Dieu, Bonté et Douceur infinies.

                     Jeanne de Thuringe

 

Être belle-mère

Être belle-mère s’apprend jour après jour. C’est parfois l’occasion de se sanctifier et de se renoncer pour le bien familial, afin de laisser un peu de douceur derrière nous. Voici quelques « recettes » pour nous aider, toujours

Avec un cœur aimant.

Soyons des belles-mères accueillantes, nous fûmes d’abord belles-filles, souvenons-nous en… N’oublions ni le respect dû à l’autre famille, même si ce qu’elle a donné peut être différent, ni que nous avons confié notre enfant à son conjoint.

Pour créer un climat de confiance, pas de remarques ni critiques négatives. Sachons plutôt remercier des attentions, faire de petits compliments, penser aux dates anniversaires et aux fêtes, s’intéresser en profondeur à notre gendre ou à notre belle-fille, aux siens. Cherchons à connaître ses goûts et à lui faire plaisir, à organiser des jeux en commun. La vie de famille doit être rendue aimable, mais sans faiblesse excessive,

Avec un cœur aimant.

Notre époque refuse l’autorité en tous domaines. Nous-mêmes, pour garder la foi et l’héritage de notre civilisation, devons lutter. Cela durcit les caractères si nous n’avons pas assez de vie intérieure. Il est alors souvent inévitable que les relations familiales se tendent, que les jeunes générations ne sachent plus rester à leur place et perdent le respect des anciens.

Sachons être patientes envers ces attitudes dans l’air du temps : gardons le silence dans les oppositions, pardonnons, supportons et offrons humiliations et peines pour nos « valeurs ajoutées ». Notre-Seigneur n’a pas fait autre chose pour nous, en étant doux et humble de cœur. Mais pour le bien commun, rappelons le respect dû quand l’harmonie de notre famille peut être atteint,

Avec un cœur aimant.

Lorsque c’est vraiment nécessaire, sachons attendre… N’intervenons pas dans un moment de colère, pour n’agir qu’avec tact et discernement, et seulement après avoir prié.

Ne rendons pas importants des points mineurs, mais veillons seulement à ce qui touche à la foi, à la morale chrétienne ou qui pourrait nuire à la cohérence familiale. Sachons adapter les règles de vie en commun selon la santé et les aptitudes de chacun, valoriser les compétences,

Avec un cœur aimant.

Lors de fatigues, épreuves, ou difficultés dans le foyer, soyons discrets et n’attisons pas l’incendie. Au contraire, favorisons la bonne entente, n’hésitons pas à proposer la garde de nos petits-enfants pour permettre un temps de détente à deux ou une retraite de foyer et prions pour eux,

Avec un cœur aimant.

Nos enfants sont responsables de leur foyer, nous sommes désormais en arrière-plan. Nous avons fait des erreurs, forts de notre manque d’expérience. Ils feront aussi les leurs… Parfois, il faut beaucoup de temps pour réaliser que l’on se trompe.

Il n’existe pas d’école pour être époux, parents, beaux-parents ou grands-parents. Seuls les bons exemples reçus et la vie intérieure nous aident.

Alors restons bienveillantes. La prière sera parfois la meilleure des solutions, même si nous n’en voyons pas les fruits ici-bas. Nous aurons alors laissé le souvenir

D’un cœur aimant.

                     Jeanne de Thuringe