Prendre le temps de « perdre son temps » !

Elevés dans le calme et la retraite et le repos, Nous sommes tout à coup jetés dans le monde ; Battus de cent mille vagues,

Tout nous sollicite, bien des choses nous plaisent, Bien d’autres nous affligent, et d’heure en heure, Notre âme inquiète chancelle ;

Nous éprouvons des sensations et ce que nous avons senti, Le tourbillon varié du monde le balaie loin de nous.

GOETHE

 

Il serait intéressant d’étudier l’évolution de notre rapport au temps depuis le début du XXème siècle. En ef- fet, cet intervalle de temps permet d’avoir un spectre suffisamment large permettant d’apprécier l’impact des bouleversements techniques sur notre rapport au temps.

De la célèbre Deux-Chevaux au dernier modèle de Tesla sorti en 2025, il y a plus de mille chevaux de dif- férence dans la puissance du moteur ! Du courrier au courriel, il n’y a qu’une lettre de différence entre les deux mots mais deux ou trois jours dans le délai de délivrance du contenu.

Ces changements ont eu pour avantage d’agir plus vite, avec plus de confort et ainsi de gagner du temps. Mais paradoxalement, nous sommes toujours plus bousculés par le temps. Une recherche internet en en- traîne une autre, un achat facile en ligne pousse à consommer sans vraie nécessité, et ainsi de suite. C’est la spirale de l’agitation et du changement continuel qui nous prend. Terrible paradoxe de notre temps ! Mal- heureusement, notre cerveau n’est pas capable « d’éponger » toute cette agitation nerveuse. Ces stimula- tions constantes entraînent presque inexorablement une inquiétude inavouée et des sentiments changeants. A tout poison, il convient de prendre l’antidote adéquat ! A l’heure où l’on nous vante des techniques de relaxation et de bien-être en tous sens, réparons le mal à sa racine !

Il faut prendre son temps ? Alors recherchons des activités structurantes qui nous laissent prendre le temps et qui arrêtent de nous le voler. Nous pouvons penser au sport qui détend le corps et l’esprit, à la musique qui éduque au beau et apporte calme et sérénité, à la lecture qui focalise notre attention et notre réflexion sur la pensée d’un auteur à l’inverse du surf sur internet qui nous étourdit et nous disperse, au retour à la nature par ces longues balades en forêt, à la montagne pour les plus chanceux, ou à travers champs, nous laissant le temps de contempler l’œuvre du Créateur.

Ces activités ont un point commun : elles sont inutiles aux yeux de l’homme mo- derne car non rentables mais elles ont un prix, celui de maintenir la paix intérieure en retrouvant la douceur de vivre !

Laurent

La douceur de l’exemple et l’exemple de la douceur

Ma chère Bertille,

 J’ai relu récemment cette histoire. Peut-être la connais-tu déjà ?

Il s’agit d’un missionnaire (devineras-tu lequel ?) envoyé avec quelques compagnons pour débattre publiquement contre des hérétiques. Il se mit en route avec ardeur, espérant, grâce à ce débat doctrinal, ramener cette contrée à la vraie foi. Mais, pour arriver au lieu du rendez-vous, il n’était pas certain du chemin à suivre. Il était donc sage de faire appel à quelqu’un de la région. Or voilà justement un homme qui avait l’air honnête et catholique, aussi lui demandèrent-ils la route.

Fort aimable, ce dernier se proposa même de les guider pour les quelques kilomètres qui les séparaient du lieu de rendez-vous.

Mais ce jeune homme était un hérétique. Il profita de l’ignorance de ces quelques catholiques pour les mener dans des chemins rocailleux, étroits, exposés ausoleil. Il emprunta un petit bois empli d’épines et de ronces, si bien que les voyageurs eurent bien vite les jambes en sang. Mais notre missionnaire supportait tout avec calme. Loin de s’impatienter, il se réjouissait et son visage rayonnait. Bien sûr, il n’était pas dupe et avait bien compris que le jeune homme les avait trompés. Cependant, il encourageait ses compagnons :

« Mes amis, quelle grâce que la rudesse de ce chemin ! Dieu nous donnera la victoire sur les hérétiques puisque nous sommes en train d’expier nos péchés par le sang ! »

Le guide, qui ne s’attendait pas à une telle réaction, fut touché par la douceur de ces hommes. Au bout de quelques kilomètres, il n’y tint plus et s’exclama :

« Je vous ai injustement trompés et fait souffrir ! Pardonnez-moi ! Je sais maintenant que vous êtes les adorateurs du vrai Dieu… » et il adjura l’hérésie.

Arrivés au lieu du débat, les catholiques remportèrent une complète victoire et bien des hérétiques retrouvèrent la vraie foi1. »

Sont-ce les arguments doctrinaux qui ont permis à saint Dominique (car c’est bien lui !) de convertir cet albigeois ? Point du tout. Son seul exemple de patience et de douceur a suffi… L’exemple est le moyen le plus efficace de gagner les âmes et la douceur ouvre les cœurs à Dieu. Notre Seigneur l’a dit dans cette béatitude que tu connais bien : bienheureux les doux car ils possèderont la terre. Oui, ils possèderont la terre des âmes ! A nous de suivre les traces de ce grand saint !

Facile à dire, me répondras-tu ! Par où commencer ? Je te propose quelque chose de simple : tu as déjà entendu parler de l’oraison, cette prière silencieuse de quelques instants, ce cœur à cœur avec le Bon Dieu ? Cette fois-ci, je te suggère de te servir, non pas d’un texte, mais d’une image pour parler à Dieu et lui demander d’imiter sa douceur. Prends le temps en silence de contempler son doux visage crucifié. Il me semble que Fra Angelico a peint l’exemple même de la douceur, de la bonté, de la miséricorde dans cette image que je joins à ma lettre.

On y voit Notre-Seigneur qui souffre cruellement et injustement comme saint Dominique dans l’histoire que je t’ai racontée. Or, dans les deux cas, c’est la même réponse qui est faite à la cruauté et au mal : la douceur. Loin de s’irriter, saint Dominique supporte et encourage ses compagnons à tirer profit de cette situation pour faire pénitence. Aucune parole amère ne franchit ses lèvres, aucun reproche n’est fait au guide. Saint Dominique se montre doux face à son ennemi et encourageant envers ses compagnons. Prends le temps de regarder maintenant le visage du Christ peint par Fra Angelico. L’expression du visage est magnifique : un mélange de douceur et de fatigue, de bonté, de paix, alors que la couronne d’épines et les gouttes de sang manifestent bien les souffrances atroces qu’Il endurait. Le Christ ne parle pas, mais son visage est éloquent. Il triomphe du mal par le bien. Quelle est la conséquence de cette attitude ? Le salut des âmes, de toutes les âmes par la Passion, et de celles des hérétiques dans cet épisode de la vie de saint Dominique.

Des injustices, des contrariétés, des souffrances, tu en rencontres tous les jours, n’est-ce pas, ma chère Bertille ? Puisse cet exemple de saint Dominique et la contemplation de cette image dans la prière nous donner la force d’être doux face au mal. Triomphant ainsi du mal par le bien, nul doute que « nous possèderons la terre » des âmes, à commencer par la nôtre !

Toutes mes prières et mon affection t’accompagnent,

 

Anne

 

Douceur du coeur

Bienheureux ceux qui ont le cœur doux, car ils possèderont la terre.

Douceur à laquelle chaque âme est appelée, indissociable de l’amour du prochain car elle est oubli de soi, attention à l’autre, patience bienveillante et affectueuse, comme il nous l’est demandé.

Douceur n’est point mièvrerie et naïveté, mais fille de la vertu de force, nous obligeant à sortir de nous-mêmes pour rejoindre l’autre, parfois au prix d’une lutte intérieure pour ne pas céder à la colère alors que la situation nous y porte.

Douceur qui s’apprend par les difficultés, les erreurs regrettées, les irritations, les paroles dures ou les jugements qui ont tout balayé.

Douceur innée ou travaillée pour voir l’autre avec bienveillance, en passant par-dessus les incompréhensions, les différences, les antipathies. Douceur s’exerçant parfois avec force, quand elle est requise et non spontanée, et qui peu à peu s’insinue, transforme le cœur et le regard.

Douceur d’un cœur qui s’oublie pour l’autre et auprès duquel les chagrins sont compris, apaisés par ce seul contact, douceur d’une âme qui explique, éclaire avec patience et bienveillance, sachant qu’il faut souvent du temps pour comprendre et mettre en œuvre.

Douceur des gestes et des paroles, qui montre celle toute intérieure d’une âme qui cherche à compatir, à rassurer, à comprendre.

Douceur qui ne cherche pas à se faire justice mais pardonne, ne revient pas sur ce qui a blessé et va de l’avant, reprenant son bâton de bienveillance, rendant le bien pour le mal.

Douceur qui ne veut pas voir immédiatement le mal mais garder l’âme miséricordieuse et magnanime, douceur qui, envers et contre tout, au prix de réels efforts, continue à aimer, à vouloir aimer.

Douceur qui sait attendre, pour agir ou parler, le bon moment, celui que Dieu jugera favorable en nous disposant les bonnes circonstances. Et qui sait aussi laisser à Dieu le soin d’intervenir, en se retirant et en priant.

 Douceur qui ne se met pas en avant, ne se glorifie pas, ne s’étonne pas d’être oubliée ou contredite, mais sourit calmement, sœur de l’humilité,

Douceur qui apprend tout en contemplant le Fils et la Mère.

Douceur qui possèdera la terre car elle attire les âmes pour les conduire au Père ou les conforter en Lui.

Douceur qui trouvera sa plénitude en Dieu, Bonté et Douceur infinies.

                     Jeanne de Thuringe

 

Être belle-mère

Être belle-mère s’apprend jour après jour. C’est parfois l’occasion de se sanctifier et de se renoncer pour le bien familial, afin de laisser un peu de douceur derrière nous. Voici quelques « recettes » pour nous aider, toujours

Avec un cœur aimant.

Soyons des belles-mères accueillantes, nous fûmes d’abord belles-filles, souvenons-nous en… N’oublions ni le respect dû à l’autre famille, même si ce qu’elle a donné peut être différent, ni que nous avons confié notre enfant à son conjoint.

Pour créer un climat de confiance, pas de remarques ni critiques négatives. Sachons plutôt remercier des attentions, faire de petits compliments, penser aux dates anniversaires et aux fêtes, s’intéresser en profondeur à notre gendre ou à notre belle-fille, aux siens. Cherchons à connaître ses goûts et à lui faire plaisir, à organiser des jeux en commun. La vie de famille doit être rendue aimable, mais sans faiblesse excessive,

Avec un cœur aimant.

Notre époque refuse l’autorité en tous domaines. Nous-mêmes, pour garder la foi et l’héritage de notre civilisation, devons lutter. Cela durcit les caractères si nous n’avons pas assez de vie intérieure. Il est alors souvent inévitable que les relations familiales se tendent, que les jeunes générations ne sachent plus rester à leur place et perdent le respect des anciens.

Sachons être patientes envers ces attitudes dans l’air du temps : gardons le silence dans les oppositions, pardonnons, supportons et offrons humiliations et peines pour nos « valeurs ajoutées ». Notre-Seigneur n’a pas fait autre chose pour nous, en étant doux et humble de cœur. Mais pour le bien commun, rappelons le respect dû quand l’harmonie de notre famille peut être atteint,

Avec un cœur aimant.

Lorsque c’est vraiment nécessaire, sachons attendre… N’intervenons pas dans un moment de colère, pour n’agir qu’avec tact et discernement, et seulement après avoir prié.

Ne rendons pas importants des points mineurs, mais veillons seulement à ce qui touche à la foi, à la morale chrétienne ou qui pourrait nuire à la cohérence familiale. Sachons adapter les règles de vie en commun selon la santé et les aptitudes de chacun, valoriser les compétences,

Avec un cœur aimant.

Lors de fatigues, épreuves, ou difficultés dans le foyer, soyons discrets et n’attisons pas l’incendie. Au contraire, favorisons la bonne entente, n’hésitons pas à proposer la garde de nos petits-enfants pour permettre un temps de détente à deux ou une retraite de foyer et prions pour eux,

Avec un cœur aimant.

Nos enfants sont responsables de leur foyer, nous sommes désormais en arrière-plan. Nous avons fait des erreurs, forts de notre manque d’expérience. Ils feront aussi les leurs… Parfois, il faut beaucoup de temps pour réaliser que l’on se trompe.

Il n’existe pas d’école pour être époux, parents, beaux-parents ou grands-parents. Seuls les bons exemples reçus et la vie intérieure nous aident.

Alors restons bienveillantes. La prière sera parfois la meilleure des solutions, même si nous n’en voyons pas les fruits ici-bas. Nous aurons alors laissé le souvenir

D’un cœur aimant.

                     Jeanne de Thuringe

 

Le retour au réel

Notre monde moderne est malade. Cette maladie n’est pas anodine car elle aboutit à son autodestruction. En effet, depuis le XVIIIe siècle, les idées philosophiques ont construit un homme nouveau pour une société nouvelle.

Jusqu’à cette époque de l’histoire, l’homme suivait des modèles : pour la Grèce antique, c’était l’homme bel et bon (καλὸς κἀγαθός) ; pour la Rome Antique le bonus civis ; au Moyen-Âge, le chevalier ; pour le XVIIème siècle français, l’honnête homme ; et, dans les pays anglo-saxons, le gentleman. Ces modèles constituaient l’élite dirigeante qui plongeait ses racines dans une vie constamment vécue en contact avec le monde extérieur, avec la nature, avec l’expérience des êtres. En un mot, ces modèles s’enracinaient dans le réel pour rechercher le Vrai, le Bien, le Beau.

Depuis le siècle des Lumières, l’homme ne cherche plus à s’enraciner dans le réel, mais à le remodeler selon ses propres désirs. L’intelligence, devenue créatrice, s’est mise au service de l’utopie. La réalité n’est plus acceptée telle qu’elle est : elle est rêvée, construite, façonnée. En rejetant Dieu, l’homme moderne rejette aussi l’ordre naturel auquel il appartient, qu’il le reconnaisse ou non.

Nous en constatons aujourd’hui les conséquences les plus funestes. L’homme contemporain, livré à ses instincts et à sa seule volonté, en vient à justifier toutes les formes de déviances morales. Dans de nombreux pays, la législation va désormais jusqu’à permettre à l’individu de se supprimer lui-même, par le biais de l’euthanasie. C’est ici l’aboutissement ultime d’une intelligence coupée de toute transcendance, repliée sur elle-même, et affranchie de tout ordre naturel : une marche vers l’autodestruction.

Ce modèle de société est effrayant. Nous n’en voulons pas ! En théorie, c’est certain. Mais, dans la pratique, les choses ne sont pas si simples. En effet, ne nous laissons-nous pas contaminer par ces idées malgré nous ? Le smartphone, les écrans, les réseaux sociaux ne sont-ils pas les outils parfaits de ce culte du moi, de la volonté de puissance ou du rêve qui laissent notre imagination enterrer définitivement le réel ? La fascination pour la technologie ne nous fait-elle pas oublier le sens des réalités les plus élémentaires ?

Alors que ces outils de communication sont censés faciliter la communication, combien de fois, précisément parce qu’ils sont trop faciles d’usage, n’avons-nous pas été témoins de personnes qui se désistent d’un engagement à la dernière minute par un simple clic ou par un bref message laconique d’excuse ? Qu’il est dur aujourd’hui pour un responsable de maintenir la fidélité de ses subordonnés !

Ne sommes-nous pas de plus en plus témoins d’un curieux renversement des habitudes ? Pour quelque chose d’aussi ordinaire que le choix d’un restaurant, il semble désormais acquis que l’on ne se fie plus à l’ambiance qui se dégage d’une devanture, ni même à la lecture d’une carte de menus affichée à l’entrée. Ce qui prime aujourd’hui, c’est la consultation systématique et parfois presque compulsive des avis en ligne. Quelques étoiles, des commentaires souvent anonymes, suffisent à orienter nos choix, comme si le jugement collectif, aussi biaisé ou impersonnel soit-il, devait toujours prévaloir sur l’intuition personnelle ou l’expérience directe.

N’avons-nous pas déjà entendu que les quêtes électroniques aux messes dominicales devraient être généralisées, par souci d’efficacité et de rentabilité ? Hélas, cette vision mécanique et rentière fait oublier et même supprime le sens profond de la quête qui est un acte liturgique en étant une participation active et physique des fidèles à l’offrande physique du pain et du vin par le prêtre. C’est la raison pour laquelle la quête est effectuée à l’offertoire et non à un autre moment de la messe. Le terminal bancaire qui ponctionne quelques euros virtuels pour les transférer d’un compte bancaire à un autre ne constitue pas une contribution physique à l’offrande du prêtre et retire à cet acte de la quête son caractère liturgique.

Ces quelques exemples montrent à quel point cet empire du virtuel imprègne nos vies et transforme subrepticement notre rapport à la réalité. Sites internet, médias, forums, blogs, réseaux sociaux, messageries diverses, intelligence artificielle modifient notre manière d’agir.

La réponse du chrétien, aujourd’hui plus que jamais, c’est d’obéir au réel en vivant en vérité. C’est l’exemple de la Sainte Famille vivant humblement et simplement. C’est l’enseignement de sainte Thérèse de Lisieux, la plus grande sainte des temps modernes, par la fidélité au devoir d’état dans les petites choses. C’est l’enseignement de tous les saints du ciel qui, par leur vie, nous prêchent l’humilité, c’est-à-dire nos limites et notre dépendance à Dieu et au réel. Deux grands moyens encouragés par l’Eglise et offerts à chacun pour vivre en vérité sont à notre portée : l’oraison quotidienne qui oriente tout notre être vers Dieu, source de toute réalité ; la vie sacramentelle, par laquelle, au moyen de réalités sensibles voulues et instituées par Notre-Seigneur-Jésus-Christ, Dieu communique sa grâce.

L’homme est fait pour le bonheur. C’est la grande réalité à considérer et à rechercher en y développant les moyens pour y parvenir, à savoir l’exercice de la vertu et la vie de la grâce par les sacrements pour pouvoir dire à la suite de saint Paul : « c’est quand je suis faible que je suis fort » (2 Co 12,10) ; « je puis tout en celui qui me fortifie » (Ph 4,13). C’est ce qui nous fait vrais chrétiens et vrais hommes. Et une chose est sûre : face à cela, le virtuel fait écran !

 

Laurent

 

N-B : Nous recommandons l’ouvrage de Marcel de Corte, L’intelligence en péril de mort, qui est une clé de compréhension du monde actuel.