La maison

Que dire d’une terre qui serait vierge de toute habitation ? Elle serait belle sans doute, sous la lumière révélant ses contours et ses couleurs, mais vide de toute civilisation, de toute culture, de toute vie humaine. Aussi viens-je te chanter nos maisons qui montrent ce que les anciens ont bâti, au sens vrai et au sens moral.
Maisons d’ici-bas

Au début de brandes et de bois, puis de pierres avec un intérieur de plus en plus abouti, nos maisons ont longtemps suivi le développement de notre civilisation, selon le climat et le sol, sorties de terres d’où elles semblent plantées, témoignant du savoir-faire humain et de l’ingéniosité acquise au fil des siècles. Mais surtout, elles ont veillé à protéger leurs habitants, à leur transmettre une âme.
Depuis plusieurs années elles obéissent à des modes, des injonctions ou des lubies, et perdent leur rôle ancestral.
Maison d’ici-bas


Ainsi la maison n’est pas qu’une architecture, ou le témoignage d’une réussite sociale, mais avant tout un lieu presque sacré (les Romains le savaient bien avec l’autel des dieux lares, dieux du foyer). Un lieu où l’harmonie choisie doit préparer et entretenir l’entente entre tous ceux qui y vivent. Il est donc important de choisir une maison à sa taille où chacun aura de la place pour son équilibre nerveux – même si le confort est moindre – et qui ne nous mangera pas par la fatigue ou la charge financière.
Maison d’ici-bas

Une maison où l’épouse reine du foyer veillera à la beauté simple, avec bon goût et esprit pratique pour que l’œil et l’âme s’y reposent. Une maison port d’attache de la famille, accueillante, reflétant un cœur ouvert pour ceux qui y vivent au quotidien, y rentrent le soir, y reviennent à l’âge adulte, y viennent en amis, ou en hôtes de passage. Une telle maison reste inscrite au fond de la mémoire, avec ses bruits, ses odeurs, son atmosphère.
Maison d’ici-bas


Une maison où chacun sait qu’il sera compris, écouté, pardonné, dont l’ambiance est paisible, où l’on sait se retrouver, rire et prier, expliquer et comprendre. Une maison qui reflète, à son échelle, l’esprit de bonté de l’Eglise car les principes évangéliques y sont vécus, mais n’est pas pour autant un petit monastère, chacun y vivant selon son devoir d’état.
Une maison où chacun se gêne un peu pour l’autre, où il est habituel d’improviser avec chaleur et bonne humeur un couvert, un couchage.
Maison d’ici-bas


Une maison où ce qui est laid, immoral, dangereux pour les âmes, est banni, où Dieu est chez lui de manière familière. Une maison qui recentre sur l’essentiel par sa beauté et son agencement simples, harmonieux. Une maison qui dit l’histoire d’une famille, d’un terroir, de notre France.
Une maison qu’il faudra savoir au dernier jour quitter et qui, si nous l’avons bien pensée, nous aura préparés à notre demeure éternelle, notre
Maison d’En-Haut.


Jeanne de Thuringe

Prendre conseil

Cher Charles,

« Soyez prudents ! », « On n’est jamais assez prudent ! », « Prudence sur la route ! » Tu me faisais part de ton étonnement sur ces expressions coutumières où la prudence apparaît de façon négative, spontanément associée à la retenue, à la peur du danger, voire à l’immobilisme. Essayons ensemble de voir ce qu’il en est.

Comprendre la prudence de cette manière revient à la réduire à une simple stratégie d’évitement du risque. Or, une telle conception est non seulement restrictive, mais aussi largement trompeuse. La pensée aristotélicienne définit la prudence de manière tout autre. Elle est un acte de l’intelligence pratique, qui nous oriente vers le Bien en nous indiquant, de manière concrète, les moyens justes pour y parvenir. Saint Thomas la caractérise comme « l’art de bien vivre ». L’acte prudent se décompose en trois étapes successives : le conseil, le jugement et enfin l’exécution. Définie ainsi, la prudence ne se réduit pas à une attitude de précaution. Au contraire, elle permet de discerner avec justesse quand un risque doit être évité… et quand il mérite d’être assumé au service d’un bien plus grand. C’est une vertu importante car elle est la vertu des chefs et elle guide les autres vertus.

Arrêtons-nous un instant sur la première de ces étapes : le conseil. Elle mérite une attention particulière, car elle est le point de départ de toute décision vraiment prudente – et elle demande du temps. Il s’agit d’examiner les options possibles, de recueillir des avis, de peser les conséquences, bref, de prendre au sérieux la complexité du réel.

Cette étape est d’autant plus décisive pour nous qui sommes jeunes. Nous manquons parfois de recul et nous n’avons pas l’expérience du passé pour comparer et évaluer nos choix avec justesse, alors même que nous traversons une période charnière de notre existence : choix des études ou d’un métier, discernement d’une vocation ou alors choix d’un conjoint en vue du mariage. En plus de ce manque de recul inhérent à la jeunesse, notre époque est propice à la légèreté d’esprit et à l’esprit d’indépendance que nous pouvons facilement entretenir par la dispersion sur les réseaux sociaux où nous réagissons sous le coup de l’émotion. Petit à petit, cette fascination pour les écrans et la précipitation qui en découle risquent de perturber le conseil sans que nous nous en rendions compte.

Je te propose donc quelques pistes pour apprendre à travailler cette étape fondamentale du conseil :

  • Tout d’abord, il est important de ne pas se précipiter et de laisser le temps au temps pour mûrir des choix, pour gravir les marches une à une sans brûler les étapes de la réflexion. La précipitation est souvent le premier obstacle au conseil !
  • Selon la nature de la situation, certaines personnes sont mieux placées pour offrir un avis pertinent : les parents, un confesseur, un professeur, une personne en particulier ayant un jugement sûr dans un domaine précis. Attention à ne pas se laisser influencer par des personnes imprudentes par nature et facilement portées à la critique. Leurs propos sont souvent séduisants mais trompeurs avec des conséquences parfois fâcheuses. La curiosité sur internet notamment par le visionnage fréquent de vidéos Youtube est un danger réel.
  • Ensuite, il est nécessaire d’être docile aux conseils reçus, sans laisser les sentiments prendre le dessus sur la raison. La susceptibilité et l’amour-propre peuvent ici jouer de bien mauvais tours et conduire rapidement à l’imprudence.
  • Enfin, développer la mémoire du passé, en particulier par l’étude de l’Histoire et donc les lectures, permet de tirer des leçons précieuses. L’Histoire est, comme on le dit souvent, « maîtresse de vie ». Nous approfondirons ce point la prochaine fois.

Amicalement,

Laurent

 

Vierge folle ou vierge sage?

Veux-tu réussir plutôt ta vie naturelle ou ta vie surnaturelle ?

Veux-tu profiter de l’instant présent sans tarder, sans voir les conséquences proches ou lointaines tant ici-bas, que pour l’éternité ?

Seras-tu vierge folle ou vierge sage ?

 Vierge folle, tu te précipites sans réfléchir, suivant tes passions. Tu penses tout savoir, tout maîtriser, et en cela faire preuve de maturité, un peu comme le petit enfant qui veut tout faire seul. Ton but est ta personne dont tu satisfais d’abord les désirs sans tenir compte de leur bien-fondé ni des conséquences sur ton âme ou sur ton prochain.

Vierge folle…

 Vierge sage, tu te poses, tu réfléchis avant d’agir, tu prévois l’ordre des choses avec prudence et recul. Tu as bien compris que la prudence n’est pas faiblesse ou pusillanimité mais « droite raison dans l’agir », comme nous le dit saint Thomas d’Aquin et a pour but le Royaume des Cieux. Tu fais tes choix en conséquence et veille à ta vie intérieure.

Vierge sage…

 Vierge folle, ta devise serait « carpe diem » (profites du jour présent). Peu importe ce qui arrivera, tout s’arrangera, et puis Dieu est bon… C’est effectivement tellement confortable de le penser. Si tu es de bonne volonté, elle est sans consistance et si tu entreprends une action, tu ne la termines pas, distraite par la nouvelle idée, le dernier avis donné, ou le rappel à l’ordre de ta cabine téléphonique portative…

Vierge folle…

 Vierge sage, tu connais l’importance de tes actes pour ton âme et pour les autres. Tu mesures tes paroles et répares le mal que tu as pu commettre, tu prépares ta route vers l’Eternité. Tu as fait tienne l’expérience des anciens et connaissant tes limites, tu n’hésites pas à leur demander conseil, notamment à tes parents, aux prêtres, ou aux plus compétents.

Une fois la décision prise, tu vas jusqu’au bout avec la grâce, malgré les difficultés car le but est sûr et les moyens appropriés.

Vierge sage…

 Vierge folle, tu cherches à vivre selon la mode, tu fais les choix qui fatiguent le moins, qui coûtent le moins, qui sont prudents aux yeux du monde. Tu penses ainsi être avisée, mais quel est ton objectif ? L’as-tu bien compris ?

Vierge folle…

Vierge sage, lorsque la décision est difficile, ton intelligence n’y suffisant pas, tu pries et places tout dans les mains du Seigneur avec humilité, à l’image de la Vierge Marie. Tu sais attendre calmement pour agir, avec confiance, la grâce d’être éclairée sans illusion, l’âme en paix.

Vierge sage, puisses-tu, sans orgueil, guider tes sœurs vers le Père.

 

Jeanne de Thuringe

La prudence et le silence

 

Ma chère Bertille,

 Merci beaucoup pour ta dernière lettre et les nouvelles que tu me donnes… Lorsque tu évoques les difficultés que tu rencontres avec tes différentes camarades, j’ai immédiatement pensé à cette histoire que l’on rapporte à propos de Socrate, ce philosophe grec. Un homme arrive en trombe et s’exclame : « Socrate, Socrate, sais-tu ce que l’on dit à propos de ton ami ? Il… » Mais Socrate de l’interrompre aussitôt : « Attends, mon ami, as-tu passé tes propos dans les trois tamis ? » Face à la mine per- plexe de son interlocuteur, Socrate poursuit : « Oui, avant de parler, il faut passer ses paroles dans trois filtres. Le premier est celui de la vérité. As-tu vérifié que ce que tu allais me dire est vrai ? » « Pas tout à fait, j’ai entendu dire que… » « Bon, peut-être as-tu filtré tes propos dans le second tamis : celui de la bonté ? » «Malheureusement non, je dois avouer que cette nouvelle n’était pas en faveur de ton ami… Et quel est ton dernier filtre ? » « Celui de l’utilité… Ce que tu voulais me dire était-il nécessaire à savoir ? »

« Pas vraiment, non ! » « Eh bien, mon ami, je pense que nous pouvons donc nous arrêter là et que tu peux t’empresser d’oublier cette information inutile ! » Cette histoire, qui est restée célèbre pourra, je pense, aider à résoudre bien des difficultés. Très souvent, des heurts, des problèmes naissent suite à des imprudences dans les conversations. Elles auraient donc pu être facilement évitées !

 Pourtant, attention, être prudente dans ses paroles et surveiller ses propos, ce n’est pas ne rien dire, ou ne pas parler ! Quelqu’un qui ne parle pas peut être aussi imprudent que quelqu’un qui parle trop… Qu’est- ce donc que la prudence dans ses paroles ? Tu le sais, la prudence, c’est choisir les moyens adaptés en fonction d’un but. Et quel est le but ultime, ce vers quoi doivent tendre tous les actes de prudence ? L’Amour suprême, l’héroïsme de la charité, comme dirait le Père Calmel : « La prudence évangélique ne réside que dans celui qui s’engage à fond dans le don de soi à Dieu et à ses frères ; elle est la vertu qui découvre les meilleurs moyens au service de cette générosité sans limites et qui les met en œuvre avec justesse et résolution1 ». C’est donc la prudence qui t’aidera à sentir s’il est meilleur de parler ou de se taire, de choisir les bonnes personnes à qui s’adresser, les circonstances favorables. C’est elle aussi qui t’aidera à avoir la force nécessaire pour parler quand d’autres se taisent par lâcheté. Ainsi, la prudence dans les conversations ne se mesure pas au nombre de paroles. Est prudente, celle qui saura user du silence ou des paroles en vue de la charité. Et tu entrevois maintenant sans doute, chère Bertille, à quel point cela peut parfois demander de l’héroïsme…

 Aussi, est-il nécessaire, pour acquérir cette belle vertu de prudence, d’aimer le silence.

Aime le silence car il donne l’intelligence. Ceux qui parlent à tort et à tra- vers sont souvent vides, dominés par les impressions du moment, ils nous fatiguent. Le silence est nécessaire pour prendre du recul, découvrir ce à quoi nous n’avions pas prêté attention et c’est souvent la seule attitude sage face à ce qui nous dépasse : la profondeur d’une souffrance, l’éblouissement d’une beauté qui se révèle soudain, les mystères qui nous heurtent… Seul le silence donne du poids et de la fécondité à nos paroles. Saint Jean de la Croix écrivait ceci : « Le Père n’a dit qu’une parole : ce fut son Fils. Et dans un silence éternel, Il la dit toujours : l’âme doit écouter en silence. »

 Car oui, il faut aimer le silence, aussi et surtout car il nous met en contact avec Dieu : regarde l’évangile : Jésus encourage souvent au silence (« prends garde, ne le dis à personne » (Matt, 8, 4) « Si tu veux prier, entre dans ta chambre (c’est-à-dire dans un endroit retiré), ferme ta porte (c’est-à-dire, ferme-toi aux bruits extérieurs) et prie ton Père qui est là dans le secret » (Matt. 6, 6)). Il ne parle pas à tous et gardera le silence face à ses délateurs lors de la Passion… Tout ce qui est grand commence dans le si- lence et souvent dans le silence de la nuit : la Nativité, la Résurrection.

 Alors, ma chère Bertille, il ne me reste plus qu’à t’encourager à apprécier le silence : profite du printemps qui arrive pour admirer la nature qui se réveille, profite des vacances pour avoir des temps calmes et silencieux de lecture, de dessin, de couture… Oublie un peu tout ce qui t’entraîne dans un mouvement perpétuel pour descendre dans les profondeurs de ton âme, y goûter la paix de Dieu. Alors, tes échanges, tes conversations seront plus riches, plus nourrissantes, plus prudentes,

 Avec toute mon affection,

Anne

1 P. Calmel, o.p., Sur nos routes d’exil, les Béatitudes, p. 75

 

 

Prendre le temps de « perdre son temps » !

Elevés dans le calme et la retraite et le repos, Nous sommes tout à coup jetés dans le monde ; Battus de cent mille vagues,

Tout nous sollicite, bien des choses nous plaisent, Bien d’autres nous affligent, et d’heure en heure, Notre âme inquiète chancelle ;

Nous éprouvons des sensations et ce que nous avons senti, Le tourbillon varié du monde le balaie loin de nous.

GOETHE

 

Il serait intéressant d’étudier l’évolution de notre rapport au temps depuis le début du XXème siècle. En ef- fet, cet intervalle de temps permet d’avoir un spectre suffisamment large permettant d’apprécier l’impact des bouleversements techniques sur notre rapport au temps.

De la célèbre Deux-Chevaux au dernier modèle de Tesla sorti en 2025, il y a plus de mille chevaux de dif- férence dans la puissance du moteur ! Du courrier au courriel, il n’y a qu’une lettre de différence entre les deux mots mais deux ou trois jours dans le délai de délivrance du contenu.

Ces changements ont eu pour avantage d’agir plus vite, avec plus de confort et ainsi de gagner du temps. Mais paradoxalement, nous sommes toujours plus bousculés par le temps. Une recherche internet en en- traîne une autre, un achat facile en ligne pousse à consommer sans vraie nécessité, et ainsi de suite. C’est la spirale de l’agitation et du changement continuel qui nous prend. Terrible paradoxe de notre temps ! Mal- heureusement, notre cerveau n’est pas capable « d’éponger » toute cette agitation nerveuse. Ces stimula- tions constantes entraînent presque inexorablement une inquiétude inavouée et des sentiments changeants. A tout poison, il convient de prendre l’antidote adéquat ! A l’heure où l’on nous vante des techniques de relaxation et de bien-être en tous sens, réparons le mal à sa racine !

Il faut prendre son temps ? Alors recherchons des activités structurantes qui nous laissent prendre le temps et qui arrêtent de nous le voler. Nous pouvons penser au sport qui détend le corps et l’esprit, à la musique qui éduque au beau et apporte calme et sérénité, à la lecture qui focalise notre attention et notre réflexion sur la pensée d’un auteur à l’inverse du surf sur internet qui nous étourdit et nous disperse, au retour à la nature par ces longues balades en forêt, à la montagne pour les plus chanceux, ou à travers champs, nous laissant le temps de contempler l’œuvre du Créateur.

Ces activités ont un point commun : elles sont inutiles aux yeux de l’homme mo- derne car non rentables mais elles ont un prix, celui de maintenir la paix intérieure en retrouvant la douceur de vivre !

Laurent