Quatrième Mystère Glorieux : La mort et l’Assomption de la Sainte Vierge.

O ma Mère, c’est dans la maison de Jean que mon cœur vous cherche, dans la paix sereine de ces jours où vous êtes devenue la mère de l’Eglise naissante. Maison où vous vous recueillez dans la prière et le silence, mais aussi maison ouverte pour recevoir le va et vient des disciples et des apôtres entre leurs courses apostoliques. Maison où s’unissaient la prière et l’action. Maison où chacun venait refaire ses forces et trouver paix et réconfort. Et vous vous faisiez toute à tous…

Pour eux, vous étiez la mère avec tout ce que ce mot renferme de force et de douceur ! Pour eux vous étiez le modèle de vie intérieure, de prière et de piété. Avec quelle ferveur, ils devaient vous interroger sur l’enfance de Jésus, sur tous les souvenirs que vous gardiez précieusement et qui faisaient revivre l’enfance et l’adolescence de leur Maître.

Un jour vint, qui fut le dernier de l’exil… et celui-là reste dans l’obscurité pour nous… Mais nous savons de façon certaine que votre âme est montée au ciel et a emporté votre corps avec elle. Nous n’avons qu’à lever les yeux pour suivre vers le ciel votre sillage éblouissant !

Oh ! n’est ce pas qu’en vous élevant comme une reine, le cœur en fête, pour rejoindre votre bien aimé, vous avez regardé longuement la terre, cette terre des hommes où votre cœur restait parmi nous !

 Fruit du Mystère : La méditation féconde de la mort.

Moi aussi, un jour proche ou lointain, j’arriverai à ce moment suprême où toute ma vie sera derrière moi, toute finie, toute écoulée, avec ses peines, ses joies, ses épreuves, ses réalisations et ses échecs, toute sa poussière de petits évènements. Pour moi aussi viendra cette minute où je n’aurai plus rien devant moi que ce mystérieux passage qui débouche sur l’éternité et s’appelle la mort. Est-ce que j’y pense parfois ? Non ! Et pourtant l’Eglise ne me recommande-t-elle pas de « penser à mes fins dernières » ? Non pas, certes pour que je m’effraye devant ce mystère que personne ne peut expliquer, mais pour que j’en tire des leçons de vie !

N’est-ce pas, en effet, devant la mort que je peux le mieux comprendre le sens des jours qui passent, ces jours qui me semblent si insignifiants que je les laisse tomber derrière moi comme des choses sans valeur ? Ils me semblent si pareils les uns aux autres, du lundi au samedi, avec leur recommencement perpétuel de besognes menues, le ménage, le linge, les courses, les devoirs à faire exécuter, cette lettre à écrire, cette visite à rendre, tant de choses entre le matin et le soir, qui recommencent immuablement… Le soir, lorsqu’avant de me coucher, je m’arrête quelques minutes pour prier, il me semble que ma journée s’est évaporée derrière moi sans laisser de traces. Ce sont pourtant tous ces jours qui, au dernier, ressurgiront sans qu’il en manque un à l’appel pour témoigner pour ou contre moi ! Alors ma vie sera devant moi comme une tapisserie faite point par point et dont chacun avait sa place irremplaçable dans l’ensemble !

O ma journée d’aujourd’hui, comme je t’aimerais malgré ta monotonie, ton recommencement, ta fatigue, si je pouvais comprendre tout ce qu’il y a d’éternel en toi, si je pouvais réaliser que tu seras là à l’appel du dernier jour, et que les moindres tâches que j’aurais faites, si j’y ai mis beaucoup d’amour, seront éblouissantes comme des pierres précieuses !

Et n’est-ce pas la mort aussi qui donne le sens des vraies valeurs humaines ? « Quelle est celle-ci qui s’élève, appuyée sur son bien-aimé ?[1] » Une reine ? Un de ces êtres qui ont rempli le monde de leur réputation ? Non ! Personne ne l’a connue. C’est l’épouse d’un charpentier, une femme qui fait cuire son dîner au coin du feu de sarments, raccommode des vêtements, tient le ménage. Une humble entre les humbles. Et au contraire, qui connaît aujourd’hui les riches patriciennes dont le luxe éclaboussait le public ?

Que d’erreurs dans mes jugements parce que j’oublie de regarder les êtres et les choses dans cet éclairage cru de la mort qui dissipe toutes les illusions, toutes les erreurs !

Ce ne sont pas les comptes en banque, les succès humains, les amitiés, qui devant la mort, me sembleront mes richesses, ce seront, auprès de mon lit pour m’entourer, les actes de vertu, les heures amoureusement données au devoir monotone, les sourires de pardon, les efforts pour vaincre l’égoïsme, le temps consacré au service des autres, tel pauvre secouru et dont le visage oublié me sourira peut-être à travers les brumes de l’agonie !…

Si je pensais ainsi, comme toute ma vie se simplifierait, comme je me soucierais peu de m’installer au milieu des biens périssables, comme je désirerais plutôt les seuls biens qu’on emporte avec soi ! Ne suis-je pas trop souvent affairée à des choses superflues, et ne vais-je pas entendre le même reproche que Marthe : « Marthe, Marthe ! Tu t’inquiètes de beaucoup de choses, une seule est nécessaire » ?  Alors ?… cette épreuve qui m’est lourde, ce souci qui me donne la migraine, cet échec qui m’humilie, si je les regardais aujourd’hui avec le regard lucide que j’aurai devant la mort, n’en comprendrais-je pas la richesse cachée ?

Vierge Marie, en souvenir de votre Assomption, donnez-moi de vivre chaque minute de ma vie avec l’âme que je voudrais avoir si à l’instant je devais comparaître devant Dieu. Donnez-moi de faire chaque chose comme si elle devait être la dernière. Donnez-moi de mettre en tout un peu « d’éternel ».

Faites que je pense souvent, en méditant ce quatrième mystère glorieux, à l’heure où moi aussi, je paraitrai devant Dieu pour rendre les comptes du « bon et fidèle serviteur ». Faites que dans ma vie dévorée minute par minute par tant d’occupations, je sache garder présent le sentiment de l’écoulement rapide de tout, pour voir les choses comme je les verrai au moment suprême. Mais venez au secours de ma faiblesse ! Vous savez bien que je ne peux pas vivre toujours les yeux fixés en haut, et que, lorsque ma prière est finie, je me retrouve reprise et engloutie dans les mille petits soucis de l’existence. Aidez-moi pour que je n’oublie pas, au milieu des jours qui passent si vite, celui qui sera le dernier. J’ai besoin de vous et c’est pourquoi je vous redis avec tant de confiance, les éternels mots de mon rosaire : « Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. » Maintenant… pour que soit bonne l’heure de ma mort !

D’après Paula Hoesl

 

[1] Cantique des cantiques 8:5

Troisième Mystère Glorieux : La descente du Saint-Esprit sur les apôtres

Fruit de ce mystère : Vivre dans l’Esprit

« Je ne vous laisserai pas orphelins, je vous enverrai l’Esprit consolateur !… » De cette promesse, les apôtres ont vécu depuis le jour de l’Ascension. En redescendant du mont des Oliviers où le Christ s’est dérobé à leurs yeux, ils sont venus directement au Cénacle, dans cette chambre haute, témoin pour eux des moments les plus bouleversants ! C’est là que pendant dix jours, ils vont vivre dans un grand silence de recueillement et de prière… première retraite de l’Eglise naissante !… Prière profonde pour préparer à l’Esprit un chemin dans leurs âmes. La Vierge est là. Et voici qu’au matin du dixième jour, alors que, dans Jérusalem en fête, les fidèles montent au Temple pour célébrer la Pentecôte Juive (sept semaines après le deuxième jour de la Pâque) : « tout à coup, il vint du ciel un bruit pareil à celui d’un grand vent qui souffle avec force et il emplit toute la maison où ils étaient assemblés. Il leur parut des langues de feu qui se posèrent sur chacun d’eux et ils furent tous remplis de l’Esprit ».

Simplicité du récit des apôtres ! On croirait y être… Mais nous ne pouvons pas imaginer ce qu’ils ressentirent quand cet Esprit de lumière et d’amour les envahit ! Vierge Marie, Vous sans doute reviviez ces heures où après le passage de l’ange, ce même Esprit de feu descendit en vous pour accomplir le mystère de votre maternité divine. Vous, l’épouse du Saint Esprit, dans quel silence et quelle adoration l’avez-vous reçu au milieu des autres… Quel envahissement de l’Esprit qui soulève et transforme l’être jusqu’aux racines de lui-même puisque, de ces timides qui perdirent foi et courage au soir du Vendredi saint, Il va faire des apôtres intrépides jusqu’au martyre ! Ils débordent maintenant d’une telle joie et d’un tel zèle que les premiers témoins de cette allégresse mystérieuse les jugeront « ivres de vin nouveau ». Ils sont ivres, mais d’une vie divine qui fermente et semble faire éclater des cœurs trop petits pour la contenir !

Car les juifs sont accourus de toutes parts vers le Cénacle en entendant ce bruit. A cette foule composée de tous ceux qui sont montés à Jérusalem pour la fête, gens de toutes races et de tous pays, les apôtres, emportés par le zèle qui les enflamme se mettent à prêcher le Christ ressuscité ! Et, prodige, voici que tous, à leur stupeur profonde, comprennent ces discours en n’importe quelle langue !

Alors bouleversés, trois mille demandèrent le baptême…

« Si vous ne renaissez pas de l’eau et de l’Esprit, vous n’aurez pas la vie éternelle… »

Il faut qu’en récitant cette dizaine et en contemplant cette ferveur nouvelle des apôtres, je me demande si je vis vraiment de la vie de l’Esprit ?

Il me faut d’abord réaliser sa présence. Je pense au Père qui m’a créée et dont l’infinie puissance éclate dans les beautés de la création. Je pense au Christ qui m’a rachetée, à cause de ce crucifix qui étend ses bras au-dessus de mon lit, à ce Christ que je reçois à la communion ; mais c’est vrai que je pense peu à cet esprit d’amour qui demeure sans cesse en moi, qui m’a été donné pour être le compagnon de ma vie, à chaque minute… N’est-il pas en moi comme ce trésor dont parle l’Evangile, enfoui dans le champ avant qu’on l’ait découvert ? Ne suis-je pas un propriétaire ignorant de sa richesse et qui gémit sur sa pauvreté ? Je marche seule en me plaignant de ma solitude, alors qu’invisible mais présente, au fond de moi, dans ce silence et cet oubli où je l’enferme, vit la réalité adorable de l’Amour ! Et je me plains de ma solitude et je pleure sur l’incompréhension des hommes, et je soupire après une tendresse fidèle alors qu’au fond de moi est l’ami. Et je me plains aussi de l’inefficacité de mes efforts, alors que je n’aurais qu’à tendre la main pour être secourue…

O Marie, mère de ma vie intérieure, apprenez-moi à rentrer en moi-même, au long de mes journées si pleines de la dispersion de mes tâches multiples. Apprenez-moi à ne pas me « noyer » dans toutes mes besognes, à préserver ces minutes de recueillement où, descendant au fond de moi-même, derrière les agitations stériles et cette marée mouvante et contradictoire de ma vie, je trouverai le silence où la présence de l’Esprit sera vivante…

Vivre de l’Esprit, c’est avoir l’intelligence des choses divines. L’Esprit seul, si je vis en Lui, me donnera la lumière pour discerner ce qui est du Christ et ce qui est du monde, et Lui seul me donnera la force de préférer l’Un à l’autre… Vierge Marie, ce n’est pas facile de résister à tout ce qui entraîne vers la facilité, la vie de jouissance, le besoin de dominer les autres. Ce n’est pas facile d’admettre ce mystère des Béatitudes qui semble brimer la nature humaine… Et pourtant si l’Esprit est vivant en moi je saurai que « les premiers sont les derniers dans le Royaume de Dieu. »

Vierge Marie, ces choses-là, je ne les sais que du bout des lèvres et c’est pourquoi, au milieu des incroyants qui m’observent, au lieu de rendre témoignage à l’Esprit qui habite en moi, j’ai été souvent un de ceux qui obscurcissent sa Lumière !

Vivre de l’Esprit, enfin, c’est avoir le sens de la prière… Offrande de tout l’Etre et non pas ce vain bavardage où, sous prétexte de simplicité, s’étalent tous mes petits désirs matériels ou sentimentaux… Ah que je ne confonde pas la simplicité et la confiance filiale avec l’esprit de marchandage et l’égoïsme inconscient qui ramène tout à soi… que je ne prétende pas forcer Dieu à vouloir ce que je veux moi-même… but secret de tant de supplications et de neuvaines !

Vierge Marie, prier, ne serait-ce pas parfois me taire pour écouter monter en moi cette grande voix de l’Esprit qui sait mieux que moi ce qu’il faut demander au Père : non pas ce que j’aime mais ce qu’Il aime, le « pain de chaque jour », sans doute mais plus encore, en moi et dans les autres, le triomphe du bien sur le mal et le péché. « Que Votre règne arrive… que Votre volonté soit faite ». Prier pour accepter cette volonté quoi qu’il en coûte, pour qu’en me relevant, je n’ai pas l’inquiétude et l’angoisse de me demander si j’ai été entendue, mais cette paix profonde de sentir que, quoi qu’il arrive, j’ai déjà été exaucée puisque je ne demande que l’accomplissement de la volonté de Dieu ! Ainsi ma prière ne resserrera pas le monde à mes propres dimensions mais étendra au contraire mon âme aux dimensions du monde.

Vierge Marie, faites que, me dépouillant de mon esprit propre je vive enfin, à votre exemple, dans l’Esprit de Dieu. Obtenez-moi les grâces de cette pentecôte unique et sans cesse renouvelée pour que moi aussi, je sois transformée, jour après jour, par la docilité que je veux mettre désormais à vivre avec l’Hôte de mon âme pour écouter ses conseils et implorer sans cesse son secours !

D’après Paula Hoesl

Deuxième Mystère Glorieux : L’Ascension de Jésus au ciel.

Fruit de ce mystère : Le désir du Ciel

Une fois encore ils sont tous réunis dans la chambre haute, autour de la table, pour le repas.

Une fois encore, ils le contemplent avec le sentiment poignant qui précède les départs, quand ce bonheur d’être ensemble touche à son terme !

Quarante jours ont passé depuis la semaine bouleversante. Et, en ces quarante jours, que de fois Il est venu à l’improviste, le Maître toujours attendu. Il est venu à l’aube, dans le petit jour de la grisaille d’un matin, au lac de Tibériade, quand les pêcheurs étaient las d’une nuit passée à tirer les filets vides… Il était là sur la grève, attendant les pêcheurs fatigués, ayant préparé des poissons cuits sur le feu…

Maintenant toutes ces choses sont passées. Il n’y a plus qu’à suivre le Maître dans sa dernière course terrestre.

Comme il est simple le récit des Ecritures : « Il leva les mains au ciel pour les bénir, et ils le virent s’élancer dans les airs sans qu’ils puissent expliquer comment, et une nuée le déroba à leurs yeux. »

Et ils restent là, les yeux perdus, avec, en eux, une étrange joie mêlée de douleur. Il y a peu de temps, ils l’ont couché au tombeau dans les larmes et la détresse en croyant son œuvre morte en même temps que Lui. Maintenant, ce départ dans la majesté !… Mais un départ quand même ! Avec tout ce qu’il y a d’émouvant dans les départs dont on ignore la durée.

Mais voici que des nuées d’où il a disparu, voici qu’à ceux qui restent les yeux en l’air, comme aspirés par cet infini qui leur dérobe les secrets divins, apparaissent deux anges aux vêtements éblouissants : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à regarder en haut ? Ce Jésus enlevé au ciel, loin de vous reviendra un jour de la même manière… » Alors, dit l’Ecriture, ils redescendirent.

Fruit du Mystère : Le désir de la vie montante.

Ce n’est pas tout de regarder Jésus monter au ciel, n’est-ce pas Vierge Marie ? L’essentiel, c’est de prendre du courage pour le suivre, d’imiter les apôtres qui revinrent à Jérusalem, non dans la mélancolie si naturelle des séparations humaines mais avec cette joie haute et surnaturelle qui marque le progrès d’une âme. Moi aussi, je dois avoir une vie montante, moi aussi, je dois faire de chacun de mes jours comme une ascension perpétuelle, une marche généreuse à la suite de Jésus-Christ.

Et il faut bien que je le désire fortement pour éviter l’écueil des vies stationnaires, lorsque la jeunesse est passée avec ses bondissements qui font de chaque matin un nouveau départ. Un beau jour, sans s’en apercevoir, on s’installe dans ses meubles et on laisse aux autres le soin de courir les grandes routes et les belles aventures. On confond la paix intérieure –cette fermentation généreuse de la vie- avec un assouplissement progressif du désir et des générosités. On se croit devenu sage parce qu’on a coupé les ailes à ses désirs généreux. On vit de ses vertus acquises, capital qui s’effrite, hélas ! bien vite…

Que je ne me crois jamais « arrivée », Vierge Marie, parce que j’ai certaines habitudes chrétiennes de messe du dimanche, du chapelet dans ma poche, de cette lecture du soir, de ces mots que je prononce –est-ce toujours en y pensant vraiment ?- de certains gestes souvent machinaux… Ne suis-je pas en ce moment, -justement à cause de ces habitudes acquises et qui, sans que je m’en doute, ont doucement tourné à l’inerte routine- en train de m’acheminer vers les pensées du pharisien ? Je sens, je sens profondément quel danger subtil me menace, de me contenter des apparences et de ne plus voir qu’en moi peut-être, le rameau est déjà détaché de la branche… Vierge Marie, que je ne sois pas ce pharisien retors qui se rassure en lui-même à cause de l’observation de la loi !

Ce danger qui me guette, préservez-m ’en, Vierge Marie et si je récite mon Rosaire, ce n’est pas pour me rassurer sur ma vertu, mais pour lever les yeux vers ce monde éternel qui doit devenir ma demeure définitive.

Ce monde d’ici-bas, vous n’avez fait que nous le prêter mon Dieu. Vous ne voulez pas que nous  nous complaisions à dire comme le poète : « C’est ici ma maison, mon champ et mes amours. » Vous ne voulez pas que cet instinct de construire du durable, qui est si fort en nous, se trompe. Le durable, ce n’est pas pour ce monde, c’est pour l’autre. Faites que je ne m’attarde pas dans ce monde comme dans une demeure éternelle. Faites que je ne sacrifie jamais rien des biens spirituels aux biens périssables. Que je ne sois jamais retenue dans mes élans par ces ronces menues et tenaces des choses que je possède. Mon foyer, ma maison, mes amis, mes enfants, ma fortune… Mon Dieu, vous nous avez prêté les choses de la terre. Que je me sente toujours disponible à leur égard pour être seulement toute à vous.

Et parce que nous avons tellement la tentation de nous cramponner à ce que vous nous donnez, il est bon, mon Dieu que, de temps en temps, l’orage secoue notre demeure terrestre pour nous forcer de nouveau à lever les yeux vers le ciel. Il est bon à notre âme que des amis s’en aillent, que des êtres chéris nous précèdent dans l’au-delà, que des mains serrées se dénouent… Déchirement !… Libération !… Que nous serions légers dans notre course vers Vous si nous n’étions pas alourdis par tant de bagages inutiles.

Je ne vous demande pas, mon Dieu, de faire passer sur ma vie les grands orages dévastateurs… Je ne suis qu’une pauvre femme et j’ai besoin des choses que votre bonté m’a données, mais que je sache les oublier pour penser à Vous et aux autres, que je sache mettre mon cœur là où est mon trésor, là où ni la rouille ni les voleurs ne pourront l’atteindre.

Faites-moi passer, mon Dieu, du plan humain au plan surnaturel. « Ne restez pas là les yeux en l’air », dirent les anges aux disciples immobiles, c’est-à-dire comprenez les choses comme Dieu les comprend.

Apprenez-moi à juger les choses de la vie, non par la commune mesure humaine, mais avec les mesures de l’éternel. A voir avec votre regard et non avec le mien. A ne pas m’enliser dans mes propres conceptions, mes propres jugements, que je défends parfois avec une violence agressive. A ne pas arranger ma vie et celles des autres selon mon désir, mais selon le Vôtre. A être tous les jours, non comme la bouée amarrée au port, mais comme le beau voilier aux ailes frémissantes, prêt à prendre le large au moindre souffle du ciel…

Que je sois docile à votre souffle, ô mon Dieu, que je sois transparente à votre lumière pour qu’à travers moi, elle atteigne les autres qui me sont confiés. Que je vous trace en moi-même ce chemin libre par lequel Vous pourrez passer « pour faire en moi votre demeure ! »

Vierge Marie, en ce soir de ma journée humaine où je médite sur le mystère de l’Ascension, obtenez-moi toutes les grâces de perfection pour que ma vie soit une vie montante.

D’après Paula Hoesl

Premier Mystère Glorieux : La Résurrection de Notre-Seigneur

Fruit de ce mystère : La joie chrétienne

 « Dis-nous Marie, qu’as-tu vu en chemin ?

-J’ai vu le tombeau du Christ vivant et la gloire du Christ ressuscité !…

Joie et allégresse de ce matin de Pâques où, dans la pure fraîcheur de l’aube les saintes femmes courent vers le tombeau, portant les aromates et les parfums pour ensevelir le Maître que, dans la hâte d’une veille de sabbat, on n’a pu que rouler dans son linceul. Leur cœur les tire, vite, si vite ! Mais « qui déplacera pour nous la pierre du tombeau » ?…

Et voici le jardin, le tombeau ouvert que les gardes, dans leur terreur ont abandonné, cette lumière mystérieuse qui s’en échappe, le linceul soigneusement plié, le vide solennel et silencieux d’un tombeau d’où la mort est maintenant absente, et l’ange aux vêtements éblouissants : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts Celui qui est parmi les vivants ?… »

Et voici Marie-Madeleine avec son cœur éperdu qui se prosterne aux pieds du Maître, pleuré et retrouvé : « Marie !… : la voix qui appelle, qui entre dans l’âme apportant certitudes et espérance : dialogue qui commence entre le Christ et les âmes fidèles et ne prendra jamais fin !…

Et les apôtres, à leur tour, qui courent vers le tombeau, mais qui ne verront rien, eux, que les bandelettes gisantes et le linceul, bien plié dans un coin ; mais ce témoignage leur suffit : « Ils ont cru », dit solennellement l’Evangile.

On ne sait comment les recueillir toutes ces images de joie, ces souvenirs pleins d’allégresse de ce matin unique entre tous, plus beau que le premier matin qui se leva sur le monde au paradis terrestre.

Oh ! matin de Pâques qu’on imagine si lumineux sous le ciel palestinien !… Matin qui pour toujours, tant qu’il y aura des cœurs chrétiens, déversera la joie des Alléluia pleins de cloches !…

La joie chrétienne

Vierge Marie, qu’on ne nous dise plus que la croix du Christ assombrit l’horizon du monde, alors qu’elle n’est que le porche de la joie durable !… Est-ce le christianisme qui a inventé la mort ? le mal ? la souffrance ?… et ceux qui ont ôté la croix de leur vie en ont-ils en même temps ôté toutes les souffrances ? N’ont-ils jamais rencontré l’échec, la maladie, les déceptions, les rêves commencés et avortés ? La vie ne leur a-t-elle jamais semblé, « une chose dure qui serre de trop près et perpétuellement nous fait mal à l’âme[1]»… N’est-ce pas pour eux, alors que sera vrai le mot de Saint Paul : « Si le Christ n’est pas ressuscité, nous sommes les plus malheureux des hommes » ?

Mais le Christ est ressuscité ! Alléluia ! Les anges l’ont dit, les saintes femmes l’ont vu et des milliers et des milliers ont rendu témoignage tandis que Thomas, pour rassurer notre incrédulité, a mis ses doigts dans les trous béants des plaies saintes. Le Christ est ressuscité ! Alléluia ! Si nous ne pouvons pas le chanter tous les jours comme nous le chantons en chaque matin de Pâques, il faut que sans cesse, la récitation de notre rosaire, en nous ramenant devant le tombeau vide, nous rappelle que nous sommes les enfants de la joie !…

C’est grâce à ce matin de Pâques où le Christ est sorti vivant du tombeau que nous pouvons porter des fleurs dans les cimetières et regarder sans désespoir cette terre qui recouvre ceux qui nous ont quittés. Vierge Marie, c’est pour nous aussi que l’ange assis sur la pierre du tombeau lève le doigt vers le ciel : « ne cherchez plus parmi les morts celui qui est parmi les vivants ! » « Ils sont vivants, éternellement vivants, nos bien-aimés ; ils ont passé la porte obscure qui provisoirement les sépare de nous, mais c’est pour commencer la vie définitive dont la nôtre n’est qu’un prélude plus ou moins bref ; ils sont des invisibles, ils ne sont pas des absents ; ils cheminent près de nous, jusqu’à l’heure de la réunion définitive[2] »

Le Christ a vaincu la mort ; Il a vaincu pour nous la solitude humaine. Je suis seule peut-être dans ma maison et dans ma vie, je suis celle qui pleure et qui ne reconnaît pas sous les traits du jardinier Celui qu’elle pleure, jusqu’à ce que la voix connue appelle « Marie » !

Mon Dieu ! Ce matin de Pâques, c’est votre voix qui nous appelle chacun par notre nom pour mettre la joie jusqu’au plus intime définitivement et n’est-ce pas une joie infinie d’entendre Celui qui dit : « Ne pleure pas ! » ?

Je saurai maintenant vous reconnaître derrière tout ce qui vous cache… Vous êtes dans ma maison, vous êtes dans ma vie, vous êtes là pour m’appeler par mon nom et pour qu’au lieu de rester amère dans ma solitude, je courre moi aussi pour annoncer cette bonne nouvelle que je porte en moi comme une espérance invincible… Le Christ est ressuscité ! Il a remporté toutes les batailles ; Il est le Vainqueur ; que craindrais-je ? De quoi aurais-je peur ?

Et joie aussi que cette certitude du mal définitivement vaincu ! C’est dur, Vierge Marie de voir tout ce mal qui s’étale impudemment, torturant les corps, les cœurs et les âmes. Je suis là bien tranquille chez moi, et le mal du monde vient me souffleter brutalement : les vengeances, les atrocités, les colères, les haines, les injustices, les profits… Mon Dieu ! Tout en moi proteste ! Il faut que le mal soit vaincu pour que j’aie le courage d’élever mes enfants, de faire ma tâche de chaque jour, de résister à la pente glissante de cette immoralité qui emporte tout, de ces moqueries et injustices qui m’entourent… Vierge Marie, tout à l’heure, avant de prendre mon Rosaire, un poids d’amertume m’oppressait. Maintenant j’ai compris : le mal n’a qu’un triomphe passager… Celui qui va du Vendredi Saint au matin de Pâques. Je laisserai dire ceux qui se moquent de ma vie, ceux qui ricanent… Je sens en moi les paroles qui faisaient brûler d’amour le cœur des disciples d’Emmaüs. Ne faut-il pas que, comme le Christ a souffert, nous réalisions nous-mêmes la vérité des Béatitudes, cette joie au-delà des larmes, des injustices, des persécutions, de la pauvreté ?… Bienheureux ! Bienheureux ! Oh ! oui, bienheureux sommes-nous mon Dieu  puisque nous avons la certitude de vos promesses qui, au-delà de la nuit des temps, percent l’horizon comme l’aube du matin de Pâques.

Vierge Marie ! Faites qu’à force de réciter cette première dizaine, je sente grandir en moi la pure joie chrétienne qui est l’authentique témoignage des disciples de votre Fils !

D’après Paula Hoesl

[1] Marcel Proust

[2] Paul Claudel

Cinquième Mystère Douloureux : Jésus meurt sur la Croix

Fruit de ce mystère : Le don de soi

            En haut du chemin, il y a la petite colline où le drame s’achève. Le dénouement est brutal comme le reste. Cette tunique arrachée, ce corps meurtri étendu sur le bois rude et ces clous qui s’enfoncent dans les membres ! Notre cœur chrétien a peine à regarder ces scènes affreuses !

Et maintenant, sur le ciel de fin d’après-midi, voici que se détache la Croix de Jésus entre les deux autres condamnés. Au pied de celle qui porte l’écriteau : « Jésus, roi des Juifs », il y a le groupe, -si petit hélas !- des amis : sa mère et les saintes femmes… Seul Saint Jean est là, revenu, happé par son cœur. Peut-il laisser mourir seul, l’ami, le bien-aimé, sur la poitrine duquel sa tête reposait si tendrement quelques heures auparavant ?

Et ce sont les heures d’attente, les mystérieuses, les solennelles heures d’attente de toutes les agonies quand on épie autour d’un être qui s’en va, les derniers mots, les derniers regards, les dernières pensées… Oh ! Agonie de Jésus… Mère immobile, pauvre Mère ! Il ne vous reste que l’échange suprême de vos pensées. « Femme, voici votre fils ; Fils voici votre mère… » C’est le seul héritage que Marie reçoit de son Bien-Aimé : la pauvre humanité à aimer avec tout son cœur de mère. A cette heure solennelle, c’est l’adoption suprême. Elle ne répond rien. Elle reçoit cette mission. Et dans le grand silence de la terre et des cieux, dans ce grand silence de l’âme, Jésus put dire : « Tout est consommé ».

O Marie, apprenez-moi le sens profond de ce mystère. Je ne médite pas mon rosaire aujourd’hui pour apprendre à mourir mais pour apprendre à vivre.

« Donne-toi, comme mon Fils s’est donné… »

La vie chrétienne est amour, et l’amour est un don. Tout ce qui nous fait nous retourner sur nous-mêmes est misérable et infécond. Il faut franchir les étroites limites de notre « moi », briser ce tenace égoïsme qui sans cesse, comme un enfant mal élevé, crie : « Et moi ? » Ma joie c’est le don que je fais de moi-même ; je ne suis riche que de ce que je donne !

Et à qui me donnerais-je, mon Dieu, si ce n’est à vous ? Oh, Notre-Dame, aidez-moi à bien comprendre ce sens profond de toute vie chrétienne. Que pour moi les rapports avec Dieu ne soient pas un accord soigneusement passé : « Je donne ceci pour que vous me donniez cela. Votre part, la voilà Seigneur : cette Messe du dimanche, ces prières, moyennant quoi je suis tranquille et vous n’avez plus rien à me demander. J’équilibre mon budget spirituel… » Non ce n’est pas cela ! Ah ! je peux bien multiplier les prières, les aumônes et mêmes les sacrifices, si je ne me donne pas moi-même, je ne donne rien… Mon Dieu, faites que je regarde au fond de moi-même. N’aurais-je pas enterré moi aussi au fond du jardin ce « talent » que je n’ai pas envie que vous me demandiez… ?

Otez de moi cet esprit d’avarice spirituelle qui toujours calcule et suppute ses chances de gains et de perte. Si je vous donne tout, que me restera-t-il pour moi ?… Si je commence à vous donner généreusement tout ce que j’ai, n’allez-vous pas Seigneur, vous autoriser à en prendre plus ?… Est-ce-que je ne la sens pas au fond de moi-même cette peur lorsque j’entends votre demande… ? « Mon Dieu, jusque là, je veux bien, mais pas plus loin… Cela est à vous mais le reste est à moi !… »

O Notre-Dame, vous qui avez tout donné, aidez-moi à tout donner à mon tour. Chaque élan vers vous, mon Dieu est une richesse.

A qui me donnerais-je, mon Dieu, à travers vous ?… Mais à tous. Les autres sont là autour de moi : mon mari, mes enfants, cette amie, ce voisin, tous ceux que j’appelle mon prochain. Si je veux les aimer vraiment, non des lèvres mais du cœur, il faut que je me donne sans compter, en m’oubliant moi-même. Dans les grandes choses comme dans les petites ! Le monde souffre d’une pénurie d’amour parce que nous retenons pour nous ce qui devrait aller aux autres, parce que nous mesurons parcimonieusement notre cœur… Nous sommes des avares de notre tendresse, de notre compassion, de notre temps. Ce sourire qui mettrait une lumière dans la maison de cette pauvre femme, cette visite toujours remise, cette lettre attendue, ce désir personnel que je fais passer en priorité…

Mon Dieu ! Jamais sans doute vous me demanderez le suprême témoignage de « donner ma vie pour ceux que j’aime » car cela reste exceptionnel mais aidez-moi à ne pas oublier que ce soir en rentrant, mon mari attendra un sourire même si je suis épuisée, mes enfants auront besoin de moi même si j’ai un livre passionnant à terminer, et je pourrais énumérer toutes ces joies personnelles à sacrifier avec le sourire parce que quelqu’un est là qui frappe à la porte de mon cœur. Vais-je dire : Non ! Je n’ai pas le temps » à tous ceux qui ont besoin de moi ?…

« J’aurais commis peut-être bien des fautes, mais au moins je ne me serais pas épargné » écrivait Jacques Rivière. Il y en a tant qui s’épargnent ! Ils ont beau dire « qu’ils se dépensent sans compter », ce n’est vrai qu’en apparence. Ils s’agitent, ils se fatiguent, ils donnent ce qu’on ne demande pas, ils essaient de compenser… mais ils retiennent toujours ce qu’on aimerait tant recevoir : ce don profond qui est un renoncement à soi-même.

Vierge Marie, notre « moi » est si tenace qu’il n’est pas facile de s’en dépouiller. Faites que je comprenne la leçon de l’amour suprême de Jésus en Croix. Que je sache la retrouver chaque fois que j’assiste à la Messe, sans me laisser happer par mes soucis. Que cette goutte d’eau mise dans le calice me rappelle que la Messe est aussi mon offertoire et que le Christ veut que nous y associions notre offrande. Faites que je donne humblement ma vie quotidienne avec ses banalités pour qu’à travers toutes ces petites choses ce soit vraiment le meilleur de moi-même qui se donne.

Vierge Marie, vous qui étiez au pied de la croix, témoin de cette grande offrande, prenez avec cette dizaine mon grand désir pour qu’il devienne une réalité.

D’après Paula Hoesl