L’esprit de l’homme est comparable à un moulin qui tourne sans arrêt : jetez sous la meule de l’orge, vous aurez de la farine d’orge ; jetez du blé, vous aurez de la farine de blé. Si l’on nourrit l’esprit de livres mauvais, il produira nécessairement de mauvaises pensées, qui engendreront de mauvaises actions ; si on lui donne des livres frivoles, il enfantera des pensées frivoles ; mais si on lui donne de bons livres, il se tournera vers le bien. L’âme qui veut vraiment se remplir de Dieu doit fuir avec le plus grand soin non seulement les lectures mauvaises, mais même les lectures inutiles¹. »
Le Christ est ressuscité. Il est donc pleinement présent parmi nous. Mais nos aïeux défunts, eux, sont en attente de résurrection. Nous sommes leurs héritiers, aussi ce qu’ils ont pu écrire et faire nous concerne au plus haut chef. La vie chrétienne est en effet une constante tension entre cette culture léguée par des siècles de christianisme, et le moment présent durant lequel Jésus-Christ agit en chacun d’entre nous, qui sommes ses membres.
Cet héritage chrétien, qu’il soit liturgique, architectural, philosophique, artistique, ne constitue pas un patrimoine figé que nous devrions respecter au nom d’une simple morale humaniste ou d’un respect superstitieux des traditions, mais plutôt d’un geste qui concerne l’universalité du Bien commun et de l’Eglise mystique du Christ. Lorsqu’il traite du contact avec les grands hommes du passé dans son ouvrage La Vie Intellectuelle, le père Sertillanges évoque même la communion des saints : « On ne pense jamais isolément. On pense en société, en collaboration immense. On travaille avec les travailleurs du passé et du présent². »
Citer des auteurs du passé n’est donc pas seulement, comme on l’enseigne dans les écoles de rhétorique, un simple recours à l’argument d’autorité. C’est aussi un moyen de rendre sensible cette communion vivante avec eux. La préservation de l’héritage chrétien à travers l’histoire dépend de cette forme de solidarité entre les générations. Dom Guéranger constate à ce sujet que cette solidarité se maintient par « la docilité des peuples à la foi » et se perd par « le mauvais usage de la liberté humaine³ ». Terrible sentence !
L’effroyable déclin de la littérature française en est un bel exemple. On peut dater du 7 février 1857 le début de cet effondrement, date à laquelle Gustave Flaubert, accusé d’outrage à la morale publique et à la religion pour avoir écrit Madame Bovary, gagna son procès au nom de la liberté de l’Art. Le « génie créateur de l’artiste » fut constamment depuis placé par le droit moderne au-dessus de la morale et de la décence communes : au nom de ce dogme, on mesura même le génie de l’artiste à sa capacité d’enfreindre les lois esthétiques et morales les plus dûment reconnues jusqu’alors : bientôt, qu’il fût romancier, peintre, musicien ou poète, l’artiste censé servir le Bien commun comme tout un chacun, n’adora plus que la ravageuse flamme de son orgueil et la toute-puissance de sa transgression.
Un romancier, pourtant, René Bazin (à ne pas confondre avec son neveu Hervé), sut alors contrer le sophisme avec habileté : certes, le réalisme commandait de ne pas occulter le mal, car le rôle du romancier n’est pas de mentir sur la nature humaine. Mais l’aspiration au salut faisant aussi partie de la nature humaine, le romancier ne devait non plus ignorer ces fenêtres-là « par où la prière monte et l’espérance descend », au nom précisément de ce même réalisme. « Je crois, déclara-t-il dans une conférence⁴, que l’art est soumis à la loi morale, à laquelle n’échappe aucune manifestation de l’activité humaine, et qu’il y est d’autant mieux soumis que l’œuvre d’art est une œuvre d’enseignement, une leçon, un acte d’influence et de direction sur autrui. Je crois que le livre est une puissance extrêmement féconde, soit pour le bien, soit pour le mal. » Vérité que soutient également Dom Jean de Monléon, dans la citation placée en exergue de cet article.
Force est de constater que, pour s’être délibérément affranchie de toute règle morale, la littérature française postmoderne, tiraillée entre l’autofiction narcissique, l’expérimentation narrative formelle et la tyrannie du best-seller, est moribonde. La nécessité d’un renouveau catholique en ce domaine s’impose d’autant plus, pour rendre témoignage des « racines inaliénables de notre culture », dont il est question dans ce numéro.
G. GUINDON
Notes de bas de page
¹ Dom Jean de Monléon, Les Instruments de la perfection, éd. Saint Rémi.
² R.P. Sertillanges, La Vie Intellectuelle, éd. Meystre, ch. VII, « La lecture »
³ Dom Prosper Guéranger, Jésus-Christ roi de l’histoire
⁴ Les lecteurs de romans, conférence faite à Paris, salle de la Société de Géographie, le 20 mars 1900