Le goût

La beauté s’exprime dans bien des aspects de notre environnement quotidien, et elle est étroitement liée à la notion de goût. Mais qu’est-ce que le goût et avoir du goût ?

Diderot, paradoxalement, en avait déjà saisi les aspects principaux quand il disait :

« Qu’est-ce donc que le goût ? Une facilité acquise par des expériences réitérées, à saisir le vrai ou le bon, avec la circonstance qui le rend beau, et d’en être promptement et vivement touché. »

Le goût est donc une formation des sens vers tout ce qui est beau, et vrai et bien, que l’on doit pratiquer de façon répétitive, afin que le goût s’imprègne dans toutes les fibres de notre être et qu’il finisse par nous faire discerner rapidement ce qui est objectivement beau.

Dans la vie quotidienne, comment éduquer des enfants à avoir du goût ?

Nous pouvons nous efforcer d’éliminer tout ce qui pourrait jurer, ou être considéré de mauvais goût, tant dans notre décor familier, que dans notre tenue vestimentaire, ou dans les spectacles que nous regardons ou les musiques que nous écoutons.

C’est ainsi qu’en vivant dans une maison où tout respire l’harmonie, nous formons au jour le jour, et modelons l’aspiration qui porte nos jeunes enfants vers le Beau. Il faut également leur dire clairement que certains accords de sons, ou de couleurs, certaines représentations ou façons de se tenir, sont objectivement laids, et qu’ils puissent petit à petit exprimer eux-mêmes leurs préférences ou leurs détestations esthétiques.

Nous pourrons ainsi les guider dans cet apprentissage du beau, en leur expliquant, quand ils seront plus grands, quel bonheur on peut trouver dans l’harmonie des sens et de la raison. Cette imprégnation dès leur enfance leur servira de référence toute leur vie durant et, devenus adultes, ils auront un goût sûr et formé, vers le Beau, le Vrai, le Bien.

 

Itinéraire de nos joies

Nous sommes faits pour la béatitude du Ciel où nous vivrons dans une joie parfaite que nul ne pourra nous dérober. Sur cette terre, l’homme est en quête de ce bonheur. Malheureusement, que d’erreurs et d’égarements dans cette recherche. Cherchons à exprimer un itinéraire de la joie, en commençant par les plus petites d’entre elles que Notre-Seigneur n’a pas dédaignées (I) pour grimper peu à peu vers les plus élevées qui nous mettent en relation avec ce qui est beau (II). Que cette progression nous aide à rendre grâce (III).

I- Les signes corporels des états spirituels

Notre divin Sauveur, dans son infinie bénignité, nous a montré qu’Il ne méprisait pas les réjouissances sensibles auxquelles se livrent naturellement les hommes. Non seulement Il a voulu se rendre aux noces de Cana mais c’est là qu’Il a accompli son premier miracle. Et ce miracle fut de changer l’eau en un vin si excellent qu’il provoque la stupeur du maître du festin et la joie de tous les convives. Était-il manière plus exquise de nous manifester la légitimité de ces joies dont nous entourons nos grands événements ? D’une manière encore plus frappante, loin de repousser Marie-Madeleine qui répand sur lui son flacon de parfum d’un coût exorbitant, Il la défend avec vigueur et reproche à ses apôtres de la contrister : « c’est une bonne action qu’elle a faite à mon égard »1. C’est à son juste prix qu’Il a apprécié la traduction de l’élan d’amour de sa pénitente en l’offrande de ce nard très précieux. Comment s’en offusquerait-Il, Lui, qui en créant les hommes corps et âme, a ainsi voulu qu’ils expriment par des signes corporels les sentiments qu’ils éprouvent ?

Que personne ne recherche en ces comportements de Notre-Seigneur quelque opposition que ce soit avec la sainte quarantaine de son jeûne absolu ou avec sa vie toute pénitente ! Bien au contraire, c’est toujours la même et invariable traduction par le corps d’une orientation de l’âme qui en donne l’explication. C’est en effet parce que le Christ est venu comme l’expiateur universel qu’Il se livre à ces macérations terribles. L’année liturgique répercute ces pratiques diverses de joie ou de pénitence à travers ses fêtes nombreuses ou ses jours et ses temps d’austérité. Les fidèles savent qu’il est aussi recommandable de fêter Noël ou Pâques par l’agrément qu’on donne à ces journées que d’accepter généreusement les humbles renoncements de l’Avent ou du Carême.

Dans tous les cas, il faut avoir l’intelligence de ces gestes et de ces usages qui sont au service des réalités spirituelles élevées qu’ils signifient et les éducateurs doivent avoir le souci de la communiquer aux enfants dont ils ont la charge. Les réjouissances ne doivent, par exemple, pas se transformer en des fêtes gastronomiques où les corps seront repus tandis que les âmes appesanties par la matière seront incapables du moindre élan vers Dieu. Tous doivent finalement apprendre à vivre dans cette harmonie de l’âme et du corps où l’âme inspire au corps les inclinations qui la reflètent et où le corps favorise l’élan de l’âme vers les choses d’en-haut.

II – La découverte de ce qui est beau 

Si nous avons cru utile de rappeler comment Notre-Seigneur montra dans son existence sa condescendance envers ces joies que les hommes reçoivent des trois sens inférieurs que sont le toucher, l’odorat et le goût, ne nous étonnons pas qu’il nous convie à des joies qui, étant plus hautes, nous apporteront un bonheur plus grand. Et c’est en effet en vue du bonheur parfait que Dieu nous a créés.

Quelles sont ces joies plus élevées ? Ce sont tout d’abord celles qui nous arrivent de nos deux sens externes supérieurs : l’ouïe et la vue. Comme le remarque saint Thomas, ils se distinguent des trois autres en ce qu’ils entretiennent un rapport avec ce qui est beau. A la suite de nos sensations tactiles, gustatives ou olfactives, nous ne nous écrions jamais qu’elles nous ont mises en contact avec ce qui est beau ou avec ce qui est laid. Mais ces mots nous viennent spontanément à la suite de certaines impressions visuelles ou auditives.

Ce n’est toutefois encore qu’une étape dans la découverte de la beauté. Car le jugement sur la beauté appartient à l’intelligence. Elle seule est apte à connaître au sens plein et véritable de ce terme. Elle seule évaluera si sont bien présentes dans la chose ces trois conditions qui sont nécessaires à sa beauté : son intégrité ou sa perfection, sa proportion ou sa consonnance, son éclat ou sa clarté.

Mesurons le chemin parcouru, depuis les joies légitimes des trois sens inférieurs, en passant par celles des deux sens supérieurs pour maintenant parvenir à ce bonheur d’une intelligence éduquée, capable de savourer la qualité des chefs d’œuvre de la nature et de l’art et d’en distinguer les nuances et les subtilités.

Notre itinéraire est cependant loin d’être achevé. La beauté se comprend aussi selon un sens analogique. Nous admirons la beauté et la noblesse des héros et des saints. Nous apprenons à reconnaître la supériorité surnaturelle des vertus et des comportements chrétiens. Et rien ne nous paraît plus élevé que l’Evangile, la vie et la doctrine de notre doux Sauveur. Comment alors ne pas aspirer à ces splendeurs du Ciel et à ce bonheur parfait où, avec les anges et les saints, nous verrons Dieu face à face ?

Comme les parents et les éducateurs doivent avoir conscience de cette éducation à la beauté qui procurera à leurs enfants ces délectations toujours plus élevées ! Qu’ils gardent à l’esprit cette pensée d’Aristote : « Personne ne peut vivre sans délectation. C’est pourquoi celui qui est privé des délectations spirituelles, passe aux charnelles. »

III – De quelques joies en guise d’illustration

– Heureux les enfants initiés par leur mère à ces petits embellissements de leur maison, de l’oratoire familial ou de la table commune que l’on réussit avec des riens ;

– Heureux sont-ils quand ils entendent la voix maternelle chanter les belles chansons de la religion et des terroirs ;

– Heureux sont-ils si leur père les réveille au cours d’une nuit d’été pour aller voir les étoiles ou surprendre le soleil à son lever ;

– Heureux les parents qui ont vu leurs enfants la bouche bée et les yeux brillants devant l’infinité des flots de la mer ou la clarté du firmament ;

– Heureux les élèves dont les maîtres se battent pour que leur salle de classe, en plus de demeurer propre et bien rangée, soit riante et jolie ;

– Heureux les maîtres qui auront distingué sur le visage de leurs élèves la joie de travailler dans une telle salle ;

– Heureuses les patries charnelles dans lesquelles les maisons de Dieu et celles des hommes se fondent si harmonieusement dans la variété des paysages qu’on peine à distinguer la main de Dieu de celle de l’homme.

– Et heureux les peuples qui habitent dans ces lieux où se conjuguent si bien ces beautés du divin Artisan et de l’humain artisanat ;

– Heureux les prêtres qui donnent de leur temps et de leur dévouement pour la splendeur de leurs autels et de leurs cérémonies et qui font prier leur peuple sur de la beauté ;

– Heureux les enfants tôt formés au grand œuvre de la liturgie, au ballet sacré exécuté en l’honneur de Dieu et de son Christ ;

– Bienheureux surtout les enfants des hommes rachetés par le Sang de Jésus-Christ, appelés à vivre pour toujours à contempler les éternelles beautés du Ciel et de la Sainte Trinité.

Pour toute beauté et pour votre beauté,

nous vous rendons grâce, Seigneur.

R.P. Joseph

 

L’éveil au beau

Chers amis,

           Comme l’Eglise est attentive à tous en proposant chaque année à ses fidèles, l’occasion de se préparer par ce temps de l’Avent à cette grande fête de la Nativitél ! Qui peut traduire l’émerveillement, de cette nuit si merveilleuse, renouvelé tout au long des siècles ! Nous sommes bien loin de ces noëls païens qui tentent désespérément de réjouir des cœurs blasés par l’abondance et le luxe… Ce n’est pas la console ou le jeu dernier cri qui emplit le cœur du catholique et son absence sous le sapin ne jettera même pas une ombre sur le sourire de nos enfants ! Voilà la vraie liberté des enfants de Dieu ! Notre joie se situe bien plus haut : elle est dans le cœur de L’Enfant-Jésus et de Notre-Dame en ce jour où ils nous offrent le plus beau des cadeaux : leur amour !

Mais afin que cette joie nous soit révélée, il nous faut redevenir des petits enfants, il nous faut garder et cultiver cette capacité d’émerveillement qui est au fond de chacun de nous et que nul ne pourra ôter ! Chaque jour, entretenons cette faculté d’admiration, ne laissons pas nos cœurs s’étouffer sous un fatras de mauvaises nouvelles, de murs noirs, de chansons obscènes et d’informations délétères… Fermons les fenêtres de nos écrans, éteignons les notifications qui, sans relâche, viennent nous couper la parole pour nous informer de multiples « fake news » et profitons de cette faculté qu’a l’homme de s’émerveiller, pour toujours nous rapprocher davantage de notre créateur !

Comment ne pas s’être éblouis devant les beautés de la nature qui nous sont offertes chaque jour ! En effet pour qui sait bien le chercher, il ne se passe pas une journée, même par temps de brouillard ou de pluie, sans que nous soit offert un beau cadeau du ciel pour nous donner l’occasion de louer le créateur !

Mais savons-nous encore nous émerveiller ? Savons-nous prendre le temps de contempler, d’« apprendre à voir » 1?

Ce numéro nous aidera à retrouver « l’œil contemplatif », à comprendre l’importance de l’harmonie, à acquérir ce « savoir » qui n’est pas réservé aux générations précédentes et qui non seulement donnera une petite touche de joie à notre quotidien mais surtout nous attirera insensiblement mais de manière irréversible vers Dieu car le beau mène irrésistiblement vers le bien, vers la beauté même : Dieu !

Des articles de fond ravivent cette soif de nous émerveiller, mais nous avons aussi voulu joindre les applications très pratiques de Marie de Corsac, talentueuse conférencière, qui nous fait partager sa science et sa joie de transmettre comment découvrir et faire apprécier le beau !

Que ce temps de l’Avent prépare nos yeux, nos cœurs et nos âmes à accueillir dans un émerveillement, toujours renouvelé, l’Enfant-Dieu dans sa crèche !

 

Marie du Tertre

 

Juste une minute…

 

Je me souviens encore : j’avais quatre ans. Maman m’emmenait parfois faire un tour au magasin près de l’église. Elle me prenait par la main et me disait : « Entrons ! Juste une minute !»

Et puis quand j’ai commencé à aller à l’école, c’était toujours elle qui m’emmenait ; mais avant, nous montions les marches de l’église : « Entrons ! Juste une minute !»

Et puis, maintenant, je suis grand : onze ans ! Alors je vais seul à l’école, mais Maman me dit toujours : « Quand tu passes devant l’église, n’oublie jamais de faire une petite visite au bon Dieu pour lui parler de ton travail, de tes leçons, de tout… : juste une minute !»

Alors, quelquefois, je cours sur le chemin de l’école, ou bien je rencontre de vieux amis… et je m’arrête ! Mais je réussis toujours à avoir assez de temps pour entrer à l’église, tout suant, tout soufflant… Juste une minute !

Mais parfois, je vois un grand gars qui ricane…alors je deviens un peu hésitant ! Je passe devant la porte de l’église… mais il me semble entendre une voix qui me dit : « Alors ? Tu ne rentres pas aujourd’hui… Juste une minute !»

Il y a en moi des choses mauvaises et bonnes que personne ne connaît, que personne ne devine, sauf Notre Seigneur ! Et je suis content qu’Il le sache et qu’Il m’aide, lorsque je viens lui rendre une visite… « Juste une minute !»

Je sais bien ce qui arrive lorsque les gens meurent, mais ça ne m’inquiète pas, et voici pourquoi : lorsque Notre-Seigneur jugera mon âme, Il se souviendra de toutes les fois où je suis venu m’agenouiller devant Lui, « juste une minute !»

 

D’après un poème néo-zélandais