La Grande Chartreuse, terre de silence

Non loin de Grenoble, au pied du Grand Som, principal sommet du massif de la Chartreuse, se dresse depuis neuf siècles celle qu’on appelle la Grande Chartreuse. Fondé à la fin du XIe siècle par saint Bruno, avec l’appui d’Hugues, évêque de Grenoble, le monastère est conçu pour allier érémitisme et cénobitisme (vie en communauté). Berceau de l’ordre des Chartreux, la vie quotidienne y est dès l’origine rythmée par le silence.

La quête de saint Bruno

Né à Cologne, Bruno devient assez jeune chanoine de Reims où il est écolâtre, c’est-à-dire maître de l’enseignement, pendant 20 ans. Suite au décès de Gervais, archevêque de Reims, un nouvel archevêque du nom de Manassé, peu soucieux de sa charge et simoniaque, est élu. Bruno, pourtant intellectuel réputé, décide alors de tout quitter pour mener une vie érémitique. Accompagné par six de ses compagnons, il arrive en 1084 à Grenoble, où l’évêque du lieu, Hugues, lui suggère de s’installer dans les hauteurs du massif.

Deux ans plus tard, le 9 décembre 1086, Hugues ratifie solennellement les donations des 1 700 ha de terres qui constituent le « Désert ». Dans le monastère nouvellement fondé, saint Bruno établit une règle, les coutumes cartusiennes, qui ne seront mises par écrit qu’en 1127 par Guigues, cinquième prieur de la Chartreuse. Elles stipulent la clôture stricte, le nombre limité de pères (13) et de frères (16) par monastères ainsi que le respect strict du silence y compris en travaillant.

Dans le même esprit, les offices sont chantés en chant grégorien sobre, sans instrument de musique et sans polyphonie. Les statuts précisent également : « Notre application principale et notre vocation sont de vaquer au silence et à la solitude de la cellule. Elle est la terre sainte, le lieu où Dieu et son serviteur entretiennent de fréquents colloques, comme il se fait entre amis. Là, souvent l’âme s’unit au Verbe de Dieu, l’épouse à l’Époux, la terre au ciel, l’humain au divin ». (Statuts 4.1)

L’organisation de la vie dans le Désert

Les coutumes cartusiennes développent une spiritualité du désert, distinguant trois degrés de solitude : la séparation du monde, la garde de la cellule, où « l’ermite est comme un poisson dans l’eau » chap. 31, et la solitude du coeur.

Pour répondre au premier degré, la séparation du monde, Bruno choisit un lieu très escarpé, non par misanthropie et repli sur soi mais pour faciliter la solitude intérieure. Le moine est ainsi préservé des bruits qui dissipent la vie intérieure par la triple protection du désert, de la clôture et de la cellule.

Cette idée se retrouve dans l’agencement initial de toutes les chartreuses, dont la Grande Chartreuse : les cellules individuelles des moines sont groupées autour d’un cloître ou d’une galerie menant directement à l’église. À l’origine, seule l’église était une construction en pierre, les cellules, véritables habitations individuelles semblables aux cabanes des bûcherons, étaient en bois.

En contrebas, à quatre kilomètres de distance, se trouve la maison basse ou Correrie, où vivent les frères convers. On y trouve les ateliers, appelés obédiences, lieux du travail manuel, volontairement éloignés de la maison haute, où résident les pères, pour ne pas troubler leur silence. Chaque samedi, les frères de la maison basse montaient à la maison haute pour participer à la liturgie dominicale et à la vie commune, suivant la tradition des Laures des débuts du monachisme.

Guibert de Nogent, contemporain de saint Bruno, décrit ce premier monastère, précisant que les moines ont accès à l’eau courante : « Quant à l’eau, soit pour boire, soit pour les autres besoins, ils en ont autant qu’il leur en faut, par un conduit qui tourne autour de toutes les cellules, et arrive même dans l’intérieur par de petits tuyaux. »

La reconstruction du XVIIe siècle

De ce premier monastère, construit deux kilomètres plus haut que le monastère actuel, il ne reste rien. Il fut détruit par une avalanche en 1132. Un oratoire, dédié à Notre-Dame-des-Cabanes (Notre-Dame-de-Casalibus), fait mémoire de l’emplacement du premier réfectoire.

Le monastère fut donc reconstruit en contrebas. Toutefois, en raison des matériaux employés pour la construction des bâtiments, en l’occurrence le bois, la Grande Chartreuse connut un à deux sinistres majeurs par siècle, sans pertes humaines.

C’est suite à l’incendie de 1676, qui détruisit en grande partie la maison haute, que le prieur de l’époque, Dom Innocent Le Masson, entreprit de reconstruire le monastère selon un nouveau parti architectural, plus adapté aux besoins de l’ordre.

Forte d’une communauté de 120 religieux (pères et frères), le nombre de cellules a explosé. La Grande Chartreuse connaît son apogée démographique en même temps qu’elle devient une véritable puissance temporelle, en raison de l’exploitation industrielle du bois et du fer, assurant tout au long du XVIIe siècle des revenus conséquents. Par ailleurs, son territoire dépasse largement les limites du Désert initial, puisqu’il inclut tout le sud du massif montagneux.

Les bâtiments sont reconstruits intégralement en pierre de taille, dans le style classique du XVIIe siècle. L’architecture demeure toutefois très sobre, Dom Le Masson refusant tout ornement superflu. À ses yeux, la beauté des bâtiments réside uniquement dans leur symétrie et leurs proportions harmonieuses.

Outre la reconstruction en pierre, les travaux incluent des agrandissements et la prévention des incendies : les tuiles de bois sont remplacées par des tuiles d’ardoise, matériau importé à grand frais des Ardennes. Les bâtiments ainsi reconstruits, tout en rappelant l’idéal de simplicité de l’ordre, affirment le rang de la Grande Chartreuse aux yeux de tous. Ces bâtiments modernes sont classés monuments historiques depuis 1912.

Conclusion

En dépit de sa suppression à la Révolution et de l’expulsion manu militari des moines par la très anticléricale IIIe République en 1903, les chartreux poursuivent encore aujourd’hui la quête de silence de saint Bruno.

La Grande Chartreuse, « mémoire et lumière de l’ordre », selon une expression du chapitre général de l’ordre en 1371, témoigne encore aujourd’hui d’un mode de vie tout voué à la solitude et au silence. Chaque parole prononcée par un chartreux est une prière, tout comme ses silences.

Une médiéviste

Moïse au Buisson ardent

Le peuple hébreu, avant d’atteindre la Terre Promise, fut d’abord guidé par les patriarches : Abraham, Isaac, Jacob. Puis, après être demeuré en Égypte pendant plusieurs siècles, Dieu envoya Moïse pour le libérer de la servitude et lui donner la loi mosaïque, comprenant le Décalogue ainsi que l’ensemble des préceptes auxquels se soumettent les Juifs (circoncision, interdits alimentaires). Mais avant d’y parvenir et de les libérer d’Égypte, il fallut du temps. Dieu mit ce temps à profit pour travailler Moïse et le préparer à sa mission.

La vocation de Moïse
Après avoir tué un homme sous le coup de la colère, Moïse, qui occupait pourtant les plus hautes fonctions, doit fuir l’Égypte. Il trouve refuge dans le désert où il rencontre les Madianites, peuple de bergers nomades parmi lesquels Jethro, dont il épouse la fille, Séphora. Il entre alors au service de son beau-père. Mais, un jour qu’il fait paître ses brebis sur le Mont Horeb, Dieu se manifeste à lui sous la forme d’un buisson ardent.

Intrigué par le buisson qui brûle sans se consumer, Moïse cherche à s’en approcher quand Dieu lui dit alors : « N’approche pas d’ici, ôte tes sandales de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. » C’est dans cette attitude que Moïse apparaît le plus souvent : debout, nus pieds, à côté de ses sandales comme à Doura Europos, ou bien en train de se déchausser comme sur les mosaïques de Saint-Vital de Ravenne, ou plus tardivement sur un tableau de Domenico Fetti au XVIe siècle.

Dieu se manifeste à Moïse par l’intermédiaire du buisson ardent pour confier à celui qui fuyait précisément l’Égypte, la lourde tâche d’y retourner pour libérer ses frères captifs.

La vision du Buisson
Moïse est d’abord réticent à l’idée de retourner en Égypte. Pour le conforter dans sa mission, Dieu lui révèle alors son nom, le nom par lequel les Hébreux le reconnaîtront comme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob : Je suis celui qui suis. Paroles que l’on retrouve retranscrites sous sa forme grecque Ο Ω Ν sur les branches de la Croix du nimbe du Christ Pantocrator.

Si la plupart des théologiens s’accordent pour dire que le Buisson ardent est l’une des principales théophanies de l’Ancien Testament, des difficultés furent rencontrées dans sa représentation. Ces difficultés s’expliquent par la tradition aniconique juive et par l’interdiction judaïque, en usage dans l’Ancien Testament, de représenter Dieu. C’est pourquoi, avant qu’à l’époque moderne, l’habitude ne soit prise de figurer Dieu le Père au milieu des flammes, le buisson fut simplement représenté en flammes comme à Doura Europos, ou bien abritant la personne du Christ, préfigurant l’Incarnation. Parfois, comme sur le Ms Grec 510 de la Bnf, le Christ est remplacé par un ange, étant donné que Dieu ne se manifeste dans l’Ancien Testament que par l’intermédiaire de ses anges.

À partir du XIVe siècle, se développe également une iconographie particulièrement populaire en Orient : la Mère de Dieu du Buisson ardent. Aux yeux de nombreux théologiens, le buisson ardent est l’image de la Vierge qui enfante le Christ, feu divin, tout en gardant intacte sa virginité. La Vierge Théotokos, inscrite dans deux losanges (l’un vert évoquant la végétalité du buisson, l’autre rouge évoquant le feu), est entourée d’anges et d’archanges tandis qu’aux quatre coins sont figurés quatre préfigurations vétérotestamentaires de la virginité mariale : Moïse et le Buisson ardent ; l’échelle de Jacob ; la purification des lèvres d’Isaïe par un séraphin et la vision de la porte fermée du temple par le prophète Ézéchiel.

Bien que particulièrement populaire en Orient, l’habitude d’associer la Vierge au buisson se rencontre également en Occident, notamment sur le triptyque de Nicolas Forment (XVe siècle).

Conclusion
Lorsque Moïse fuit l’Égypte, il a près de 40 ans, mais ce n’est encore qu’au bout de 40 ans de vie dans la solitude du désert que Dieu se manifeste à lui, il a près de 80 ans. Moïse n’a pris la tête de son peuple qu’après une longue retraite dans la solitude du désert, à l’occasion de laquelle il eut la grande grâce de contempler Dieu par l’intermédiaire du Buisson ardent. C’est à cet emplacement, sur la montagne de l’Horeb, que sainte Hélène fit construire une chapelle dédiée à la Vierge, qui deviendra plus tard un monastère : le monastère Sainte-Catherine du Mont-Sinaï.

Une médiéviste

Le médiévalisme au XIXe siècle

Tandis qu’au fil des siècles l’Antiquité fut considérée en Occident comme la période de référence en matière culturelle et artistique, le Moyen Âge connaît un regain d’intérêt à partir des XVIIIe-XIXe siècles avec l’émergence du « médiévalisme ». La société du XIXe siècle, tout en conservant un certain attrait pour l’antique, via le néoclassicisme, s’illustre par son goût prononcé pour l’époque médiévale. C’est ainsi que le patrimoine médiéval, pourtant tombé dans l’oubli depuis le XVIe siècle, est redécouvert à la faveur d’une politique nationale de préservation du patrimoine. Ce médiévalisme est à la fois profane mais aussi religieux.

Le Moyen Âge vu par la Renaissance

À partir du XVIe siècle, les 1000 ans séparant l’Antiquité classique de la Renaissance sont arbitrairement qualifiés de « Moyen Âge » ou « media aetas ». L’expression, qui apparaît dès le XVe siècle sous la plume de certains artistes, sert à dénigrer une période considérée à tort comme décadente, en la réduisant à un intermédiaire obscur entre deux apogées civilisationnels, l’Empire romain et l’Ere moderne. Faire référence au Moyen Âge est alors perçu majoritairement comme un retour en arrière. Hormis quelques cas exceptionnels, la référence à la période médiévale se résume donc à des idées péjoratives, celle-ci étant perçue comme un déclin entre deux âges glorieux.

Pourtant les choses changent au XIXe siècle. Le romantisme du XIXe siècle inverse cette vision des choses. Sous la plume des auteurs romantiques, le Moyen Âge n’est plus un âge sombre mais l’époque des chevaliers, de l’amour courtois et des châteaux forts. En littérature, l’auteur le plus célèbre ayant incarné ce médiévalisme est Walter Scott, auteur d’Ivanhoé, suivi de près par Victor Hugo et Notre-Dame de Paris.

En parallèle du médiévalisme romantique, le Moyen Âge bénéficie d’un renouveau religieux, notamment en France. La période médiévale, tout en conservant son nom et les clichés forgés par l’homme moderne, devient elle aussi une période de référence artistique et culturelle.

Le Gothic Revival ou Renouveau Gothique

Le renouveau de l’architecture gothique est particulièrement important. Il s’amorce dès le XVIIIe siècle en Angleterre et aura un succès considérable aux États-Unis, où la plupart des édifices de culte érigés au XIXe siècle sont néogothiques. À l’origine, il s’agit pour l’église anglicane, séparée de l’Église catholique depuis le XVIe siècle, de se proclamer par ses choix architecturaux l’héritière de l’Église catholique d’Angleterre antérieure au schisme d’Henri VIII.

Toutefois ce style architectural n’est pas l’apanage de l’Eglise anglicane. Dans un contexte d’émancipation progressive du catholicisme après des années de clandestinité, les catholiques irlandais, qui retrouvent progressivement leurs droits civiques, érigent eux aussi des églises néo-gothiques en remplacement des cathédrales historiques restées aux mains des anglicans. C’est ainsi que sortent de terre la cathédrale Saint-Pierre de Belfast, construite dans les années 1860, et la cathédrale Saint-Patrick d’Armagh dont la construction fut interrompue à plusieurs reprises notamment en raison de la Grande Famine irlandaise.

En France, l’arrivée du néogothique est plus tardive. Elle coïncide avec la mise en place d’une politique patrimoniale au niveau national, sous la Monarchie de Juillet. En parallèle des restaurations rendues nécessaires par les destructions révolutionnaires, certaines églises, détruites, sont reconstruites à la mode médiévale avec une prédilection pour le néo-gothique. Ce renouveau gothique aura un tel succès que certains disent que davantage d’édifices gothiques furent construits au XIXe siècle qu’à l’époque médiévale.

Le retour à un état originel

Dans certains cas, les restaurations entreprises par les Monuments Historiques naissants sont complétées par des initiatives émanant du clergé. Les curés de paroisse eux-mêmes s’intéressent à l’histoire de leur église nouvellement réaffectée au culte pour lui rendre son état originel qui, dans certains cas, est antérieur aux aménagements liturgiques du Concile de Trente. L’état médiéval est préféré à l’état moderne qui était pourtant celui de leur église lors de la nationalisation des biens du clergé.

Ainsi, à Saint-Savin-sur-Gartempe (Vienne), en parallèle des travaux de restauration supervisés par Prosper Mérimée, le curé de l’époque, l’abbé Lebrun, supervise le réaménagement du chevet. Il réhabilite l’accès à la crypte principale, condamnée au XVIIe siècle par les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur suite aux sévices des guerres de religion. Il remet également en place les tables d’autel romanes délaissées par les mauristes. La crypte secondaire, dédiée à saint Marin depuis le XIe siècle, est également réhabilitée. Les reliques restantes sont replacées dans un sarcophage et le futur cardinal Pie, alors évêque de Poitiers, inaugure lui-même la réouverture de la crypte en 1869. Le chevet de l’ancienne abbatiale maintenant devenue église paroissiale, renoue au moins en partie avec son état d’origine, en l’occurrence son état médiéval antérieur à la fois aux sévices révolutionnaires et aux destructions des guerres de religion, particulièrement violentes en Poitou.

Conclusion

Contrairement à la Renaissance qui le dénigrait, le XIXe siècle renoue avec son passé médiéval, passé plus ou moins idéalisé. Ce médiévalisme se traduit de différentes façons qui traduisent chacune le nouvel idéal projeté sur la période médiévale, perçue non seulement comme une référence en matière architecturale, mais aussi comme le point de départ originel d’édifices en péril réaffectés au culte.

Une médiéviste

Tandis qu’au fil des siècles l’Antiquité fut considérée en Occident comme la période de référence en matière culturelle et artistique, le Moyen Âge connaît un regain d’intérêt à partir des XVIIIe-XIXe siècles avec l’émergence du « médiévalisme ». La société du XIXe siècle, tout en conservant un certain attrait pour l’antique, via le néoclassicisme, s’illustre par son goût prononcé pour l’époque médiévale. C’est ainsi que le patrimoine médiéval, pourtant tombé dans l’oubli depuis le XVIe siècle, est redécouvert à la faveur d’une politique nationale de préservation du patrimoine. Ce médiévalisme est à la fois profane mais aussi religieux.

Le Moyen Âge vu par la Renaissance

À partir du XVIe siècle, les 1000 ans séparant l’Antiquité classique de la Renaissance sont arbitrairement qualifiés de « Moyen Âge » ou « media aetas ». L’expression, qui apparaît dès le XVe siècle sous la plume de certains artistes, sert à dénigrer une période considérée à tort comme décadente, en la réduisant à un intermédiaire obscur entre deux apogées civilisationnels, l’Empire romain et l’Ere moderne. Faire référence au Moyen Âge est alors perçu majoritairement comme un retour en arrière. Hormis quelques cas exceptionnels, la référence à la période médiévale se résume donc à des idées péjoratives, celle-ci étant perçue comme un déclin entre deux âges glorieux.

Pourtant les choses changent au XIXe siècle. Le romantisme du XIXe siècle inverse cette vision des choses. Sous la plume des auteurs romantiques, le Moyen Âge n’est plus un âge sombre mais l’époque des chevaliers, de l’amour courtois et des châteaux forts. En littérature, l’auteur le plus célèbre ayant incarné ce médiévalisme est Walter Scott, auteur d’Ivanhoé, suivi de près par Victor Hugo et Notre-Dame de Paris.

En parallèle du médiévalisme romantique, le Moyen Âge bénéficie d’un renouveau religieux, notamment en France. La période médiévale, tout en conservant son nom et les clichés forgés par l’homme moderne, devient elle aussi une période de référence artistique et culturelle.

Le Gothic Revival ou Renouveau Gothique

Le renouveau de l’architecture gothique est particulièrement important. Il s’amorce dès le XVIIIe siècle en Angleterre et aura un succès considérable aux États-Unis, où la plupart des édifices de culte érigés au XIXe siècle sont néogothiques. À l’origine, il s’agit pour l’église anglicane, séparée de l’Église catholique depuis le XVIe siècle, de se proclamer par ses choix architecturaux l’héritière de l’Église catholique d’Angleterre antérieure au schisme d’Henri VIII.

Toutefois ce style architectural n’est pas l’apanage de l’Eglise anglicane. Dans un contexte d’émancipation progressive du catholicisme après des années de clandestinité, les catholiques irlandais, qui retrouvent progressivement leurs droits civiques, érigent eux aussi des églises néo-gothiques en remplacement des cathédrales historiques restées aux mains des anglicans. C’est ainsi que sortent de terre la cathédrale Saint-Pierre de Belfast, construite dans les années 1860, et la cathédrale Saint-Patrick d’Armagh dont la construction fut interrompue à plusieurs reprises notamment en raison de la Grande Famine irlandaise.

En France, l’arrivée du néogothique est plus tardive. Elle coïncide avec la mise en place d’une politique patrimoniale au niveau national, sous la Monarchie de Juillet. En parallèle des restaurations rendues nécessaires par les destructions révolutionnaires, certaines églises, détruites, sont reconstruites à la mode médiévale avec une prédilection pour le néo-gothique. Ce renouveau gothique aura un tel succès que certains disent que davantage d’édifices gothiques furent construits au XIXe siècle qu’à l’époque médiévale.

Le retour à un état originel

Dans certains cas, les restaurations entreprises par les Monuments Historiques naissants sont complétées par des initiatives émanant du clergé. Les curés de paroisse eux-mêmes s’intéressent à l’histoire de leur église nouvellement réaffectée au culte pour lui rendre son état originel qui, dans certains cas, est antérieur aux aménagements liturgiques du Concile de Trente. L’état médiéval est préféré à l’état moderne qui était pourtant celui de leur église lors de la nationalisation des biens du clergé.

Ainsi, à Saint-Savin-sur-Gartempe (Vienne), en parallèle des travaux de restauration supervisés par Prosper Mérimée, le curé de l’époque, l’abbé Lebrun, supervise le réaménagement du chevet. Il réhabilite l’accès à la crypte principale, condamnée au XVIIe siècle par les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur suite aux sévices des guerres de religion. Il remet également en place les tables d’autel romanes délaissées par les mauristes. La crypte secondaire, dédiée à saint Marin depuis le XIe siècle, est également réhabilitée. Les reliques restantes sont replacées dans un sarcophage et le futur cardinal Pie, alors évêque de Poitiers, inaugure lui-même la réouverture de la crypte en 1869. Le chevet de l’ancienne abbatiale maintenant devenue église paroissiale, renoue au moins en partie avec son état d’origine, en l’occurrence son état médiéval antérieur à la fois aux sévices révolutionnaires et aux destructions des guerres de religion, particulièrement violentes en Poitou.

Conclusion

Contrairement à la Renaissance qui le dénigrait, le XIXe siècle renoue avec son passé médiéval, passé plus ou moins idéalisé. Ce médiévalisme se traduit de différentes façons qui traduisent chacune le nouvel idéal projeté sur la période médiévale, perçue non seulement comme une référence en matière architecturale, mais aussi comme le point de départ originel d’édifices en péril réaffectés au culte.

Une médiéviste

Vices et vertus. Un combat qui se joue aussi dans l’art

Au Ve siècle, le poète chrétien Prudence écrivit la Psychomachie, poème épique en vers latin rédigé dans un style rappelant celui de l’Enéide de Virgile. Il relate le combat de l’âme qui, sous la plume de Prudence, prend la forme d’une lutte opposant de manière allégorique les vices aux vertus. Héritier d’une thématique populaire dans l’Antiquité, la Psychomachie fut l’un des poèmes les plus appréciés de la littérature médiévale.

Les vertus dans l’Antiquité

Dès l’Antiquité, différents auteurs théorisent les vices et les vertus. L’Apologue de Prodicos évoque Hercule, amené à choisir entre le chemin du vice, celui de la facilité, et celui de la vertu, ardu et semé d’embûches. De son côté, Aristote définit la vertu comme un juste milieu entre deux excès, les vices étant des déviations de ce juste milieu. C’est à lui que l’on doit la définition des quatre vertus cardinales : Prudence, Justice, Force et Tempérance.

Etymologiquement la vertu, virtus, dérive de vir, l’homme, ce qui en fait en apparence une qualité exclusivement virile. Pourtant, dans les arts comme dans la littérature, les vertus sont presque toujours représentées sous les traits d’une femme. Aux yeux des Romains, elles incarnent l’ordre et la discipline exigée du citoyen romain, par contraste avec la mollesse prétendue des « barbares ». Certaines sont divinisées telle la Concorde, fille de Jupiter et de Thémis, ou la Piété. Elles figurent notamment sur les monnaies impériales.

Dès les premiers siècles, les auteurs chrétiens comme Tertullien ou Grégoire le Grand reprennent la classification d’Aristote et christianisent les vertus et les vices. D’autres comme Prudence développent la thématique sous forme littéraire.

La psychomachie

La Psychomachie est largement connue et répandue dès les premiers siècles, mais il faut attendre le XIe siècle pour que les manuscrits enluminés du texte se multiplient. L’iconographie du combat des vices et des vertus apparaît alors également dans le décor monumental des églises. Comme auparavant, chaque vertu est personnifiée et dotée d’attributs, telle la Patience, casquée et armée, affrontant la colère aux cheveux hirsutes qui se blesse avec sa propre arme.

La plupart du temps, c’est le combat lui-même qui est mis en image : de manière très militaire un vice à terre est piétiné par une vertu dont la représentation est parée de toutes les marques du guerrier triomphant : heaume, bouclier, étendard, etc… Répété autant de fois qu’il y a de vices et de vertus, ce type de combat militaire apparaît parfois dans les intrados des fenêtres ou sur le tympan des portails. Apotropaïques, les vertus repoussent les vices en dehors de l’édifice.

Conclusion

La Psychomachie demeure populaire et largement répandue jusqu’à la fin du Moyen-Âge. Puis elle disparaît progressivement au profit du simple triomphe de la vertu sur le vice. Couronnées de laurier, les vertus chassent les vices comme sur le tableau d’Andrea Mantegna (XVIe siècle) où Minerve chasse les vices du jardin de la vertu.

Une médiéviste

Les colombes eucharistiques médiévales

Parmi les linges et les vases d’autel, il en est qui, de par leur fonction, sont plus sacrés que les autres : la patène, le calice, le ciboire ou l’ostensoir. Au fil des siècles, certains ont disparu et sont tombés dans l’oubli bien qu’ils aient été particulièrement précieux. C’est le cas notamment des colombes eucharistiques, vases liturgiques en forme de colombe destinés à conserver le corps du Christ, dont l’existence aujourd’hui est presqu’oubliée.

Les premiers vases liturgiques eucharistiques 

Dans les premiers temps de l’Église, l’Eucharistie était mise à l’abri des persécutions dans les demeures privées des premiers chrétiens où elle était précieusement préservée. Avec la paix de Constantin, des lieux de culte sont enfin érigés. Les Saintes Espèces sont alors conservées dans les basiliques nouvellement construites.

Des vases sacrés sont conçus spécialement pour cette fonction. Ils ont la forme d’une tour ou d’une colombe. La colombe, en or, était placée à l’intérieur de la tour qui était d’argent. Quant aux Hosties consacrées, elles étaient soigneusement ensevelies dans un linge de lin et placées à l’intérieur de la colombe, tel le corps du Christ enseveli dans son tombeau. On sait notamment que Constantin fit don à la basilique Saint-Pierre d’une tour et d’une colombe d’or très pur, enrichie de deux cent cinquante perles blanches. De même, le pape Hilaire donna à la basilique du Latran une tour d’argent et une colombe d’or.

D’abord utilisées conjointement pour conserver le corps du Christ dans une pièce à part, le sacrarium ou le pastophorium, l’habitude est prise de les exposer sur l’autel majeur, puis de les utiliser séparément : soit la colombe, soit la tour. À l’époque médiévale, la tour devient une pyxide, petit vase cylindrique au toit conique, tandis que la colombe prospère telle quelle avant de disparaître à l’époque moderne.

Usage des colombes 

Entre les IXe et XIIIe siècles, les colombes sont généralisées, surtout en France. On constate une production plus intense au XIIIe siècle suite au IVe Concile de Latran qui, en 1215, proclame solennellement le dogme de la Transsubstantiation. Traditionnellement en or ou en argent, elles pouvaient également être réalisées en bois, en ivoire, en cuivre doré ou émaillé. Les orfèvres limousins, alors particulièrement réputés, les produisaient en série et les vendaient dans toute l’Europe.

 

Usuellement, la colombe était accrochée au centre du ciborium ou à la voûte,  au-dessus de l’autel majeur. Elle était suspendue par une simple accroche au niveau des ailes, ou, dans certains cas, grâce à un petit plateau placé sous ses pattes pour la hisser via quatre chaînes. Une poulie permettait de la faire descendre, matérialisant ainsi visuellement la descente du Saint-Esprit sur l’autel. La suspension assurait la sécurisation des Saintes Espèces, les plaçant à l’abri des profanations, mais surtout, à l’époque, des rongeurs.

 

Ces colombes étaient très répandues en France, moins en Italie, où l’Eucharistie était conservée de préférence dans une armoire aménagée dans le mur derrière l’autel ou dans une salle à part, le secretarium. Avec le concile de Trente, les colombes eucharistiques sont remplacées par le tabernacle que nous connaissons aujourd’hui. Mais elles ne disparaissent pas pour autant : l’Esprit-Saint inondant l’autel de ses rayons est très présent dans l’art baroque.

Conclusion 

Beaucoup de ces colombes ont été fondues lors des guerres de religion puis à la Révolution, ce qui explique leur rareté et l’oubli dans lequel elles sont tombées. Toutefois, certaines ont été réalisées récemment, notamment une pour la cathédrale d’Albi. Outre de ressusciter ce qui était le tabernacle médiéval, la colombe, accrochée à la voûte abrite sous ses ailes le Saint-Sacrement. L’Esprit-Saint protège ainsi en hauteur l’Eucharistie des atteintes et profanations qui surviennent malheureusement trop souvent aujourd’hui.

Une médiéviste

 

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