Le médiévalisme au XIXe siècle

Tandis qu’au fil des siècles l’Antiquité fut considérée en Occident comme la période de référence en matière culturelle et artistique, le Moyen Âge connaît un regain d’intérêt à partir des XVIIIe-XIXe siècles avec l’émergence du « médiévalisme ». La société du XIXe siècle, tout en conservant un certain attrait pour l’antique, via le néoclassicisme, s’illustre par son goût prononcé pour l’époque médiévale. C’est ainsi que le patrimoine médiéval, pourtant tombé dans l’oubli depuis le XVIe siècle, est redécouvert à la faveur d’une politique nationale de préservation du patrimoine. Ce médiévalisme est à la fois profane mais aussi religieux.

Le Moyen Âge vu par la Renaissance

À partir du XVIe siècle, les 1000 ans séparant l’Antiquité classique de la Renaissance sont arbitrairement qualifiés de « Moyen Âge » ou « media aetas ». L’expression, qui apparaît dès le XVe siècle sous la plume de certains artistes, sert à dénigrer une période considérée à tort comme décadente, en la réduisant à un intermédiaire obscur entre deux apogées civilisationnels, l’Empire romain et l’Ere moderne. Faire référence au Moyen Âge est alors perçu majoritairement comme un retour en arrière. Hormis quelques cas exceptionnels, la référence à la période médiévale se résume donc à des idées péjoratives, celle-ci étant perçue comme un déclin entre deux âges glorieux.

Pourtant les choses changent au XIXe siècle. Le romantisme du XIXe siècle inverse cette vision des choses. Sous la plume des auteurs romantiques, le Moyen Âge n’est plus un âge sombre mais l’époque des chevaliers, de l’amour courtois et des châteaux forts. En littérature, l’auteur le plus célèbre ayant incarné ce médiévalisme est Walter Scott, auteur d’Ivanhoé, suivi de près par Victor Hugo et Notre-Dame de Paris.

En parallèle du médiévalisme romantique, le Moyen Âge bénéficie d’un renouveau religieux, notamment en France. La période médiévale, tout en conservant son nom et les clichés forgés par l’homme moderne, devient elle aussi une période de référence artistique et culturelle.

Le Gothic Revival ou Renouveau Gothique

Le renouveau de l’architecture gothique est particulièrement important. Il s’amorce dès le XVIIIe siècle en Angleterre et aura un succès considérable aux États-Unis, où la plupart des édifices de culte érigés au XIXe siècle sont néogothiques. À l’origine, il s’agit pour l’église anglicane, séparée de l’Église catholique depuis le XVIe siècle, de se proclamer par ses choix architecturaux l’héritière de l’Église catholique d’Angleterre antérieure au schisme d’Henri VIII.

Toutefois ce style architectural n’est pas l’apanage de l’Eglise anglicane. Dans un contexte d’émancipation progressive du catholicisme après des années de clandestinité, les catholiques irlandais, qui retrouvent progressivement leurs droits civiques, érigent eux aussi des églises néo-gothiques en remplacement des cathédrales historiques restées aux mains des anglicans. C’est ainsi que sortent de terre la cathédrale Saint-Pierre de Belfast, construite dans les années 1860, et la cathédrale Saint-Patrick d’Armagh dont la construction fut interrompue à plusieurs reprises notamment en raison de la Grande Famine irlandaise.

En France, l’arrivée du néogothique est plus tardive. Elle coïncide avec la mise en place d’une politique patrimoniale au niveau national, sous la Monarchie de Juillet. En parallèle des restaurations rendues nécessaires par les destructions révolutionnaires, certaines églises, détruites, sont reconstruites à la mode médiévale avec une prédilection pour le néo-gothique. Ce renouveau gothique aura un tel succès que certains disent que davantage d’édifices gothiques furent construits au XIXe siècle qu’à l’époque médiévale.

Le retour à un état originel

Dans certains cas, les restaurations entreprises par les Monuments Historiques naissants sont complétées par des initiatives émanant du clergé. Les curés de paroisse eux-mêmes s’intéressent à l’histoire de leur église nouvellement réaffectée au culte pour lui rendre son état originel qui, dans certains cas, est antérieur aux aménagements liturgiques du Concile de Trente. L’état médiéval est préféré à l’état moderne qui était pourtant celui de leur église lors de la nationalisation des biens du clergé.

Ainsi, à Saint-Savin-sur-Gartempe (Vienne), en parallèle des travaux de restauration supervisés par Prosper Mérimée, le curé de l’époque, l’abbé Lebrun, supervise le réaménagement du chevet. Il réhabilite l’accès à la crypte principale, condamnée au XVIIe siècle par les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur suite aux sévices des guerres de religion. Il remet également en place les tables d’autel romanes délaissées par les mauristes. La crypte secondaire, dédiée à saint Marin depuis le XIe siècle, est également réhabilitée. Les reliques restantes sont replacées dans un sarcophage et le futur cardinal Pie, alors évêque de Poitiers, inaugure lui-même la réouverture de la crypte en 1869. Le chevet de l’ancienne abbatiale maintenant devenue église paroissiale, renoue au moins en partie avec son état d’origine, en l’occurrence son état médiéval antérieur à la fois aux sévices révolutionnaires et aux destructions des guerres de religion, particulièrement violentes en Poitou.

Conclusion

Contrairement à la Renaissance qui le dénigrait, le XIXe siècle renoue avec son passé médiéval, passé plus ou moins idéalisé. Ce médiévalisme se traduit de différentes façons qui traduisent chacune le nouvel idéal projeté sur la période médiévale, perçue non seulement comme une référence en matière architecturale, mais aussi comme le point de départ originel d’édifices en péril réaffectés au culte.

Une médiéviste

Tandis qu’au fil des siècles l’Antiquité fut considérée en Occident comme la période de référence en matière culturelle et artistique, le Moyen Âge connaît un regain d’intérêt à partir des XVIIIe-XIXe siècles avec l’émergence du « médiévalisme ». La société du XIXe siècle, tout en conservant un certain attrait pour l’antique, via le néoclassicisme, s’illustre par son goût prononcé pour l’époque médiévale. C’est ainsi que le patrimoine médiéval, pourtant tombé dans l’oubli depuis le XVIe siècle, est redécouvert à la faveur d’une politique nationale de préservation du patrimoine. Ce médiévalisme est à la fois profane mais aussi religieux.

Le Moyen Âge vu par la Renaissance

À partir du XVIe siècle, les 1000 ans séparant l’Antiquité classique de la Renaissance sont arbitrairement qualifiés de « Moyen Âge » ou « media aetas ». L’expression, qui apparaît dès le XVe siècle sous la plume de certains artistes, sert à dénigrer une période considérée à tort comme décadente, en la réduisant à un intermédiaire obscur entre deux apogées civilisationnels, l’Empire romain et l’Ere moderne. Faire référence au Moyen Âge est alors perçu majoritairement comme un retour en arrière. Hormis quelques cas exceptionnels, la référence à la période médiévale se résume donc à des idées péjoratives, celle-ci étant perçue comme un déclin entre deux âges glorieux.

Pourtant les choses changent au XIXe siècle. Le romantisme du XIXe siècle inverse cette vision des choses. Sous la plume des auteurs romantiques, le Moyen Âge n’est plus un âge sombre mais l’époque des chevaliers, de l’amour courtois et des châteaux forts. En littérature, l’auteur le plus célèbre ayant incarné ce médiévalisme est Walter Scott, auteur d’Ivanhoé, suivi de près par Victor Hugo et Notre-Dame de Paris.

En parallèle du médiévalisme romantique, le Moyen Âge bénéficie d’un renouveau religieux, notamment en France. La période médiévale, tout en conservant son nom et les clichés forgés par l’homme moderne, devient elle aussi une période de référence artistique et culturelle.

Le Gothic Revival ou Renouveau Gothique

Le renouveau de l’architecture gothique est particulièrement important. Il s’amorce dès le XVIIIe siècle en Angleterre et aura un succès considérable aux États-Unis, où la plupart des édifices de culte érigés au XIXe siècle sont néogothiques. À l’origine, il s’agit pour l’église anglicane, séparée de l’Église catholique depuis le XVIe siècle, de se proclamer par ses choix architecturaux l’héritière de l’Église catholique d’Angleterre antérieure au schisme d’Henri VIII.

Toutefois ce style architectural n’est pas l’apanage de l’Eglise anglicane. Dans un contexte d’émancipation progressive du catholicisme après des années de clandestinité, les catholiques irlandais, qui retrouvent progressivement leurs droits civiques, érigent eux aussi des églises néo-gothiques en remplacement des cathédrales historiques restées aux mains des anglicans. C’est ainsi que sortent de terre la cathédrale Saint-Pierre de Belfast, construite dans les années 1860, et la cathédrale Saint-Patrick d’Armagh dont la construction fut interrompue à plusieurs reprises notamment en raison de la Grande Famine irlandaise.

En France, l’arrivée du néogothique est plus tardive. Elle coïncide avec la mise en place d’une politique patrimoniale au niveau national, sous la Monarchie de Juillet. En parallèle des restaurations rendues nécessaires par les destructions révolutionnaires, certaines églises, détruites, sont reconstruites à la mode médiévale avec une prédilection pour le néo-gothique. Ce renouveau gothique aura un tel succès que certains disent que davantage d’édifices gothiques furent construits au XIXe siècle qu’à l’époque médiévale.

Le retour à un état originel

Dans certains cas, les restaurations entreprises par les Monuments Historiques naissants sont complétées par des initiatives émanant du clergé. Les curés de paroisse eux-mêmes s’intéressent à l’histoire de leur église nouvellement réaffectée au culte pour lui rendre son état originel qui, dans certains cas, est antérieur aux aménagements liturgiques du Concile de Trente. L’état médiéval est préféré à l’état moderne qui était pourtant celui de leur église lors de la nationalisation des biens du clergé.

Ainsi, à Saint-Savin-sur-Gartempe (Vienne), en parallèle des travaux de restauration supervisés par Prosper Mérimée, le curé de l’époque, l’abbé Lebrun, supervise le réaménagement du chevet. Il réhabilite l’accès à la crypte principale, condamnée au XVIIe siècle par les bénédictins de la Congrégation de Saint-Maur suite aux sévices des guerres de religion. Il remet également en place les tables d’autel romanes délaissées par les mauristes. La crypte secondaire, dédiée à saint Marin depuis le XIe siècle, est également réhabilitée. Les reliques restantes sont replacées dans un sarcophage et le futur cardinal Pie, alors évêque de Poitiers, inaugure lui-même la réouverture de la crypte en 1869. Le chevet de l’ancienne abbatiale maintenant devenue église paroissiale, renoue au moins en partie avec son état d’origine, en l’occurrence son état médiéval antérieur à la fois aux sévices révolutionnaires et aux destructions des guerres de religion, particulièrement violentes en Poitou.

Conclusion

Contrairement à la Renaissance qui le dénigrait, le XIXe siècle renoue avec son passé médiéval, passé plus ou moins idéalisé. Ce médiévalisme se traduit de différentes façons qui traduisent chacune le nouvel idéal projeté sur la période médiévale, perçue non seulement comme une référence en matière architecturale, mais aussi comme le point de départ originel d’édifices en péril réaffectés au culte.

Une médiéviste

Vices et vertus. Un combat qui se joue aussi dans l’art

Au Ve siècle, le poète chrétien Prudence écrivit la Psychomachie, poème épique en vers latin rédigé dans un style rappelant celui de l’Enéide de Virgile. Il relate le combat de l’âme qui, sous la plume de Prudence, prend la forme d’une lutte opposant de manière allégorique les vices aux vertus. Héritier d’une thématique populaire dans l’Antiquité, la Psychomachie fut l’un des poèmes les plus appréciés de la littérature médiévale.

Les vertus dans l’Antiquité

Dès l’Antiquité, différents auteurs théorisent les vices et les vertus. L’Apologue de Prodicos évoque Hercule, amené à choisir entre le chemin du vice, celui de la facilité, et celui de la vertu, ardu et semé d’embûches. De son côté, Aristote définit la vertu comme un juste milieu entre deux excès, les vices étant des déviations de ce juste milieu. C’est à lui que l’on doit la définition des quatre vertus cardinales : Prudence, Justice, Force et Tempérance.

Etymologiquement la vertu, virtus, dérive de vir, l’homme, ce qui en fait en apparence une qualité exclusivement virile. Pourtant, dans les arts comme dans la littérature, les vertus sont presque toujours représentées sous les traits d’une femme. Aux yeux des Romains, elles incarnent l’ordre et la discipline exigée du citoyen romain, par contraste avec la mollesse prétendue des « barbares ». Certaines sont divinisées telle la Concorde, fille de Jupiter et de Thémis, ou la Piété. Elles figurent notamment sur les monnaies impériales.

Dès les premiers siècles, les auteurs chrétiens comme Tertullien ou Grégoire le Grand reprennent la classification d’Aristote et christianisent les vertus et les vices. D’autres comme Prudence développent la thématique sous forme littéraire.

La psychomachie

La Psychomachie est largement connue et répandue dès les premiers siècles, mais il faut attendre le XIe siècle pour que les manuscrits enluminés du texte se multiplient. L’iconographie du combat des vices et des vertus apparaît alors également dans le décor monumental des églises. Comme auparavant, chaque vertu est personnifiée et dotée d’attributs, telle la Patience, casquée et armée, affrontant la colère aux cheveux hirsutes qui se blesse avec sa propre arme.

La plupart du temps, c’est le combat lui-même qui est mis en image : de manière très militaire un vice à terre est piétiné par une vertu dont la représentation est parée de toutes les marques du guerrier triomphant : heaume, bouclier, étendard, etc… Répété autant de fois qu’il y a de vices et de vertus, ce type de combat militaire apparaît parfois dans les intrados des fenêtres ou sur le tympan des portails. Apotropaïques, les vertus repoussent les vices en dehors de l’édifice.

Conclusion

La Psychomachie demeure populaire et largement répandue jusqu’à la fin du Moyen-Âge. Puis elle disparaît progressivement au profit du simple triomphe de la vertu sur le vice. Couronnées de laurier, les vertus chassent les vices comme sur le tableau d’Andrea Mantegna (XVIe siècle) où Minerve chasse les vices du jardin de la vertu.

Une médiéviste

Les colombes eucharistiques médiévales

Parmi les linges et les vases d’autel, il en est qui, de par leur fonction, sont plus sacrés que les autres : la patène, le calice, le ciboire ou l’ostensoir. Au fil des siècles, certains ont disparu et sont tombés dans l’oubli bien qu’ils aient été particulièrement précieux. C’est le cas notamment des colombes eucharistiques, vases liturgiques en forme de colombe destinés à conserver le corps du Christ, dont l’existence aujourd’hui est presqu’oubliée.

Les premiers vases liturgiques eucharistiques 

Dans les premiers temps de l’Église, l’Eucharistie était mise à l’abri des persécutions dans les demeures privées des premiers chrétiens où elle était précieusement préservée. Avec la paix de Constantin, des lieux de culte sont enfin érigés. Les Saintes Espèces sont alors conservées dans les basiliques nouvellement construites.

Des vases sacrés sont conçus spécialement pour cette fonction. Ils ont la forme d’une tour ou d’une colombe. La colombe, en or, était placée à l’intérieur de la tour qui était d’argent. Quant aux Hosties consacrées, elles étaient soigneusement ensevelies dans un linge de lin et placées à l’intérieur de la colombe, tel le corps du Christ enseveli dans son tombeau. On sait notamment que Constantin fit don à la basilique Saint-Pierre d’une tour et d’une colombe d’or très pur, enrichie de deux cent cinquante perles blanches. De même, le pape Hilaire donna à la basilique du Latran une tour d’argent et une colombe d’or.

D’abord utilisées conjointement pour conserver le corps du Christ dans une pièce à part, le sacrarium ou le pastophorium, l’habitude est prise de les exposer sur l’autel majeur, puis de les utiliser séparément : soit la colombe, soit la tour. À l’époque médiévale, la tour devient une pyxide, petit vase cylindrique au toit conique, tandis que la colombe prospère telle quelle avant de disparaître à l’époque moderne.

Usage des colombes 

Entre les IXe et XIIIe siècles, les colombes sont généralisées, surtout en France. On constate une production plus intense au XIIIe siècle suite au IVe Concile de Latran qui, en 1215, proclame solennellement le dogme de la Transsubstantiation. Traditionnellement en or ou en argent, elles pouvaient également être réalisées en bois, en ivoire, en cuivre doré ou émaillé. Les orfèvres limousins, alors particulièrement réputés, les produisaient en série et les vendaient dans toute l’Europe.

 

Usuellement, la colombe était accrochée au centre du ciborium ou à la voûte,  au-dessus de l’autel majeur. Elle était suspendue par une simple accroche au niveau des ailes, ou, dans certains cas, grâce à un petit plateau placé sous ses pattes pour la hisser via quatre chaînes. Une poulie permettait de la faire descendre, matérialisant ainsi visuellement la descente du Saint-Esprit sur l’autel. La suspension assurait la sécurisation des Saintes Espèces, les plaçant à l’abri des profanations, mais surtout, à l’époque, des rongeurs.

 

Ces colombes étaient très répandues en France, moins en Italie, où l’Eucharistie était conservée de préférence dans une armoire aménagée dans le mur derrière l’autel ou dans une salle à part, le secretarium. Avec le concile de Trente, les colombes eucharistiques sont remplacées par le tabernacle que nous connaissons aujourd’hui. Mais elles ne disparaissent pas pour autant : l’Esprit-Saint inondant l’autel de ses rayons est très présent dans l’art baroque.

Conclusion 

Beaucoup de ces colombes ont été fondues lors des guerres de religion puis à la Révolution, ce qui explique leur rareté et l’oubli dans lequel elles sont tombées. Toutefois, certaines ont été réalisées récemment, notamment une pour la cathédrale d’Albi. Outre de ressusciter ce qui était le tabernacle médiéval, la colombe, accrochée à la voûte abrite sous ses ailes le Saint-Sacrement. L’Esprit-Saint protège ainsi en hauteur l’Eucharistie des atteintes et profanations qui surviennent malheureusement trop souvent aujourd’hui.

Une médiéviste

 

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La vie de sainte Radegonde

Sainte Radegonde, princesse thuringienne devenue reine des Francs puis moniale est au nombre de ces saintes mérovingiennes qui rayonnèrent à une époque où, après la chute de l’Empire romain, les jeunes royaumes chrétiens se perdaient en guerres intestines opposant les membres d’une même famille. Prisonnière des Francs après la conquête de la Thuringe, elle épouse Clotaire Ier, fils de Clovis, en 539. Après que celui-ci a fait assassiner son propre frère, elle décide de s’en séparer et se retire à Poitiers où elle fonde l’abbaye Sainte-Croix, pour laquelle elle obtint de l’empereur Justin II, une relique de la Vraie Croix. Elle se lie d’amitié avec Venance Fortunat, évêque de Poitiers, et c’est lui qui, après sa mort, rédige sa vie pour faire perdurer la mémoire de cette reine devenue moniale, qui eut une très forte influence sur les hommes de son temps. Cette vie nous est parvenue dans une version enluminée médiévale et conservée à la Médiathèque de Poitiers (Ms 250).

Le manuscrit 

Copié et peint au XIe ou au début du XIIe siècle, le manuscrit de la Vie de sainte Radegonde est l’un des plus remarquables exemples de manuscrits enluminés médiévaux. Il compte 79 folios reprenant la biographie de Fortunat et celle d’une moniale dénommée Baudovinie, qui entreprit également de transmettre à la postérité la mémoire de la reine et abbesse. Tous deux sont représentés en pleine page dans le manuscrit pour signifier qu’ils en sont les auteurs.

Leur texte est accompagné d’un grand nombre de folios peints, reprenant page après page les grands temps de la vie de la sainte comme son mariage avec Clotaire, sa prise d’habit, ainsi que ses miracles : guérison des aveugles, délivrance de possédés etc. Chaque folio peint rappelle tour à tour la piété de la sainte mais aussi les humbles tâches et œuvres de Charité quotidienne auquel elle se prêtait malgré son statut de reine : elle lave les pieds des indigents, les nourrit et soigne les malades.

On dit même qu’en tant qu’abbesse elle participait aux tâches ménagères de son monastère et que, deux ans après sa mort, en 589, la nouvelle abbesse Leubovère fit face à une révolte de moniales qui, une fois la sainte décédée, n’acceptaient plus d’être traitées comme des domestiques. Pour la plupart issues de l’aristocratie franque, ces moniales avaient suivi Radegonde pour échapper à un mariage qu’elles ne souhaitaient pas, la pauvreté du monastère leur était particulièrement difficile à vivre.

La vie monastique comme mort au monde

L’ascèse et la vie de pénitence que s’infligeait Radegonde est d’ailleurs au cœur du récit et des images qui l’accompagnent. On la voit dormir à côté du lit de son époux lors de la nuit de noce, après avoir longuement prié. Même avant de prendre l’habit, elle s’efforce de mener une vie de piété et de pénitence, proche de celle de la moniale qu’elle deviendra.  Sa mort au monde, dont les prémices sont annoncées dès sa vie à la cour, ne se réduit toutefois pas à une simple dévotion nocturne. Elle se traduit par la suite par un retrait total du monde, retrait que les enluminures du manuscrit rendent particulièrement évident. Une fois entrée au monastère, Radegonde n’en sort pas, pas même pour opérer ses nombreux miracles. C’est depuis sa cellule qu’elle guérit les aveugles, délivre les possédés qui lui sont apportés. Telle une recluse, elle officie depuis sa cellule. Seule une fenêtre laisse apparaître son visage. Ce n’est que par cette fenêtre qu’elle garde contact avec ce monde.

Conclusion 

En quittant la cours de Clotaire dont elle était l’épouse, Radegonde, plus que tout autre, a renoncé à tout pour suivre Dieu. Elle a fait sien l’idéal monastique de renoncement en se privant de tout ce que sa position de reine lui procurait d’opulence et de confort. Certes elle conserva son statut même après être devenue moniale : c’est bien parce qu’elle était reine des Francs qu’elle obtint une relique de la Vraie Croix. Mais l’influence qu’elle avait de par son statut, elle l’usa pour corriger les mœurs de ses contemporains : à la mort de Clotaire, elle usa de son autorité pour rétablir la paix entre ses fils, œuvrant ainsi à l’unité du royaume franc alors en proie aux querelles fratricides.

Une médiéviste

 

Noé ivre ou l’humiliation d’un patriarche

Tous nous connaissons Noé, patriarche incontournable de la Genèse, qui reçut de Dieu la mission de sauver toutes les créatures du Déluge. Beaucoup oublient en revanche ce qu’il devient après la sortie de l’arche. D’abord reconnaissant envers Dieu, Noé offre un sacrifice en action de grâce. Puis obéissant à l’ordre divin, réitéré, de cultiver la terre, il plante une vigne et produit du vin. Comme tout vigneron, il boit son vin, mais il en boit trop et finit par s’enivrer. S’allongeant sous sa tente, il dévoile alors sa nudité. C’est l’épisode de son ivresse, épisode qui est notamment représenté à la voûte de l’abbatiale de Saint-Savin-sur-Gartempe (XIe siècle, Vienne, Nouvelle Aquitaine).

Noé à Saint-Savin

A Saint-Savin, le cycle de Noé est divisé en deux parties presqu’égales. La première, relatée sur le versant nord de la voûte, retrace le Déluge et s’achève, à l’est, sur la plantation de la vigne de Noé. La seconde, dont le sens de lecture s’inverse et part en direction de l’ouest, traite des évènements qui suivent : Noé boit son vin, puis ivre il est découvert par ses fils, enfin il maudit Cham. Le cycle s’achève par la représentation de la Tour de Babel qui clôt le récit du Déluge.

En raison de l’ivresse, l’inversion du sens de lecture du cycle de Noé à Saint-Savin est souvent comprise comme un signe de la déchéance du patriarche et de l’échec de son alliance avec Dieu. En effet, côté nord le récit du Salut de l’homme dans l’arche de Noé se dirige vers l’est, en direction de l’autel majeur, tandis qu’au sud le sens de lecture repart vers l’ouest pour raconter l’ivresse. Il semblerait donc bien que d’un côté les hommes se rapprochent de l’autel, et donc de Dieu, tandis que de l’autre ils s’en éloignent. Mais en réalité, l’inversion du sens de lecture est plus complexe.

L’exégèse de l’ivresse

Aux yeux de beaucoup, l’épisode marque la déchéance de Noé, signe que l’homme même sauvé par le baptême est toujours pécheur. D’autres exégètes, dont saint Augustin, s’interrogent toutefois sur les raisons de cette ivresse. Sans pour autant justifier l’excès de vin qui conduit Noé à ne plus se maîtriser, certains avancent que Noé est le premier à produire du vin. Il ne pouvait donc pas en connaître les effets. Il découvre l’effet du vin et subit son ivresse plus qu’il ne la recherche. Cette interprétation clémente de l’attitude de Noé tire son origine du texte même de la Vulgate : nudatus est in tabernaculo suo, littéralement « Noé est nu sous sa tente ». La voix passive utilisée pour désigner sa nudité est très claire et ne laisse place à aucun doute. Noé subit une humiliation, il ne s’adonne pas à la débauche.

Ce verset invite également à considérer Noé comme l’image du Christ. La tente, tabernaculum, sous laquelle se repose Noé évoque une autre tente, celle qui, placée sur l’autel, abrite les saintes espèces, et qu’on appelle aujourd’hui le tabernacle. L’ivresse de Noé est de nature sacrificielle, elle préfigure le sacrifice du Christ : Noé, ivre, nu sous sa tente et moqué par son propre fils, est l’image par anticipation du Christ, nu sur la Croix, ivre d’amour pour le genre humain et moqué par son propre peuple.

Suivant cette logique christique, à Saint-Savin, Noé est allongé sur une couche dont les motifs rappellent ceux du marbre, et sous une construction qui, loin de ressembler à une tente de toile, est un édifice comparable à une église. Enfin, le linge que présentent Sem et Japhet pour le recouvrir, particulièrement ouvragé, s’apparente aux linges d’autel. L’ivresse de Noé est ici sacrificielle et son vêtement lui-même établit un parallèle avec le Christ en Croix : Noé à demi-nu, subit l’humiliation de découvrir à son insu la partie la plus intime de son corps, qui est aussi celle par laquelle il a engendré ses fils. Ce faisant il est le reflet inversé du Christ en Croix, uniquement vêtu d’un périzonium par pudeur. L’ivresse de Noé est ici préfiguration de l’humiliation du Christ sur la Croix.

 

L’irrespect de Cham

Même si tous les exégètes rappellent que la vertu de tempérance est de rigueur et qu’en cette posture Noé n’est pas imitable, un autre fautif est désigné dans l’histoire : il s’agit de son fils Cham. Cham, voyant son père ivre et nu, s’en moque et avertit ses frères. Sem et Japhet, au contraire de Cham, adoptent une attitude de respect vis-à-vis de leur père : ils pénètrent sous sa tente à reculons, pour ne pas le voir nu, et le recouvrent d’un linge par respect pour sa pudeur. C’est ce qui est fidèlement représenté à Saint-Savin : tandis que Sem et Japhet s’apprêtent à recouvrir leur père, Cham pointe un index moqueur dans sa direction. Il désigne irrespectueusement la nudité de son père, qui est pourtant la partie de son corps par laquelle il a été engendré.

En apprenant son geste, Noé maudit Cham et sa descendance. Il condamne Canaan, le fils de Cham, à être l’esclave de la descendance de Sem et Japhet. Cham est puni par où il a péché. Son fils est châtié car lui-même a péché par impiété filiale. Il attire la colère de son père, et par là également la colère divine, pour avoir livré au mépris son père humilié.

Le demi-tour narratif du cycle de Noé à Saint-Savin ne s’explique donc pas par l’attitude de Noé. Au contraire, l’inversion du sens de lecture s’opère sur la question du vin au plus près de l’autel, en écho au vin, consacré avec le pain, lors de la messe. La faute est reportée sur Cham qui, se moquant de son père, provoque sa chute. Le cycle du Déluge s’achève avec l’épisode de la Tour de Babel. Lors de cet épisode s’illustre le géant Nemrod, image de l’orgueil humain, que des traditions apocryphes désignent comme étant non seulement le commanditaire de la Tour de Babel mais aussi le petit-fils de Cham. C’est donc Cham par son geste qui cause ce retour en arrière et l’éloignement de Dieu qu’il signifie. Le respect dû à ses parents prime sur la condamnation de l’ivresse.

Conclusion 

La mémoire de l’épisode est restée dans le langage puisque le plus vieux cépage connu, le « Noah » est nommé précisément en référence à Noé, mais aujourd’hui l’ivresse de Noé est tombée dans l’oubli, non sans raison : la tempérance est vertu de rigueur. Au-delà des considérations exégétiques sur les torts de Noé ou de son fils, cet épisode d’ébriété de la part d’un patriarche de la Genèse nous rappelle avant tout que la piété filiale n’est pas une option. Même un père déchu a droit au respect de ses fils. On pourrait même dire : un père déchu a plus que tout autre besoin du respect et du soutien de ses fils.

 Une médiéviste