Pas plus de cinq !

Comme en toute tragédie classique, il y aura cinq actes et pas un de plus. Le sujet de cette pièce est la conspiration de cinq femmes animées de la même haine mortelle contre une sixième. Elles dissimulent leurs sentiments derrière une volonté de la servir mais elles ne s’approchent en réalité d’elle que pour lui porter un coup de poignard. Les quatre premières l’ont très grièvement blessée mais elle a survécu. Nous voici parvenus au cinquième acte qui n’est pas encore achevé. Notons cependant que la dernière des mégères est plus déchaînée encore que les quatre premières tandis que jamais leur commune ennemie n’a été si faible. Mais écoutons le récit de leur victime et entendons sa supplique.

« La première de ces femmes naquit le 21 septembre 1792. Elle fit rouler la tête de mon roi le 21 janvier 1793 en m’assurant que commençait pour moi dans son sang une ère de prospérité, de liberté et de gloire. Elle détestait plus encore mon Dieu que mon roi au point qu’elle prétendit ouvrir des temps nouveaux en substituant au calendrier fondé sur la naissance du Fils de Dieu celui de sa propre naissance. Elle n’avait pas encore un an qu’elle mit « à l’ordre du jour » le régime de la Terreur. Elle semblait se repaître de ce bain de sang, de mes enfants, prêtres, aristocrates et gens du peuple. En l’an XII, elle me remit dans les mains d’un Général dont elle me dit qu’il allait panser mes plaies et me couvrir de gloire.

« La deuxième d’entre elles ne vécut pas cinq ans. Elle vit le jour le 25 février 1848 et fut le fruit de la révolution qui renversa le monarque de juillet. Au climat euphorique en ses débuts et à la plantation des arbres de la liberté succéda le coup d’état du 2 décembre 1851 par le neveu de ce général qui devait me donner de la gloire mais me couvrit de honte tandis que mon nom était haï dans toute l’Europe. La deuxième des femmes ne mit donc guère de temps, après le bain de sang des journées de juin 1848, à me placer dans le giron dictatorial du Prince-Président.

« La troisième est la doyenne des cinq.     Elle commença sa carrière le 4 septembre 1870 et ne l’acheva qu’au 10 juillet 1940. Elle vécut donc presque   sept décades pour me martyriser. Il n’est en effet d’autre mot pour décrire ce troisième acte républicain qui dévoila au mieux sa volonté d’exterminer en mon sein tout ce qui m’était le plus cher : ma foi, mes familles françaises, mes enfants. Je fus livrée à la dictature des loges et je vis mes prêtres, religieuses et religieux honteusement expulsés de mes frontières. Cette furie me saigna à blanc pendant la guerre de 1914- 1918 et, après avoir allumé par son traité de Versailles toutes les rancœurs de l’Allemagne, elle décréta un pacifisme suicidaire. M’ayant précipité dans le gouffre, elle finit par se suicider elle-même et ma seule consolation fut qu’elle n’eût d’autre ressource que de me laisser au prestige du Vainqueur de Verdun. O divine surprise !

« On se dispute encore sur la date de naissance de la quatrième. Quoiqu’il en soit, on brûla la gloire et on condamna à la prison perpétuelle ce Maréchal qui avait mis fin à la dictature des loges et, pire, dans la situation désespérée où l’on m’avait réduite, avait cherché à me soigner. Mais elle aussi voulait du sang et ce furent les cent mille victimes de l’Epuration. Elle donna ensuite au monde la meilleure démonstration qu’on pût souhaiter de la force républicaine par la succession des dix-huit gouvernements qui se succédèrent de 1947 à 1958. Elle aussi finit par me livrer aux mains d’un militaire …

« La cinquième de ces dames est apparue le 8 janvier 1959. Elle a donc 67 ans au moment où j’écris ces lignes. La question est de savoir si elle va détrôner la troisième comme doyenne d’âge. Elle a été la digne héritière des quatre précédentes et s’est distinguée par un nouveau bain de sang, pire que tous les autres puisqu’il s’est agi de l’assassinat légalisé et constitutionnalisé de mes enfants dans le sein maternel. A 67 ans, cette Athalie concocte maintenant celui des personnes âgées. Quant à moi qui suis à l’agonie, je réclame pour elle seule l’euthanasie. Je demande sa mort et, si mes enfants ne veulent pas que je meure aussi, je les conjure qu’il n’y en ait pas de sixième et je veux cette fois-ci choisir les mains de celui à qui je serai livrée.

Mes enfants, écoutez-moi. Je suis votre mère, la France. Me connaissez-vous encore ? M’aimez- vous encore ? Pourquoi me laissez-vous encore dans les rets de ces sorcières ? Priez. Mais priez Notre-Dame pour que j’en sois délivrée et soyez prêts à souffrir et à batailler si vous ne voulez pas que je meure. Pas de sixième, je vous en conjure !

 

R.P. Joseph

Editorial

Chers amis,

La période des vœux nous a souvent donné l’occasion d’écouter les inquiétudes, les regrets de chacun… On sent une pesanteur tomber sur nos épaules à chaque nouvelle rencontre… Mais ces sentiments doivent-ils emplir l’âme du catholique ? N’est-elle pas emplie de l’espérance depuis le jour de la Résurrection ? Faut-il se laisser envahir par la morosité ambiante, voire le désespoir qui nous entoure ?

Posons-nous les bonnes questions : quelles sont les raisons qui devraient occuper toute notre attention  ?  Faut-il  s’attacher  à  écouter  les « nouvelles » trois fois par jour pour être sûr de n’en manquer aucune ? Au-delà du fait que même les analystes les plus fiables, n’ayant pas d’envoyé spécial dans toutes les régions du monde, sont eux- mêmes dépendants de ce que l’on veut bien leur dire, reconnaissons que nous sommes bien impuissants sur la marche des évènements. Maîtrisons donc notre curiosité, dominons nos appréhensions et apprenons à prendre du recul en adoptant un plan d’action à notre portée. Quel sera- t-il ? Sous l’inspiration du Saint-Esprit, nous demanderons à la Prudence, reine de toutes les vertus, de guider nos pas sur le chemin que Dieu a ouvert devant nous.

Cette prudence déjà vantée par Platon et Aristote, est la vertu cardinale qui doit diriger les trois autres : justice, force et tempérance.

Vous découvrirez dans ce numéro de nombreux articles donnant des exemples concrets afin de faire fructifier cette qualité et de nous aider à perfectionner les puissances de notre âme.

Cette vertu est tout autre que le « principe de précaution » dont nous avons tant entendu parler… Ce n’est pas non plus une qualité réservée aux personnes d’un certain âge, inquiètes de tout et toujours prêtes à brider les velléités des plus jeunes ; non, la prudence n’est pas le contraire de l’insouciance ; vous comprendrez, à la lecture de ces lignes, la place qu’elle doit prendre pour conduire nos vies. Elle nous aide à mener nos actions avec cohérence, en mettant en adéquation nos convictions avec notre vie quotidienne. Elle nous rappelle que chacun de nos actes entraîne ses conséquences, et ce, même parfois sur plusieurs générations. Que vous soyez premier, centième ou millième maillon d’une chaîne dans la passation de la foi, comme dans les valeurs de la famille, si vous lisez ces lignes, vous comprendrez le rôle que Dieu et la société chrétienne attendent de vous. Point de place pour la médiocrité, le compromis ou les concessions ! Et même si « les vertus s’acquièrent à la pointe de l’épée1 », l’âme qui aime véritablement et qui vit de sa foi, verra la main de Notre-Seigneur la conduire dans le dédale de la vie.

Que Notre-Dame des Foyers Ardents prie le Saint- Esprit de nous envoyer ses dons afin que nous acquerrions les vertus qui nous feront ensemble monter vers le ciel.

Bien amicalement,

Marie du Tertre

 

 
   

1 Père Passerat

Saint Louis

Dans les grands saints qui ont marqué notre civilisation, beaucoup sont ceux qui étaient connus pour leur mansuétude et la douceur de leur caractère. Parmi eux, nous pouvons citer une description de la personnalité de saint Louis1 et y voir comment cette douceur était pondérée par le sens de la justice.

« Nous pouvons nous faire une idée assez claire de la personna- lité du roi d’après les documents de son procès de canonisation, comme le compte-rendu écrit par son ami Joinville, un noble, observateur au regard acéré et pragmatique de la nature humaine. Il n’était pas difficile de connaître Louis. Franc et ouvert, il préférait la conversation aux livres, et il était tout à fait capable de faire et de subir une plaisanterie ; à tous, riches et pauvres, il montrait du respect mais sans jamais de familiarité.

Son amour ne se limitait pas non plus à sa famille proche ou à ses amis. Comme une rivière au flot puis- sant et régulier, sa « compassion vertueuse et ordonnée » comprenait tous les pauvres de France. Sa mère Blanche de Castille, cette femme extraordinaire, lui avait appris à se déplacer personnellement partout où son peuple souffrait des mauvaises récoltes, d’épidémies, d’inondations ou de quelque grave infortune. Il fit tout cela, et plus. En 1246, il entra en campagne pour émanciper les serfs et prit les devants en libérant ceux de ses propres possessions. Puis, en homme qui ne se satisfait jamais de demi-mesures, il encouragea l’aristocratie à suivre son exemple, offrant, partout où cela était possible, une compensation financière à ceux qui hésitaient pour des motifs économiques.

Il pouvait apparaître en tout lieu : à la campagne, dans les champs avec les paysans, parcourant les rues des villes au ravissement des citadins ; et partout où il voyait de la souffrance, naissaient des orphelinats, des hospices et des hôpitaux, souvent grâce à sa propre bourse. Il nourrissait personnellement ceux qui souf- fraient, les habillait, les visitait, payait leur rançon et les confortait.

Durant le règne de Louis, les hommes et femmes de toute l’Europe enviaient les Français pour ce que leur pays était devenu terre d’imminente justice. Jamais l’idée du « politiquement correct » ne figura sur la liste des critères royaux. Guidé par la justice seule, il était aussi prompt et intransigeant pour dire « oui » que pour dire « non », ayant fait sienne la règle de conduite de son grand-père Philippe-Auguste : « Aucun homme ne peut diriger bellement un pays s’il n’est capable de refuser aussi hardiment et aussi franchement qu’il est capable de donner ».

 
   

1 Extrait du livre de Willam J. Slattery ; Comment les catholiques ont bâti une civilisation

La douceur de nos amertumes

Ce n’est pas sans motif que la paix est énumérée par Saint Paul avec la joie parmi les fruits du Saint-Esprit, qu’elle est souhaitée et annoncée si souvent dans l’Evangile par Jésus ou en son nom, promise aux bons et refusée aux méchants. Qu’elle nous est même proposée par le prince des apôtres comme un but à acquérir, comme le résumé de la vie chrétienne. Elle doit accompagner chacun de nos pas, nous endormir dans l’abandon, être la douceur de nos amertumes, le plus efficace stimulant de nos combats, la plus précieuse couronne de notre vie et l’aube déjà blanchissante des triomphes et des joies de l’éternité. C’est qu’en effet Jésus possède le secret de consoler par son Esprit les douleurs et les larmes, de relever les ruines, de féconder les déserts, de faire résonner partout les chants d’allégresse et de louange. Servir Dieu, c’est régner, c’est dominer de haut les contingences de la vie, c’est trouver à leurs morsures impuissantes une caresse génératrice du plus savoureux des bonheurs : se sentir sur la croix, tout près du cœur de Jésus.

R.P. Charton, L’âme transformée au Christ