La prière des époux, un fleuve de grâces

                      Un être nouveau est né : un foyer. Comme dit l’introït de la messe de mariage, « Dieu a eu pitié de deux enfants uniques ». Les voici qui ont reçu le pouvoir de dire « nous ». Une mystérieuse fusion de leur vouloir les a mis en dépendance l’un de l’autre. Fusion complète des âmes, des volontés, des intelligences, des cœurs et des corps, car ce ne sont pas deux volontés qui se rapprochent l’une de l’autre, et peuvent par conséquent se séparer ensuite, mais au contraire deux volontés qui se fondent et se confondent en une volonté nouvelle où les deux premières se sont comme perdues.

  Et Dieu, sur l’invitation de ces deux « oui », ouvre déjà le trésor de ses grâces. Ainsi, la famille est-elle une chose divine, chose bien haute et bien sacrée pour que saint Paul aille jusqu’à dire que « ce mystère est grand ; je veux dire par rapport au Christ et à l’Église », l’épouse représentant l’Église, et l’époux Jésus-Christ lui-même. On peut dire que la famille chrétienne, comme le sacrement de mariage, provient d’un acte surnaturel, et qu’elle doit être maintenue par une action surnaturelle continuelle. Dans le mariage, le Christ se fait le ciment d’une union par laquelle deux époux deviennent à partir de ce moment, un seul être vivant en deux personnes.

  Vivre saintement notre mariage, c’est donc se rendre toujours moins indigne de cette présence du Christ, et s’élever, se rapprocher toujours davantage de lui, cela se fait en menant « une vie de prière » !

  De même qu’« aucune branche ne peut verdir sans racines, aucune œuvre ne peut porter de fruits si elle n’est unie à la charité comme à sa racine». C’est dans leur amour de Dieu que les époux puiseront en abondance les grâces nécessaires à la sanctification de leur foyer. Toutes les actions, comme leurs conséquences vont en découler.

  Le jeune homme et la jeune fille qui ont déjà fait une large place à cet amour de Dieu dans leur cœur, voient que leur union et leur nouvel amour seront, par le sacrement, un appel nouveau à la grâce. Pour cela l’union des époux devra être aussi totale que possible et se réaliser sur les plans du corps, du cœur, de l’esprit, mais également spirituellement par l’union des âmes.

  Cette intimité des âmes se prépare doucement pendant la période des fiançailles, par une habitude de prière commune, encouragée par des conversations qui deviendront peu à peu des cœur à cœur où l’on s’ouvre l’un à l’autre avec confiance. Selon les tempéraments, cela se fera plus ou moins naturellement. Au départ, cette nouveauté de se confier à l’autre, de s’écouter, demande toujours un petit effort… puis, progressivement, on devient complice, heureux de rire ensemble, de se taquiner… et l’on se sent enfin si bien que l’on échafaude des projets d’avenir, passant en revue tous nos désirs pour la solidité de notre future famille. C’est en priant ensemble, en assistant à la messe et recevant la communion côte à côte et d’une seule voix, que se perpétuera cette présence de Notre-Seigneur dans notre foyer.

  Ces moments bénis de prière commune perdureront pendant le mariage, seront cette respiration spirituelle de notre foyer que nous devrons entretenir non seulement quand l’élan spontané des cœurs nous y poussera avec enthousiasme, mais aussi lorsque les égoïsmes inviteront à se fermer, ou à s’isoler. Cette intimité des âmes, cette union dans la prière est absolument nécessaire à notre sanctification mutuelle, et donc à celle de notre foyer dans ses membres et dans ses œuvres.

  Dans la mesure du possible, les deux époux se retrouveront ensemble à genoux, au pied du crucifix, au moins chaque matin et chaque soir, en plus des prières familiales. Cette prière à deux, qu’ils enrichiront de dévotions ou neuvaines, selon leurs souhaits, les impératifs du moment, les joies ou les épreuves… les verra déposer leur fardeau, exprimer leurs inquiétudes, exulter leurs actions de grâce ! Dieu nous demande de prier, et nous lui devons ce culte tout au long des jours et jusqu’au dernier jour. Ces grâces toutes particulières reçues le jour de notre mariage, sont actuelles dans chaque moment de notre vie. Tout est à recommencer sans cesse, mais toujours notre sacrement est là, qui entretient, nourrit et grandit notre amour mutuel, dans l’amour de Dieu. « Demandez et vous recevrez » !

  Les époux qui veulent réellement se sanctifier, ne se contenteront pas d’une prière matin et soir et de la récitation de leur chapelet quotidien. Désireux d’abreuver davantage leur âme qui semble insatiable de cet amour du bon Dieu, ils chercheront encore à connaître mieux cette Providence, qui les comble déjà tant, par des lectures pieuses qui les élèveront… et peut-être même qu’ils pousseront l’effort à méditer quelques minutes ces lectures pour en tirer un bénéfice plus profond. Dans cet exercice, chacun choisira ses lectures en fonction de sa personnalité ou de ses besoins, quitte à recommander ensuite sa lecture à son époux, mais passer ce moment à prier ensemble dans la même pièce, est d’un grand profit pour les deux. « Celui qui veut être toujours avec Dieu doit souvent prier et lire, dit saint Augustin. Quand nous prions, c’est nous qui parlons à Dieu ; mais quand nous lisons, c’est Dieu qui nous parle ! »

Lorsque cette respiration spirituelle fait partie de notre quotidien, ou presque, il est moins difficile de voir s’agrandir la famille et augmenter les activités ménagères ou charges professionnelles. Il faut bien sûr un peu ajuster les horaires ou les durées, mais l’habitude est plus facile à garder, même si chaque nouvelle étape de notre vie est toujours une belle occasion de progrès en décidant de prendre des résolutions neuves. Il est bien sûr dangereux et condamnable de passer tout son temps en prière, au détriment de son devoir d’état. « Il est dans l’âme, poursuit saint Augustin, une autre prière incessante, qui est le désir. Quoi que vous fassiez, vous ne cessez point de prier, si vous ne désirez le repos du ciel. Que celui donc qui ne veut pas interrompre sa prière, n’interrompe pas son désir. Un désir incessant est une voix continuelle. Se taire, ce serait ne plus aimer. » Nous pouvons ainsi faire de notre vie une prière continuelle, ponctuée, pourquoi pas, d’oraisons jaculatoires, ces petites prières que notre cœur lancera vers Dieu aussi souvent que possible.

  Il va de soi que les époux rechercheront ensemble leur équilibre spirituel. Une perfection individualiste qui ne se soucierait pas de la perfection des deux époux n’est pas dans l’esprit du mariage. S’il y a un petit décalage dans le ménage, on fera preuve de patience pour amener l’autre à progresser avec douceur. Dans tous les cas une grande délicatesse est nécessaire, de l’humilité aussi. L’harmonie véritable ne se cherche pas en dehors du plan divin. Qui se fie à Dieu, à la répartition qu’il fait de ses grâces, ne tarde pas à comprendre que la véritable union des âmes dépend de cet acte de foi. Mystérieusement, Dieu fait alors goûter à ceux qui lui offrent sa place, toute sa place, une douceur, une paix dont la stabilité ne relève pas d’ici-bas. La durée des unions terrestres est toujours brève. Mais ceux qui auront su s’aimer au niveau de l’invisible « pour l’amour de Dieu », auront inauguré leur amour éternel.

 

Sophie de Lédinghen

 

Prions!

           « Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité » (Saint Jean 4,22). Au-delà de l’obligation de la messe dominicale, de nombreuses pratiques de prières sont recommandables pour les pères de famille (chapelet, prière en famille, messe…), mais leur accumulation n’est pas un critère de sainteté. Selon les circonstances, en faisant attention à l’harmonie avec son conjoint, chacun prendra conseil d’un bon prêtre pour choisir ses dévotions régulières. Cet article attire l’attention seulement sur le début et la fin de la journée du père de famille, et sur son attitude face aux difficultés.

 L’énergie pour commencer sa journée

   Il est 6h45, les enfants réveillés un peu avant l’heure du lever chuchotent :

– « C’est allumé dans le salon depuis un moment… tu crois que c’est normal ? »

– « Mais oui, tu sais bien que c’est papa qui fait sa prière avant de partir travailler ! Il fait même une méditation. »

  « Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, tout le reste vous sera donné par surcroît ! » Jean-Pierre, le père de cette famille, a médité cette phrase lorsqu’il était étudiant et la met en pratique avec succès ! Il a compris que la prière était la sève d’une vie d’homme catholique et la condition de son bonheur dès ici-bas sur terre et bien sûr ensuite au ciel.

Lors d’un camp de jeunes, il a été frappé par un de ses camarades qui pratiquait 15 minutes d’oraison quotidienne au lever. Ce qu’on conseille en retraite est donc possible ! Depuis ce moment-là, il donne donc 15 minutes de son temps au Bon Dieu chaque matin.

Il a connu des difficultés professionnelles, des soucis pour l’éducation des enfants, le découragement… Il trouve que sa prière est souvent pauvre, sèche ou distraite par ses préoccupations… Peu importe : il donne 15 minutes de son temps à Dieu, son Créateur, son Sauveur, son Père. Il aime cette phrase de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus : « Ce qui attire le plus de grâces du Bon Dieu, c’est la reconnaissance, car si nous le remercions d’un bienfait, il est touché et s’empresse de nous en faire dix autres… J’en ai fait l’expérience, essayez et vous verrez. »

Il donne du temps à Dieu, comme il donne du temps à son épouse, sans se préoccuper de savoir ce qu’il va en retirer pour lui-même, simplement par amour. Parfois, c’est une conversation, parfois une écoute, ou une présence en silence…

Plus tard, ses enfants devenus adultes se souviendront d’avoir vu leur père à genoux devant Dieu, malgré toutes ses occupations… ou plutôt à cause d’elles. Belle leçon qu’ils n’oublieront pas.

Si vous n’avez pas ce temps ou ce courage, faites au moins une vraie prière du matin à genoux devant la statue du Sacré-Cœur ou au « coin prière » de la maison ! Ces 2 ou 3 minutes consacrées au Bon Dieu vous seront rendues au centuple !

Face au rythme de l’activité professionnelle moderne, les spécialistes en management et les psychologues prônent ouvertement la méditation (bouddhiste, yoga, pleine conscience). Nous avons beaucoup mieux : la méditation catholique qui, au-delà de nous dépouiller des perturbations extérieures, est la seule à nous remplir de la joie et de la grâce de Dieu !

Lorsque vous êtes deux ou trois….

   Le soir, Jean-Pierre prie avec son épouse : à deux, renforçant ainsi l’unité des cœurs et des âmes sanctifiées par leur mariage. Ce moment clôture saintement leur journée en ravivant les grâces du sacrement, même lorsqu’ils ont dit la prière en famille avec les enfants. Si besoin, il est aussi l’occasion de pardon mutuel ou de remerciements particuliers.

 Et dans les difficultés ?

   Le père de famille, comme tout responsable, a nécessairement ses moments de doutes, de fatigue et ses difficultés. Ils sont le signe qu’il prend sa mission à cœur, et sont l’occasion de progrès dans la grâce de Dieu.

Le chef, l’homme peut-être plus que d’autres doit alors reconnaître sa faiblesse et montrer sa Foi, son Espérance et son amour de Dieu en se confiant à sa Providence, par les mains de sa sainte mère, Notre-Dame.

Qui dira les grâces et les consolations reçues par la prière humble et persévérante ? Marie est notre mère, elle attend nos prières et ceux qui ont recours à elle ne seront jamais déçus !

N’hésitons pas à prendre la suite de Péguy, père de famille éprouvé à une époque de sa vie, et dont la prière sous ses apparences désordonnées n’en était pas moins exemplaire :

« Il avait dit, par la prière, il avait dit : Je n’en peux plus. Je n’y comprends plus rien. J’en ai par-dessus la tête. Je ne veux plus rien savoir. Ça ne me regarde pas1. »

« Prenez-les. Je vous les donne. Faites-en ce que vous voudrez. J’en ai assez.

Celle qui a été la mère de Jésus-Christ peut bien être aussi la mère de ces deux petits garçons et de cette petite fille.

Qui sont les frères de Jésus-Christ. Et pour qui Jésus-Christ est venu au monde.

Qu’est-ce que ça vous fait. Vous en avez tellement d’autres.

Qu’est-ce que ça vous fait, un de plus un de moins.

Vous avez eu le petit Jésus. Vous en avez eu tant d’autres.

(…) Il faut que les hommes en aient un aplomb, de parler ainsi. A la Sainte Vierge.

Les larmes au bord des paupières, les mots au bord des lèvres il parlait ainsi, par la prière il parlait ainsi. (…)

Comme il s’applaudissait d’avoir eu le courage de faire ce coup-là. Tout le monde n’aurait pas osé.

Il était heureux, il s’en félicitait en riant et en tremblant. Il n’en avait pas parlé à sa femme. Il n’avait pas osé. (…)

Depuis ce temps-là tout marchait bien. Naturellement. Comment voulez-vous que ça marche autrement. Que bien. Puisque c’était la Sainte Vierge qui s’en mêlait. Qui s’en était chargée.

Elle sait mieux que nous. (…)

Il est même curieux que les chrétiens n’en fassent pas autant. C’est si simple. On ne pense jamais à ce qui est simple2. »

 

  Il n’est pas de difficulté personnelle, familiale, professionnelle, sociale qui ne puisse être résolue par Marie. Les moyens sont multiples : chapelet, prière personnelle, messe en semaine, pèlerinage, neuvaine… Comme l’a répété Notre Dame à Pontmain, il y a 150 ans, « mais priez, mes enfants, mon Fils se laisse toucher !».

Dans les joies, comme dans les soucis, soyons proches de notre mère du ciel !

 

Hervé Lepère

 

1 Il faut que France, il faut que chrétienté continue

2 Le Porche du Mystère de la Deuxième Vertu

 

Actualités culturelles

 

  • Cheverny (41)

Dès la réouverture du château de Cheverny, précipitez-vous dans sa magnifique salle des gardes : vous y découvrirez la nouvelle exposition « Les Dragons de Cheverny », désormais permanente. Par cette exposition, les propriétaires de la demeure mettent à l’honneur leurs ancêtres qui ont su associer le nom de Vibraye à un régiment de Dragons, ces fameux soldats du roi.

 

  • Nantes (44)

« LU 1846-1957, un siècle d’innovation ». Qui ne connaît pas les petits beurres LU ou encore le fameux Petit Ecolier de la même marque ? Jusqu’au 16 mai 2021, le château des ducs de Bretagne se lance dans la présentation d’une des plus grandes entreprises nantaises, à savoir LU. A travers plus de 1500 objets authentiques, redécouvrez l’histoire de cette entreprise familiale créée par la famille Lefèvre-Utile en 1846 et dont le logo définitif apparaît en 1957. Une expo pour les gourmands !

 

  • Sèvres (92)

Jusqu’au 16 mai 2021, pénétrez le monde de la gastronomie à travers l’exposition « A table ! Le repas, tout un art » de la manufacture de Sèvres. Une nouvelle façon de découvrir les traditions gastronomiques françaises, qu’il s’agisse de la préparation des plats, de leur consommation, des arts de la table ou encore de l’art de la conversation. Un amusant voyage à travers le temps, de l’Antiquité jusqu’à nos jours !

 

  • Google Arts and Culture

En ces temps particuliers, nous sommes hélas conscients des difficultés d’accès à la culture… Sachez néanmoins que depuis 2011, le site Google Arts and Culture permet de visiter différents musées de façon virtuelle : les photographies des œuvres sont d’excellente qualité et accompagnées d’explications rapides et claires. Libre à vous de faire une recherche par artiste, par musée, par mouvement artistique, par personnage, par thème… (plus de 7 millions d’œuvres y sont aujourd’hui répertoriées).

 

 

Les bénédictins et l’Europe

           Qui sont les vrais pères de l’Europe ? Quels sont ceux qui, à travers les siècles, ont concouru à former l’esprit européen et la civilisation occidentale ? Nous ne parlons pas ici de l’Europe d’après-guerre ou de l’Europe de Bruxelles, non, mais de l’Europe chrétienne, bimillénaire, sortie du travail laborieux de construction matérielle et spirituelle des Bénédictins, puis de toutes les communautés religieuses qui s’en sont inspirées.

  C’est saint Benoît de Nursie qui est le vrai Père de notre Europe. La Règle qu’il a instaurée, qui codifie la vie des moines en partageant leur vie en trois tâches essentielles : oraison, travail intellectuel et travail manuel, est à l’origine de l’esprit européen et du brio de sa civilisation.

  En imposant à ses clercs un tiers de temps consacré à la prière, il savait très bien que ce temps ne serait pas perdu, que c’est le point d’ancrage dans le Ciel qui permet aux facultés spirituelles de décupler, et aux capacités intellectuelles de s’ouvrir à une connaissance divine qui permet de mieux appréhender les réalités matérielles.

  De plus, ce sont les Bénédictins qui ont été les premiers gardiens de l’histoire européenne, les passeurs de mémoire de la Grèce et de la Rome antiques, vers notre Haut Moyen-Age, grâce à leur travail de copistes et à leur étude des textes anciens. Ils ont enseigné et transmis ces rudiments de culture, de la Scandinavie à l’Andalousie, se servant de la langue de l’Eglise comme ciment intellectuel et spirituel des peuples convertis. Parallèlement, ce sont eux qui ont pu retransmettre les coutumes et légendes des pays du Nord qu’ils évangélisaient en les retranscrivant en latin, comme dans l’Histoire ecclésiastique des peuples anglais, de Bède le Vénérable, au VIIIème siècle.

  Ce sont eux qui ont transmis leur esprit de prière aux peuples, même les plus rudes, leur apprenant ainsi comment éclairer leur intelligence à la source même du Savoir, par l’oraison.

  Dans cette harmonie entre prière, travail intellectuel et manuel, ils ont permis à l’Europe occidentale de bénéficier d’un extraordinaire développement technique et économique. Grâce à leurs chantiers de défrichage, de déboisement, d’assèchement des marais, ils ont multiplié les ressources de régions entières, leur permettant par là même de sédentariser les peuples nomades et appauvris, et de leur procurer une prospérité que l’Europe n’avait pas connue auparavant. Les abbayes développaient également des techniques innovantes, tant en architecture qu’en agronomie, ainsi que l’étude approfondie des sciences, des arts et des lettres.

  Refuges contre les invasions barbares et contre l’esprit du paganisme, ce sont elles qui ont réconcilié les anciens panthéistes avec l’univers. En délivrant l’homme païen de sa peur du cosmos qui paralyse l’intellect devant l’arbitraire d’une divinité incompréhensible, l’instruction des moines lui a expliqué que le Vrai Dieu est un Dieu personnel, créateur mais aussi amour incarné, atteignable par la raison. Il est le meilleur allié de l’expansion du génie humain.

  Alors ce n’est pas par hasard que la civilisation chrétienne occidentale a eu ses siècles de gloire, aussi longtemps que le génie du christianisme a été transmis par ces générations de religieux catholiques. C’est cette alliance entre la liberté et les forces humaines orientées vers le Ciel, et l’action du Créateur, qui a permis l’épanouissement et le rayonnement de l’Europe chrétienne.

  Plaise à Dieu que l’ancienne flamme des bâtisseurs de l’Europe puisse rapidement renaître de ses cendres encore fumantes ! C’est certainement l’intention de prière et le sujet de l’oraison de nombreux d’entre nous…

 

La Prière

Chère Bertille,

           J’ai relu récemment un texte du Père Garrigou-Lagrange sur la prière que je trouve très intéressant et que je souhaite te faire partager. Il explique ce qu’est la prière et quelle est notre place vis-à-vis de Dieu.

« Demandez et vous recevrez » a dit Notre-Seigneur. « Il faut toujours prier » ajoutait-Il. Il importe donc de se faire une juste idée de l’efficacité de la prière, de la source même de cette efficacité et du but auquel toute vraie prière doit être ordonnée. Voici ce que saint Thomas à la suite de saint Augustin nous enseigne sur ce grand sujet1.

  Nous avons l’air de croire parfois que la prière est une force qui aurait son premier principe en nous, et par laquelle nous essayerions d’incliner la volonté de Dieu, par manière de persuasion. Et aussitôt notre pensée se heurte à cette difficulté, souvent formulée par les incrédules, en particulier par les déistes : la volonté de Dieu, personne ne peut la mouvoir, personne ne peut l’incliner. Dieu sans doute est la bonté qui ne demande qu’à se donner, Dieu est la miséricorde toujours prête à venir au secours de celui qui souffre et qui implore, mais il est aussi l’Etre parfaitement immuable. La volonté de Dieu de toute éternité est aussi inflexible qu’elle est miséricordieuse. Personne ne peut se vanter d’avoir éclairé Dieu, de lui avoir fait changer de volonté. « Ego sum Dominus, et non mutor ». Par son décret providentiel, fortement et suavement, l’ordre du monde, la suite des événements, sont irrévocablement fixés d’avance.

  Faut-il conclure que notre prière ne peut rien, qu’elle vient trop tard, que si nous prions, aussi bien que si nous ne prions pas, ce qui doit arriver arrivera ?

 

  La parole de l’Evangile demeure : « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira ». – La prière, en effet, n’est pas une force qui aurait son premier principe en nous, ce n’est pas un effort de l’âme humaine, qui essaierait de faire violence à Dieu, pour lui faire changer ses dispositions providentielles. Si l’on parle ainsi quelquefois, c’est par métaphore, c’est une manière humaine de s’exprimer. En réalité la volonté de Dieu est absolument immuable, mais c’est précisément dans cette immuabilité qu’est la source de l’infaillible efficacité de la prière.

  C’est au fond très simple : la vraie prière par laquelle nous demandons pour nous, avec humilité, confiance et persévérance, les biens nécessaires à notre sanctification, est infailliblement efficace, parce que Dieu, qui ne peut se dédire, a décrété qu’elle le serait, et parce que Notre Seigneur nous l’a promis2.

  Un Dieu qui n’aurait pas prévu et voulu de toute éternité les prières que nous lui adressons, c’est là une conception aussi puérile que celle d’un Dieu qui s’inclinerait devant nos volontés et changerait ses desseins. Non seulement tout ce qui arrive a été prévu et voulu ou tout au moins permis d’avance par un décret providentiel, mais la manière dont les choses arrivent, les causes qui produisent les événements, tout cela est fixé de toute éternité par la Providence. Dans tous les ordres, physique, intellectuel et moral, en vue de certains effets, Dieu a préparé les causes qui les doivent produire. Pour les moissons matérielles, il a préparé la semence ; pour féconder une terre desséchée, il a voulu une pluie abondante ; pour une victoire qui sera le salut d’un peuple, il suscite un grand chef d’armée ; pour donner au monde un homme de génie, il a préparé une intelligence supérieure, servie par un cerveau mieux fait, par une hérédité spéciale, par un milieu intellectuel privilégié. Pour régénérer le monde aux périodes les plus troublées, il a décidé qu’il y aurait des saints. Et pour sauver l’humanité, depuis toujours la divine Providence avait préparé la venue du Christ Jésus. Dans tous les ordres, du plus infime au plus élevé, en vue de certains effets, Dieu dispose les causes qui les doivent produire. Pour les moissons spirituelles comme pour les matérielles, il a préparé la semence, et la moisson ne s’obtiendra pas sans elle.

  Or, la prière est précisément une cause ordonnée à produire cet effet, qui est l’obtention des dons de Dieu, nécessaires ou utiles au salut. Toutes les créatures ne vivent que des dons de Dieu, mais la créature intellectuelle est seule à s’en rendre compte. Les pierres, les plantes, les animaux reçoivent sans savoir qu’ils reçoivent. L’homme, lui, vit des dons de Dieu, et il le sait ; si le charnel l’oublie, c’est qu’il ne vit pas en homme ; si l’orgueilleux ne veut pas en convenir, c’est qu’il n’y a pas de pire sottise que l’orgueil. L’existence, la santé, la force, la lumière de l’intelligence, l’énergie morale, la réussite de nos entreprises, tout cela est don de Dieu, mais par-dessus tout la grâce, qui nous porte au bien salutaire, nous le fait accomplir, et nous y fait persévérer.

  Faut-il s’étonner que la divine Providence ait voulu que l’homme, puisqu’il peut comprendre qu’il ne vit que d’aumônes, demandât l’aumône ? Ici comme partout Dieu veut d’abord l’effet final, puis il ordonne les moyens et les causes qui le doivent produire. Après avoir décidé de donner, il décide que nous prierons pour recevoir, comme un père, résolu d’avance d’accorder un plaisir à ses enfants, se promet de le leur faire demander. Le don de Dieu, voilà le résultat, la prière voilà la cause ordonnée à l’obtenir ; elle a sa place dans la vie des âmes pour qu’elles reçoivent les biens nécessaires ou utiles au salut, comme la chaleur et l’électricité ont leur place dans l’ordre physique.

  Jésus, qui veut convertir la Samaritaine, lui dit, pour la porter à prier : « Si tu savais le don de Dieu, c’est toi qui m’aurais demandé à boire, et je t’aurais donné de l’eau vive…jaillissant en vie éternelle ».

  De toute éternité, Dieu a prévu et permis les chutes de Marie-Madeleine, mais il a ses desseins sur elle ; il veut rendre la vie à cette âme morte ; seulement il décide aussi que cette vie ne lui sera rendue que si elle le désire, que l’air respirable ne sera rendu à cette poitrine, que si cette poitrine veut s’ouvrir, que si Madeleine veut prier, et il décide aussi de lui donner une grâce actuelle très forte et très douce qui la fera prier. Voilà la source de l’efficacité de la prière. Soyez sûrs que lorsque Madeleine aura prié, la grâce sanctifiante lui sera donnée, mais soyons sûrs aussi que sans cette prière elle restait dans son péché.

  Il est donc aussi nécessaire de prier pour obtenir les secours de Dieu dont nous avons besoin, pour observer la loi divine et y persévérer, qu’il est nécessaire de semer pour avoir du blé.

  Ne disons donc pas : « Que nous ayons prié ou non, ce qui devait arriver arrivera » : ce serait aussi absurde que de dire : « Que nous ayons semé ou non, l’été venu, si nous devons avoir du blé, nous en aurons ». La Providence se préoccupe non seulement des résultats, des fins, mais aussi des moyens à employer, et elle sauvegarde la liberté humaine par une grâce aussi douce qu’elle est forte, « fortiter et suaviter ». « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, Il vous le donnera ».

Anne  

1 Cf Iia IIae, q 83, a.2.

2 Iia, IIae, 83,15