« Le Christianisme secondaire »

 

« Cherchez donc d’abord le royaume de Dieu et sa justice, toutes ces choses vous seront données comme de surcroît1. »

En énonçant cette parole, Notre-Seigneur nous demande d’avoir foi en la bonté paternelle de Dieu. Il nous fait une promesse. Si le désir foncier de nos âmes est de tendre vers Dieu, de nous attacher à Lui, de nous unir à Lui, d’accomplir sa volonté de tout notre cœur, nous n’avons pas à nous soucier alors des biens de ce monde que Dieu ne manquera pas de nous octroyer.

Notons que Notre-Seigneur ne nous dit pas de ne pas travailler pour nous procurer l’accessoire terrestre. Il nous indique seulement une priorité et cette priorité est celle du Royaume de Dieu et de sa justice sur les choses de ce monde. Or, dans un livre qui fut, à sa parution, hautement loué par Monseigneur Lefebvre, « Iota Unum » de Romano Amerio, la crise contemporaine que nous traversons au sein de l’Église, est partiellement expliquée par un retournement des finalités. La religion a été peu à peu considérée comme un moyen au service de la vie de l’homme sur la terre. L’indubitable effet civilisateur de la religion est devenu son but premier tandis que la recherche du Royaume de Dieu a été reléguée et oubliée. Le résultat est devant nos yeux : c’est la perte et de l’un et de l’autre. C’est ce renversement que Amerio appelle le « Christianisme secondaire ».

Nous chercherons à comprendre pourquoi l’inversion de ces deux finalités amène en réalité à les perdre l’une et l’autre, et nous montrerons pour cela que l’origine de cette inversion se trouve dans une baisse de la Foi (I). Mais cette diminution, alors même qu’elle provoque l’appât des biens terrestres, ne profite pas pour autant à la grandeur de la civilisation (II) ; ce qui s’explique (III).

I – La diminution de la Foi à l’origine de l’abandon de la recherche de Dieu

  • La Foi est une adhésion de notre esprit à tout le dépôt révélé confié par Notre-Seigneur à son Eglise. Elle croît et se fortifie à mesure que les vérités sont mieux connues et pénétrées et qu’elles inspirent plus profondément tout l’agir humain. C’est ainsi que la vie des saints s’explique entièrement par ces principes chrétiens auxquels l’âme s’est soumise. On voit par exemple très bien comment la vie d’un saint Paul se trouve en un seul instant définitivement changée par la voix du Christ qui frappe ses oreilles sur le chemin de Damas. Il n’a plus de cesse que d’aimer Dieu, de se consumer à son service et il ne sera satisfait que le jour où il ne vivra plus car ce sera le Christ et Lui seul qui vivra en lui2.

  • Si la Foi vive et intense engage l’homme dans une recherche toujours plus passionnée de Dieu et lui fait considérer comme rien tout ce qui n’est pas Dieu, sa diminution provoque, en sens contraire, une paresse et un ennui pour la vie spirituelle. La vie perd en unité car d’autres désirs s’éveillent, qui divisent l’âme et l’affaiblissent. Elle n’est plus dans cet unique élan qui l’orientait vers Dieu seul. Elle est disloquée ; elle part en des sens opposés. Le goût des choses de la terre lui fait perdre celui des choses du Ciel. Tiraillée entre l’un et l’autre, elle devient incapable d’une œuvre grande qui lui demanderait la concentration de toutes ses forces. On le comprend, l’alanguissement de la Foi provoque l’abandon de la recherche assoiffée de Dieu et de ces belles entreprises dans lesquelles on investit pour son honneur toute son existence.

  • La soif des biens terrestres prend peu à peu le pas sur la recherche du Royaume de Dieu. La prière diminue et se passe souvent à demander à Dieu les biens d’ici-bas. La religion est en passe de devenir un instrument au service du confort, du bien-être et des satisfactions de l’homme qui se matérialise. Poussée à ses extrêmes, cette mentalité aboutit au protestantisme qui considère la réussite terrestre comme le signe de la bénédiction divine, ou à la corruption horizontale que les saducéens se faisaient de la religion. C’est cependant un leurre, comme nous allons le dire maintenant, de croire que cette perte de la verticalité profite aux sociétés civiles.

II – Baisse religieuse et baisse de la civilisation

« A trop penser au Ciel et à son salut, on oublie la terre. » Cette idée est assez répandue. Les chrétiens sont des rêveurs qui oublient les contingences terrestres.

Est-ce vrai ? Nous affirmons que NON et nous disons au contraire que la baisse de la ferveur provoque toujours l’affaissement civilisateur. L’Histoire nous le montre et la Foi et la raison se donnent la main pour le manifester.

  • L’Histoire le montre. Lorsqu’en réalité la Foi diminue, son effet civilisateur se détériore aussi. Il suffit de comparer le magnifique héritage artistique venu de la « Haute Epoque » et de nous demander ce que, dans huit siècles, il restera des XXe et XXIe siècles. Il ne restera rien ou pour ainsi dire rien car notre époque s’est montrée inapte à produire de la beauté, toute axée qu’elle était vers les réalisations technologiques. Non seulement elle ne laissera aucun chef-d’oeuvre mais elle aura réussi à en salir ou à en dénaturer plus d’un.

  • Constatons même que le summum de l’indigence et du nihilisme culturel a été atteint par les pays sous régime communiste. C’est donc le marxisme, l’idéologie qui s’est la plus acharnée à délivrer les hommes de la religion au motif qu’elle les empêcherait de s’adonner à la construction de la cité terrestre, qui a donné la démonstration la plus convaincante de la stérilité civilisatrice du matérialisme.

III – La foi et la raison expliquent cette stérilité

  • La Foi, en communiquant aux hommes les mystères chrétiens, leur a donné une source intarissable d’inspiration. Une telle beauté se dégage des vérités révélées qu’elle s’est imposée comme le sujet préféré des artistes de toute l’époque chrétienne. Sans cesse et sans jamais se lasser, les muses se sont plu à célébrer les grandes scènes de l’Evangile et le terroir des pays chrétiens s’est trouvé imprégné jusque dans ses fibres les plus intimes de la vie de Jésus-Christ.

  • C’est encore la Foi qui a été à l’origine de tant et tant d’œuvres admirables de charité, de découvertes pour soulager les infirmités et la misère, d’expéditions lointaines pour porter l’Evangile, d’études patientes pour admirer la Création de Dieu.

  • Certes, tout cela n’était pas ce que la Foi recherchait en premier lieu. Elle ne voulait que fonder le Royaume de Dieu. Et pourtant, voilà tout ce surcroît qu’elle amena avec elle avec une telle abondance.

  • Et, sans qu’il soit utile d’insister maintenant, lorsqu’elle décroît, dépérissent avec elle tous ces effets civilisateurs.

  • La raison, quant à elle, nous apprend que l’ordre est une condition à la fécondité des êtres. Le désordre cause la faiblesse et détruit les forces vives. Mais le plus grand désordre consiste à perdre de vue la finalité de l’existence humaine qui est Dieu, vérité accessible même à la seule raison comme l’explique saint Paul au début de l’épître aux Romains. Cette perte du sens de l’existence de l’homme sur la terre amène son déboussolement. Ne se tournant plus vers Dieu, il se recherche lui-même, dans l’avidité de satisfaire tous ses désirs. Son énergie, parce qu’elle n’est plus orientée vers le bien ultime qui est Dieu, s’est, par voie de conséquence, également détournée du bien commun, du bien de la Cité. Elle se place au service lui-même ou à ce qu’elle pense être le service de lui-même. Mais si chacun n’a plus que la pensée de son égoïsme, il n’y a plus alors la possibilité de ces grands élans communs où les hommes unissent leurs forces et leurs talents pour édifier ce qui défiera les siècles.

Comprenons-le bien profondément. Notre génie, notre force, notre espérance, notre amour s’enracinent d’abord et avant tout dans notre Foi. C’est dans toute la mesure où les âmes sont intensément désireuses d’union à Dieu que, sans artifice, leur vitalité surnaturelle amènera comme naturellement le retour de la beauté et de la civilisation.

R.P. Joseph

1 Mat. VI, 33
2 Gal. II, 20

Editorial

Chers amis,

Pourquoi avons-nous tant de mal à nous montrer fiers d’être catholiques ? N’avons-nous pas la certitude que le combat a été remporté par Notre-Seigneur ? Ne disposons-nous pas d’une multitude de raisons solides qui affermissent nos convictions ? Notre histoire et notre culture chrétiennes, riches de tant d’exemples, ne nous donnent-elles pas une assurance unique ?

Nul ne peut honnêtement nier l’influence positive du catholicisme sur les sociétés ni l’immense rayonnement qu’il a exercé à travers le monde, dans tous les domaines : culture, art, éducation, médecine, justice, science… Celui qui souhaite approfondir trouvera aisément de quoi raviver une foi devenue parfois timide. Il suffit d’ouvrir une bibliothèque digne de ce nom pour mesurer combien l’action des catholiques a été bénéfique à la société. Vous en trouverez dans ce numéro un aperçu.

Faut-il attendre des événements marquants, comme l’incendie de Notre-Dame de Paris, pour nous rappeler les prodigieuses capacités de ceux qui ont consacré leurs forces, tant intellectuelles que spirituelles, à l’édification de ces témoignages de foi ? Les cathédrales majestueuses comme les humbles églises, élevées au cœur de nos villages par des mains souvent anonymes, en sont les preuves vivantes.

Ne devons-nous pas puiser dans ces témoignages des motifs de fierté — sans les confondre avec l’orgueil — et raviver notre foi en redécouvrant et en étudiant les racines de notre civilisation que personne ne parvient à faire disparaître malgré les attaques répétées depuis les origines du christianisme.

Pensons également aux épreuves traversées par les catholiques en pays communistes, dans ces lieux où aucun prêtre ne pouvait entrer et où, pourtant, la foi a été maintenue grâce à la communion spirituelle, à la contrition parfaite et à la prière persévérante. N’est-ce pas là le fruit d’une culture chrétienne fidèlement transmise de génération en génération ?

Soyons-en convaincus : le combat d’aujourd’hui mené contre le Christ, plus subtil et parfois insidieux, mais tout aussi réel, ne triomphera pas de la foi. La victoire est déjà acquise, et Dieu lui-même nous en a donné l’assurance. N’ayons donc pas peur d’être fiers de notre foi. La France a une âme et une âme chrétienne ! Ne l’oublions pas ! Nourrissons notre espérance par de saintes lectures et engageons-nous sans crainte du regard des hommes, afin de conduire toujours plus d’âmes à Dieu, dans la charité et la vérité.

« Les dix rois ont un seul et même dessein, et ils mettent au service de la bête leur puissance et leur autorité. Ils feront la guerre à l’Agneau, mais l’Agneau les vaincra, parce qu’il est Seigneur des seigneurs et Roi des rois, et ceux qui l’accompagnent sont les appelés, les élus et les fidèles1. »

Que pendant ces mois consacrés à Marie et au Sacré-Coeur, Notre-Dame des Foyers Ardents et Notre-Seigneur nous aident à acquérir un esprit conquérant, fondé sur les richesses de notre chrétienté, afin que nous soyons toujours plus fiers de servir le Christ vainqueur ! Comme sainte Jeanne : « Allons hardiment ! »

Bien amicalement,
Marie du Tertre

1 Apoc. XVI, 13-14

La prudence 2.0

Créer l’homme parfait a depuis longtemps été le rêve de nombreux scientifiques ou humanistes, soucieux de dépasser les limites imposées par notre nature. Le transhumanisme vise à produire des « surhommes », par la modification de l’ADN, l’ajout de puces électroniques, l’application de traitement réduisant le vieillissement et d’autres chose encore. Finies les maladies, les déficiences, les imperfections. Sur le papier, cela semble bien beau, mais aussi bien utopique et quelque peu déconnecté : supprimer ce qui fait l’humanité peut-il vraiment concourir à l’améliorer ? Car l’homme, dans sa généralité, est défini par ses limites, et par ce qu’il peut faire au sein de ces limites. Dans son individualité, l’être humain est défini par ses actes, qui le différencient de son voisin. Or, le rêve moderne du sur-homme, qui trouve un certain écho dans la société de consommation et de plaisirs actuelle, se justifie dans le rejet de Dieu et de sa création, et par là d’un Bien absolu. Tout devient relatif et sujet à interprétation. Dans ce contexte, les vertus cardinales1 autour desquelles s’articule l’agir humain, semblent bien mises à mal. Parmi elles la Prudence, la plus importante des vertus cardinales, a principalement souffert des errements et bouleversements de notre époque moderne, athée et individualiste. Mais s’attaquer à la « plus humaine des vertus », telle que la décrit Marcel De Corte, n’est-ce pas mettre en danger ce qui fait l’humanité de l’homme, c’est-à-dire sa capacité à surpasser sa part animale et instinctive ? En effet, la déformation des trois actes de la Prudence2, à savoir le conseil, le jugement et l’action, détourne du Bien et nous enracine dans ce qui lui est contraire.


Difficulté du conseil
Premier acte de la prudence, le conseil est une étape souvent négligée. Il implique de se rapporter à une personne considérée comme faisant autorité en matière de morale, de savoir, de vertu, afin de déterminer le meilleur moyen d’atteindre l’objectif fixé. Cette prise de conseil peut se faire directement, en allant consulter les personnes convenables, mais également de manière plus indirecte par la lecture de leurs ouvrages ou de leurs biographies. Il est de cette manière toujours possible de trouver le meilleur avis, la sagesse des anciens venant souvent pallier le manque d’expérience ou de vertu des contemporains. Précisons que le temps du conseil, impliquant un certain délai avant une prise de décision, dépendra de plusieurs facteurs. Par exemple, un choix inédit nécessitera plus de conseil qu’un choix déjà expérimenté, de même qu’un choix important par rapport à un autre plus simple. Malheureusement, prendre conseil n’est pas aussi simple dans notre monde moderne.
Le premier obstacle à cette étape du conseil est lié à notre nature humaine blessée : il s’agit de l’orgueil. René Descartes nous en donne un bon exemple, lorsqu’il décide de remettre en doute tout l’héritage intellectuel des anciens philosophes, pour ne se fier qu’à lui-même. Cela est hautement imprudent, puisqu’il se prive d’une sagesse et d’une expérience accumulée au fil des siècles, et par là même immensément riche en enseignement. Se priver du conseil des sages revient à bâtir une maison sans fondation, comme Notre-Seigneur nous le présente dans la parabole3. Le monde moderne accentue ce sentiment de suffisance issu de notre orgueil et du rationalisme : « Je suis mon propre maître, pourquoi m’en remettre à d’autres pour décider à ma place ? ». On fait passer pour une faiblesse ce qui n’est que l’attitude sage de celui qui connaît ses limites. Seuls les suffisants et les idiots savent tout, alors que le sage et le prudent savent qu’ils ne savent rien, ou pas grand-chose. Un autre obstacle que met le monde moderne au conseil, est l’usage déréglé de la technologie. Internet et l’intelligence artificielle, par la masse de données que l’on y trouve en quelques clics, donnent une illusion de savoir infini et à la portée de tous. Le phénomène du « demande à Chat GPT » est à ce sujet inquiétant et révélateur : la recherche d’une réponse immédiate à un problème donné entraîne une déresponsabilisation de l’individu, et une infantilisation constante, avec bien sûr la multiplication des mauvais choix. En effet, si l’étape préliminaire du conseil est négligée, la prise de décision en sera immanquablement affectée.


Jugement contre impulsion
La deuxième étape de la prudence est le jugement, la prise de décision. Si le conseil a été bien mené, que ce soit par la consultation des personnes compétentes ou par une réflexion convenable, il permet d’isoler parmi les différents choix possibles, celui qui semble le plus adapté pour atteindre le bien visé. On pourrait croire qu’il s’agit-là de l’étape la plus facile, puisque le conseil est souvent la partie la plus longue et la plus ardue, mais les obstacles au jugement restent nombreux. Ils proviennent tout d’abord de nous-même : un caractère indécis ou pusillanime a plus de mal à choisir qu’un caractère fougueux. L’inquiétude de faire le mauvais choix paralyse certains, et d’autres refusent tout simplement de s’engager, par peur des conséquences possibles ou refus de l’inconfort qu’implique immanquablement un choix difficile. Ces traits de caractère ne sont pas aisés à corriger, mais peuvent l’être à force de travail sur soi et de discipline. La clé réside dans l’amour du but visé : plus l’on aimera ce bien, et mieux on le connaîtra, plus il sera aisé de porter le bon jugement et de prendre les bonnes décisions.
Aux difficultés naturelles que nous rencontrons dans l’exercice de notre jugement, viennent s’ajouter les complications du monde. La façon dont la modernité s’est installée dans notre quotidien entraîne en effet la déresponsabilisation et l’infantilisation. Nous évoluons dans un temps où la relativité est reine, et l’individu dieu. Alors que chaque décision implique un choix, et par là un renoncement, on nous apprend qu’il est toujours possible de faire marche arrière, voire de revenir sur sa parole : les délais de rétractation concernant les achats de biens sont à ce sujet révélateurs. Ce n’est pas faire preuve de jugement que de sans cesse revenir en arrière, et c’est surtout manquer de sagesse. D’autre part, le refus de juger, de choisir parmi les options qui se présentent, est une mentalité d’enfant. C’est pour désigner cette catégorie de personnes, refusant de choisir pour conserver leur confort et leurs plaisirs, que le terme « adulescent » a été créé4. La recherche des plaisirs et la perte de sens que nous expérimentons autour de nous ne poussent pas à faire des choix, à s’engager, et à réaliser ce qui a été décidé.

L’agir des fous
Cette dernière étape de la prudence est la plus importante : il ne sert en effet à rien de prendre conseil et de bien juger, si aucun acte n’est posé à la suite. A titre personnel, mieux vaut agir selon sa conscience, même en se trompant, que de ne rien faire. Celui qui n’agit pas, n’est pas, n’a pas d’existence, de caractère. L’homme qui se trompe, mais qui a sincèrement voulu faire le bien, sera toujours plus excusable que celui qui, connaissant le bien et la manière de l’atteindre, s’est abstenu par paresse, peur ou désintérêt. L’homme se définit par ce qu’il fait, et Aristote précise « Nous sommes ce que nous faisons de manière répétée (sic) », ce qui intègre la notion d’habitus, de vertu ou de vice. Plus nous sommes capables de poser rapidement les actes bons en vue du bien visé, plus nous serons prudents. Au contraire, agir de manière irréfléchie et impulsive, sans chercher à améliorer son conseil et son jugement, est purement une folie de l’esprit devant laquelle il n’y a pas d’excuse. On peut occasionnellement arguer de la nécessité d’agir vite, mais cela ne peut tenir dans le temps.

Le monde moderne préfère le Faire à l’Agir. Dans son ouvrage Condition de l’homme moderne, la philosophe Hannah Arendt s’interroge sur le manque d’engagement déjà présent à son époque, et reprend la distinction classique entre agir (« agere ») et faire (« facere »). Dans le premier cas, il s’agit de l’acte de gouvernement sur soi et sur les autres, de l’acte organisateur qui est l’objet même de la vertu de prudence. Dans le second cas, il s’agit de l’acte de production, obéissant non pas à une délibération et un jugement personnels, mais à la volonté imposée par autrui. Cette préférence du faire sur l’agir est visible aujourd’hui aussi bien dans le monde professionnel que dans la vie sociale. On ne parle plus que de process, méthodes, recettes : on réduit l’acte humain à une forme d’obéissance servile à des instructions impersonnelles, et il n’est plus donné d’importance qu’aux résultats matériels et quantitatifs. On tue petit à petit l’initiative, l’amour du bien supérieur, le sens du beau. L’Ho-mo Faber remplace l’Homo Sapiens.
« Il est impossible d’être prudent, si l’on n’est bon5 ». La prudence implique de rassembler l’ensemble des vertus, avec un accent sur l’humilité, la tempérance et la force. Ce sont malheureusement des vertus qui pâtissent considérablement de la modernité, qui facilite bien plus le diktat des passions que le règne de la raison et de la vertu. Le monde moderne, matérialiste et athée, ne veut pas de la Prudence, car le bien qu’elle vise est opposé à son idéologie de l’homme-Dieu. L’homme actuel, livré à lui-même, sollicité de tout côté par les sirènes de nos sociétés devenues folles, et sommé de rentrer dans le moule que les autorités technocratiques et productivistes lui ont assigné, est bien en mal d’atteindre le Bien. Seul un combat constant et courageux, mené avec l’aide de la Providence divine, pourra le libérer. Alors s’accomplira en nous cette parole de Notre-Seigneur : « soyez dans le monde, sans être du monde6 ».


R.J.


1 Du latin cardo, qui signifie « charnière ». On les appelle aussi vertus morales, car régissant les moeurs des hommes.
2 Cf Foyer Ardent n° 29, Oct. 2021 :
[https://foyers-ardents.org/2021/10/23/la-prudence/](https://foyers-ardents.org/2021/10/23/la-prudence/)
3 Mat. VII, 24
4 Les « adulescents », Tony Anatrella : étude de psychologie portant sur les jeunes adultes qui conservent un mode de vie d’enfants.

5 Aristote, Ethique à Nicomaque
6 Jean, XVII, 15

 

Venez Esprit-Saint!

C ’est l’amour qui grandit le coeur, c’est-à-dire qui le rend vertueux. Avant d’agir, de prier, de parler, de donner un conseil, de prendre une décision, disons : Veni Sancte Spiritus, enseignez-moi à agir, à prier, à parler comme vous le faisiez Vous-même. Mettez dans mon esprit Vos lumières, dans mon coeur Vos ardeurs, sur mes lèvres Votre prudence, dans mes yeux Votre modestie, dans mon corps Votre chasteté, dans tout mon être, pour l’animer de la vie divine, l’image parfaite de Votre Sainteté.
Père Charton, L’âme transformée au Christ