Un peuple debout

Rappelez-vous le pèlerinage de Chartres ! C’était à la fin du mois de mai.

Les pieds sont durs comme du bois. Chaque pas s’accompagne de douleurs, comme des petits poignards, qui lancent dans les chevilles. Mais le coeur est léger. La peau chauffe, sous le talon, sur le bas du dos avec les frottements du sac, en haut des cuisses, parfois jusqu’au sang. Mais les yeux brillent de joie. Certains ont des ongles incarnés, des ampoules gigantesques, la tête lourde, sont écrasés par la chaleur qui pèse sur les épaules. La fatigue tire sur tous les muscles. Mais un sourire éclaire le visage. Les articulations font mal, les genoux souffrent, les tendons sont rigides… mais un pas après l’autre, rien n’arrête le pèlerin. Certains n’arrivent à dormir que quelques heures, trop peu pour reposer son homme. Mais le matin, dès 5h00, ils se lèvent de bon coeur.

Les traits tirés, les pieds poudreux, le coeur en fête… Qui sont ces gens, un peu fous, il faut bien le dire, qui viennent marcher 40 km par jour, pendant trois jours, sous un soleil de plomb qui fait la une des journaux ? Il y a ces enfants, venus en famille, frères et soeurs, cousins et cousines, avec des amis, qui sont tout à la joie des grandes retrouvailles et goûtent au bonheur de l’effort en se serrant les coudes avec leur prochain. Quoi, monter dans le « ramasse mauviette » ? « Tant que mes jambes bougent, je continue. » Il y a ces adolescents, qui après une communion, décident dans le fond de leur coeur de se donner un jour à Dieu, tout entier. Ils sont comme une fleur que le printemps ouvre et que le promeneur cueille. Car Dieu aime se promener parmi les pèlerins, dans leur chapitre, la nuit entre leurs tentes, à côté d’eux pendant la messe. Dieu est parmi ses amis. Il y a aussi ces mères de familles, courageuses, ces jeunes filles, certaines aussi épaisses que leur sac à dos, qui abattent les kilomètres en serrant les dents, ayant à l’esprit une intention précise. Oui, elles obtiendront la conversion de cette âme. Dieu écoute les prières offertes dans la pénitence. Et puis il y a ces hommes, nombreux, célibataires pour certains, ou pères de famille, jeunes et vieux. Ils ont tous les métiers du monde, ils viennent de toutes les régions, de beaucoup de pays. Ils sont ici tous frères, rassemblés par un même Père. La paix, la fidélité, l’honneur, guident leur pas. Partout dans le monde, le vice et la guerre étendent leur règne. Mais ici, sur les chemins de Chartres, c’est le même élan que celui de jadis qui guidait les pèlerins vers les sanctuaires, les Croisés vers Jérusalem et les bâtisseurs des cathédrales vers le Ciel.

Les pèlerins marchent en chapitre. Le pèlerinage n’est pas une somme d’individus agglomérés qui avance vers le sanctuaire, chacun dans son coin. Non, ce sont des personnes, venues en famille souvent, organisées en chapitre, en province. Dieu veut que les sociétés humaines soient organisées, hiérarchisées, avec des chefs. Des chefs chrétiens. Ainsi, Dieu veut des chefs de chapitre, des pasteurs, des pères de famille, des chefs d’entreprise, des sous-officiers et des officiers, des cadres, des professeurs. Quel est le rôle de tous ces chefs ? C’est tout simple : mener les hommes vers Dieu, à la place qui est la leur. Quand, à la fin de la pause, une voix dans le mégaphone annonce le départ dans 2 minutes, alors que les jambes sont encore lourdes, que la tendinite arrache une grimace au moindre mouvement, que la fatigue semble écraser tout le corps, que toute motivation semble s’être envolée, le chef de chapitre vient encourager ses pèlerins. Il rappelle pourquoi nous sommes ici, il rappelle les intentions qui guident nos pas, les grâces qui inondent le chemin du pèlerin. Alors le miracle opère : l’armée des éclopés se lève, le coeur vaillant. Puis, tout à l’heure, dans la côte, certains pleureront, d’autres serreront les dents. Mais tous auront le coeur en fête, car chacun de leur pas est comme une fleur offerte à Dieu, un élan de Charité, un torrent de grâce. « Venez Esprit Saint, remplissez le coeur de vos fidèles, et il se fera une Création nouvelle. » C’est cette création nouvelle qui fleurit dans le coeur du pèlerin et lui donne une joie véritable dans le sacrifice. Mais sans un chef de chapitre dévoué, enthousiaste, débordant d’énergie et de courage, combien de pèlerins seraient encore là, à conquérir le coeur de Dieu ?

Le père de famille est comme un chef de chapitre. Avec sa femme et ses enfants, il pèlerine sur cette terre. Le pèlerinage est simplement plus long. Quand, parfois, la fatigue écrase les siens, quand le découragement devient trop fort, dans le travail ou le devoir d’état, quand la prière s’étiole faute de ferveur, quand les épreuves, matérielles ou médicales, s’enchaînent, venant bousculer l’âme, quand l’espérance semble avoir disparu, quand la nuit de la vie terrestre devient trop noire, il faut un guide pour retrouver la lumière. C’est au père de famille d’y veiller ! S’il vient chercher secours dans la prière, Dieu lui donnera les mots pour redonner du courage aux siens, pour encourager, pour secouer s’il faut. Alors, le petit chapitre se relèvera avec courage, trouvant la joie dans l’effort, se serrant les coudes les uns les autres. En avant petite troupe, soldats du Christ, témoins de la Foi, étendards de l’Espérance, hérauts de la Charité, Enfants de Dieu : vous êtes invincibles car Dieu a vaincu le péché et la mort !

Quand les pèlerins, chapitre après chapitre, se lèvent après la pause, bien qu’ils soient tous boiteux, courbaturés ou éclopés, ils dégagent une force immense. Le passant reste souvent là, impressionné, à regarder ces drôles de gens. Sans savoir le dire, il sait que ce qu’il voit est extraordinaire. En fait, c’est surnaturel. Ce qu’il voit, c’est une armée qui se lève, un peuple debout, des prêtres, des religieuses et des religieux, des hommes, des femmes, des enfants, beaucoup d’enfants : ils sont catholiques, ils sont en marche et rien ne peut les arrêter. « Marchez les Gueux ! » Cette force qu’ils dégagent, c’est la grâce de Dieu qui les anime et qui inonde le monde. « Marchez les Gueux ! » Dieu brisera vos ennemis et aplanira les montagnes sous vos pas. A la fin, Dieu vous ouvrira les portes du Paradis. Vous entrerez dans sa gloire, sous les vivats des anges et des élus, dans le lieu de la joie, de la paix et de la consolation éternelle. Votre coeur sera totalement rempli de la Charité.

L’oeuvre du Salut durera tant que Dieu trouvera des pèlerins parmi les hommes, peuple debout !

Louis d’Henriques

Actualités culturelles

  • Alexandrie (Egypte)
    Destiné à subir quelques aménagements urbains, le quartier de Moharam Bek, à Alexandrie, a fait l’objet d’une campagne d’archéologie préventive. Celle-ci a été plus que fructueuse puisque les archéologues ont mis au jour des structures antiques majeures permettant de documenter un secteur méconnu de l’ancienne Alexandrie. Les recherches ont d’abord dévoilé la présence de bains publics de type tholoi (c’est-à-dire circulaires), caractéristiques de la fin de la période ptolémaïque (323-30 av. J.-C.) ; apparu en Grèce au Ve siècle av. J.C., ce type d’équipement balnéaire est introduit en Egypte dès le IIIe siècle av. J.C. Une autre découverte considérable est celle de vestiges d’une villa romaine dallée de sols en mosaïques ; réalisées selon différentes techniques, celles-ci mettent en lumière le niveau de vie sophistiqué des habitants de cette période. Un petit bassin de baignade était directement relié à la villa par des infrastructures de plomberie avancées ; il comportait un système intégré de gestion de l’eau. On peut également ajouter la découverte de plusieurs statues en marbre de divinités gréco-romaines ainsi que divers objets, parmi lesquels des accessoires liés au commerce. L’ensemble de ces découvertes permet de mieux comprendre l’évolution urbaine de la ville sur une longue période chronologique.
  • Annequin (France, Pas-de-Calais)
    Partiellement détruite au cours de la Première Guerre mondiale, l’église Saint-Martin d’Annequin, près de Béthune, fut reconstruite en briques entre 1923 et 1925, dans un style néo-gothique. Un siècle plus tard, en 2025, la commune engagea des travaux de rénovation du monument. Une dizaine de jeunes, employés par une association à vocation d’insertion, furent donc envoyés sur le chantier ; leur mission : gratter les couches de peinture blanche ajoutées récemment sur les murs de l’édifice. C’est alors qu’est apparue, cachée sous plusieurs épaisseurs, une splendide fresque Art déco, ce style propre aux années 1920, qui donne une place majeure à l’ornementation et se caractérise par l’élégance et la préciosité. On peut y contempler la Vierge Marie entourée d’un soleil resplendissant et accompagnée par onze anges. Des tétramorphes – représentations ailées des Apôtres – ont également été retrouvés, et la fresque semble s’étendre sur d’autres parties de l’église ; des recherches supplémentaires sont donc prévues avec, cette fois, l’aide de restaurateurs spécialisés.
  • Fort Boyard (France, Charente-Maritime)
    Depuis l’été 2025, le département de la Charente-Maritime a amorcé les travaux de rénovation du célèbre Fort-Boyard, menacé de ruines depuis plusieurs années déjà. L’édifice, inscrit aux Monuments Historiques en 1950, a été construit entre 1803 et 1866 sur ordre du premier consul Napoléon Bonaparte en vue de défendre l’arsenal de Rochefort. Transformé en prison puis abandonné jusqu’à ce que l’émission TV éponyme lui redonne ses lettres de cachet, le Fort Boyard a été racheté par le département en 1989. Néanmoins, l’assaut continuel des flots ainsi que les tempêtes ont fragilisé la construction. C’est pour cette raison qu’a été lancé l’ambitieux projet de sauvegarde destiné à restaurer et protéger – sur le long terme – le bâtiment tout en lui redonnant son aspect d’origine. Il est donc prévu de restituer le havre d’accostage au sud-est (été 2026) ainsi que l’éperon nord-ouest (été 2027) ; à cela s’ajoutera la réfection d’un talus pour entourer l’ouvrage. De profondes cavités dues à l’érosion ont déjà été comblées et les fondations consolidées. Le chantier a révélé quelques surprises archéologiques telles que la découverte d’un morceau de canon datant de la construction ainsi que celle d’un anneau d’amarrage en fonte qui sera repositionné sur le havre. Les travaux amorcés en 2025 devraient se poursuivre jusqu’en 2028, date à laquelle le fort devrait ouvrir pour la première fois au public.

Moïse au Buisson ardent

Le peuple hébreu, avant d’atteindre la Terre Promise, fut d’abord guidé par les patriarches : Abraham, Isaac, Jacob. Puis, après être demeuré en Égypte pendant plusieurs siècles, Dieu envoya Moïse pour le libérer de la servitude et lui donner la loi mosaïque, comprenant le Décalogue ainsi que l’ensemble des préceptes auxquels se soumettent les Juifs (circoncision, interdits alimentaires). Mais avant d’y parvenir et de les libérer d’Égypte, il fallut du temps. Dieu mit ce temps à profit pour travailler Moïse et le préparer à sa mission.

La vocation de Moïse
Après avoir tué un homme sous le coup de la colère, Moïse, qui occupait pourtant les plus hautes fonctions, doit fuir l’Égypte. Il trouve refuge dans le désert où il rencontre les Madianites, peuple de bergers nomades parmi lesquels Jethro, dont il épouse la fille, Séphora. Il entre alors au service de son beau-père. Mais, un jour qu’il fait paître ses brebis sur le Mont Horeb, Dieu se manifeste à lui sous la forme d’un buisson ardent.

Intrigué par le buisson qui brûle sans se consumer, Moïse cherche à s’en approcher quand Dieu lui dit alors : « N’approche pas d’ici, ôte tes sandales de tes pieds, car le lieu sur lequel tu te tiens est une terre sainte. » C’est dans cette attitude que Moïse apparaît le plus souvent : debout, nus pieds, à côté de ses sandales comme à Doura Europos, ou bien en train de se déchausser comme sur les mosaïques de Saint-Vital de Ravenne, ou plus tardivement sur un tableau de Domenico Fetti au XVIe siècle.

Dieu se manifeste à Moïse par l’intermédiaire du buisson ardent pour confier à celui qui fuyait précisément l’Égypte, la lourde tâche d’y retourner pour libérer ses frères captifs.

La vision du Buisson
Moïse est d’abord réticent à l’idée de retourner en Égypte. Pour le conforter dans sa mission, Dieu lui révèle alors son nom, le nom par lequel les Hébreux le reconnaîtront comme le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob : Je suis celui qui suis. Paroles que l’on retrouve retranscrites sous sa forme grecque Ο Ω Ν sur les branches de la Croix du nimbe du Christ Pantocrator.

Si la plupart des théologiens s’accordent pour dire que le Buisson ardent est l’une des principales théophanies de l’Ancien Testament, des difficultés furent rencontrées dans sa représentation. Ces difficultés s’expliquent par la tradition aniconique juive et par l’interdiction judaïque, en usage dans l’Ancien Testament, de représenter Dieu. C’est pourquoi, avant qu’à l’époque moderne, l’habitude ne soit prise de figurer Dieu le Père au milieu des flammes, le buisson fut simplement représenté en flammes comme à Doura Europos, ou bien abritant la personne du Christ, préfigurant l’Incarnation. Parfois, comme sur le Ms Grec 510 de la Bnf, le Christ est remplacé par un ange, étant donné que Dieu ne se manifeste dans l’Ancien Testament que par l’intermédiaire de ses anges.

À partir du XIVe siècle, se développe également une iconographie particulièrement populaire en Orient : la Mère de Dieu du Buisson ardent. Aux yeux de nombreux théologiens, le buisson ardent est l’image de la Vierge qui enfante le Christ, feu divin, tout en gardant intacte sa virginité. La Vierge Théotokos, inscrite dans deux losanges (l’un vert évoquant la végétalité du buisson, l’autre rouge évoquant le feu), est entourée d’anges et d’archanges tandis qu’aux quatre coins sont figurés quatre préfigurations vétérotestamentaires de la virginité mariale : Moïse et le Buisson ardent ; l’échelle de Jacob ; la purification des lèvres d’Isaïe par un séraphin et la vision de la porte fermée du temple par le prophète Ézéchiel.

Bien que particulièrement populaire en Orient, l’habitude d’associer la Vierge au buisson se rencontre également en Occident, notamment sur le triptyque de Nicolas Forment (XVe siècle).

Conclusion
Lorsque Moïse fuit l’Égypte, il a près de 40 ans, mais ce n’est encore qu’au bout de 40 ans de vie dans la solitude du désert que Dieu se manifeste à lui, il a près de 80 ans. Moïse n’a pris la tête de son peuple qu’après une longue retraite dans la solitude du désert, à l’occasion de laquelle il eut la grande grâce de contempler Dieu par l’intermédiaire du Buisson ardent. C’est à cet emplacement, sur la montagne de l’Horeb, que sainte Hélène fit construire une chapelle dédiée à la Vierge, qui deviendra plus tard un monastère : le monastère Sainte-Catherine du Mont-Sinaï.

Une médiéviste

L’Evangile : LE guide pratique de la communication réelle (suite 4)

5e geste : interroger, reformuler !
A la suite des précédents articles publiés sur ce sujet depuis le FA 54 et après avoir étudié ces quatre gestes : Faire le premier pas, Demander service, Donner de son temps, et Ecouter sans juger, penchons-nous sur le 5eme geste de Notre-Seigneur observé dans son Evangile.

Dans l’Evangile, on note que Notre-Seigneur sait poser les questions pertinentes au bon moment ayant pour effet, soit de réveiller les intelligences et les consciences, soit de faire taire définitivement les objecteurs pervers. « Est-il permis de guérir le jour du sabbat ?¹ » Interrogation perfide à laquelle Jésus rétorque par une mise à l’épreuve : « Quel est celui de vous qui, si son âne tombe dans un puits, ne l’en retire même le jour du sabbat ?² »

Interroger à bon escient, détecter les interventions pertinentes qui font progresser le dialogue, oser poser des questions plutôt qu’affirmer trop vite pour inciter les esprits à trouver par eux-mêmes les bonnes réponses, voici un « art » de la rhétorique quelque peu oublié de nos temps. Ce fut, rappelons-nous, un moyen très habituel de communication aux temps antiques, promu par Socrate qui répondait aux questions par des interrogations en cascade afin de « faire accoucher les esprits ». Jésus, pour sa part, saura mettre l’interrogation dans son apostolat !

L’exemple de Notre-Seigneur
Observons maintenant quelques scènes de l’Evangile. Après avoir été vilipendé par les pharisiens d’un côté, et adulé par ses amis de l’autre, Jésus se tourne vers les apôtres et les interroge : « Qui dit-on qu’est le Fils de l’homme ?³ » Question surprenante ! Les apôtres se regardent les uns les autres. Après un bref silence, ils sont intarissables, chacun y va de son témoignage. Et Jésus les relance encore : « Et vous ? Qui dites-vous que je suis ?⁴ » Mais où le « maître » veut-il donc en venir ? Cette question amène les apôtres à s’engager, à réfléchir. Pierre se révèle alors le futur chef de l’Eglise naissante. Avec énergie et ferveur, il proclame : « Vous êtes le Christ, le fils du Dieu Vivant ! » L’Eglise naissante apparaît dans cette réponse. Pierre déclare sa foi et sa confiance en son maître qui le pressent déjà comme le futur pontife.

A un autre moment de sa vie publique, aux docteurs de la loi qui cherchent à le piéger sur les miracles accomplis un jour du Sabbat, Jésus riposte ainsi : « Qu’y a-t-il écrit dans la loi ?⁵ » Il regarde le paralytique miraculé et demande : « Lequel est le plus aisé à dire : tes péchés te sont remis, ou de dire lève-toi et marche ? ⁶ » Est-il besoin d’insister ? Le Christ en appelle aux âmes loyales, capables de trouver par elles-mêmes la réponse juste. Ou bien encore un autre jour : « Qui de vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? Ou si on lui demande un poisson, lui donnera un serpent ?⁷ » Avec de telles questions, l’intelligence s’éveille et la conscience s’ouvre.

Notons que ces questions à caractère pédagogique, ces interrogations « boomerang » se retournent souvent contre la mauvaise foi des esprits perfides autant qu’elles éclairent les indécis.

Dans une autre page de l’Evangile, juste après sa résurrection, Jésus interroge Marie-Madeleine qui cherche avec douleur « son maître » dont le corps n’est plus dans son tombeau : « Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?⁸ », insiste Jésus, comme s’il prenait plaisir à entendre Marie-Madeleine révéler la profondeur de sa foi, et sa grande fidélité. Heureuse question qui aura le double effet de confirmer la vive affection de Marie-Madeleine et de combler le coeur de Jésus !

Examinons-nous
« Communiquer » dans notre société hyper-médiatique est trop souvent synonyme de propagande déguisée, de débats stériles, d’influences néfastes, de pensée à sens unique, dans un mépris total des personnes considérées comme des « cibles » commerciales…

  • Se faire comprendre à la manière du Christ n’a rien à voir avec de telles méthodes d’influence. Il ne plaide pas une cause pour son compte, il n’use jamais de faux semblant, il s’adresse à l’intelligence souvent assoupie des coeurs. Il veut se mettre au niveau des âmes pour qu’elles se convertissent : « Pourquoi êtes-vous effrayés ? » demande-t-il aux apôtres, « n’avez-vous pas encore la foi ?⁹ » Stimuler les caractères, entendre les angoisses, comprendre les peurs, préparer ses amis à vivre dans la vérité. En un mot, allumer les flammèches intérieures qui vacillent dans les âmes. Voilà en quoi ses interrogations s’avèrent si efficaces.

Nous devrions prendre exemple sur Notre-Seigneur dans nos démarches d’apostolat. Ne répondons pas trop vite aux questions, forçons-nous à passer par les étapes progressives du questionnement afin de favoriser davantage l’implication de nos interlocuteurs. L’interrogation est à l’esprit ce que la bougie est aux moteurs thermiques ; elle allume la petite flamme vacillante de nos intelligences.

  • Toute question n’appelle pas de réponse ! Il faut savoir détecter et détourner la fausse question qui cherche à piéger. Dans ce cas, la parole est d’argent, le silence est d’or ! Nous sommes, à des degrés divers, souvent trop passifs devant les personnes de mauvaise foi qui simulent par de fausses interrogations un intérêt soudain. Elles cherchent à mettre mal à l’aise celui qui veut se faire apôtre, souvent en présence de tierces personnes dont elles cherchent la complicité. Souvenons-nous alors des réponses de Jésus quand il fut interrogé devant le Grand-Prêtre : « Si j’ai mal parlé, fais voir ce que j’ai dit de mal ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? ¹⁰ » Aidons alors ces personnes, autant que faire se peut, à éveiller leur conscience et à les ramener à de meilleures intentions, mais sachons aussi détecter la ruse et s’il le faut, répondons par le silence !

En pratique, que faire ?
La reformulation permet dans un dialogue, de préciser, de clarifier, de confirmer une opinion. Dire : « Si je vous ai bien compris vous voulez dire que… » met l’interlocuteur dans les meilleures dispositions d’écoute possibles, tant il est sensible à l’attention qui lui est portée.

Un apôtre doit s’exercer à cette véritable discipline de la parole propre à l’interrogation et à la reformulation. Ses paroles doivent être « placées » au bon moment et imposent une certaine mortification pour ne pas livrer trop vite ses connaissances et imposer son point de vue. A l’image de Jésus qui, ne répondant pas à la seconde près aux dénonciateurs de la femme adultère, dessine sur le sable en silence et posant une question préalable, laisse les consciences se réveiller. Son silence est aussi éloquent qu’assourdissant. La répartie orgueilleuse n’est d’aucune utilité pour toucher les âmes. Susciter le « chambardement » intérieur demande plus de finesse : « Appelez votre mari et venez ici¹¹ » dit-il à la Samaritaine. Cette réplique de Jésus à la limite de la provocation, pousse l’âme assoupie jusqu’à ses derniers retranchements. Elle avoue qu’elle n’a pas de mari. Jésus confirme : « Vous avez eu cinq maris, et celui que vous avez maintenant n’est pas à vous. » Subtile relance qui va tout changer, tout ouvrir, tout bouleverser. Délivrée ainsi du mensonge et de l’hypocrisie, la Samaritaine oscille entre soulagement et paix. Ses yeux s’écarquillent, elle comprend qui est cet homme dont la soif est si ardente. Jésus ne lui fait pas la morale, il nous donne alors un exemple que nous pourrons suivre si nous nous mettons à l’école du « Fils de l’homme ».

Pour aller plus loin et progresser
Questionner encore et encore, cela aura deux effets méritoires :

  • D’une part, on saura mieux adapter notre explication en fonction de la personne interrogée.
  • D’autre part, on encouragera le « récepteur » à trouver par lui-même les bonnes réponses.

L’intérêt pédagogique d’une telle démarche interrogative est évident, mais elle exige du temps, une attention très vive et de la patience. Des paramètres et des qualités qui se font rares sous la tyrannie de l’urgence. Désormais dans les relations dites « humaines », la répartie immédiate et cinglante est survalorisée au détriment de la réflexion. Qu’importent les arguments exposés, puisque le jeu consiste à imposer rapidement ses idées, de gré ou de force !

RESOLUTION PRATIQUE : Ayons la patience d’écouter, de nous interdire tout jugement téméraire, en aidant notre interlocuteur à trouver les réponses par lui-même et en évitant les affirmations péremptoires.
ENGAGEMENT SPIRITUEL : Une dizaine d’Ave – 3ème mystère glorieux : la Descente de l’Esprit-Saint sur les apôtres. Demandons au Saint-Esprit de nous inspirer. Avant d’afficher sa foi et d’affirmer des vérités, il faut aider les âmes à assimiler et à accepter les points exigeants de la doctrine catholique. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’être patient et pédagogue en s’efforçant de poser les bonnes questions afin de préparer le terrain.

Frère Charles de Foucaud (cordigère)
« L’âme n’est pas faite pour le bruit, mais pour le recueillement et la vie doit être une préparation au ciel non seulement par les oeuvres méritoires mais aussi par la paix et le recueillement en Dieu. » Ch. de Foucauld

1 Lc XIV, 3
2 Lc XIV, 5
3 Mt XVI, 13
4 Mt XVI, 15 et 16
5 Lc X, 26
6 Mt IX, 5
7 Mt VII, 9-10
8 Jean XX, 15
9 Mc IV, 40
10 Jean XVIII, 23
11 Jean IV, 16-18

Tous chef?

La société ne devrait être qu’une pyramide de chefs », disait le Maréchal Lyautey. Cette idée est partagée par l’abbé Gaston Courtois, dans son ouvrage L’Ecole des Chefs, où il expose les différentes qualités et missions que l’on attend d’eux. Il semble cependant que, dans notre monde actuel, la place de chef ne revient qu’à une élite triée sur le volet, issue de grandes écoles de management, de commerce, de communication. Le chef d’aujourd’hui est un technicien, sachant user des multiples outils à sa disposition pour régler un problème, déterminer des objectifs, gérer des conflits. Il en résulte que l’énorme masse de ceux qui n’ont pas suivi ces parcours académiques prestigieux, sont voués à suivre et à obéir, sans trop se poser de questions : après tout, n’est-il pas normal que la personne la plus instruite dans un domaine occupe le plus haut poste ? L’abbé Courtois semble avoir une opinion quelque peu différente, comme nous allons tâcher de l’exposer¹.


LE CHEF ET SA MISSION
Pour définir les qualités du chef, l’abbé Courtois analyse d’abord l’oeuvre à accomplir. Afin d’atteindre le but fixé, le chef doit évidemment être compétent, mais également avoir le sens du réel et être imprégné de la grandeur de sa mission.
La compétence est la première des qualités nécessaires au chef. Etant le conducteur de l’ensemble dont il a la charge (équipe, famille, entreprise, etc…), il doit pouvoir articuler correctement les différentes parties sous ses ordres afin de faire mouvoir le tout, et pour ce faire il doit avoir une bonne connaissance des domaines qui touchent son action. Cette connaissance n’a pas besoin d’être parfaite, car il a des subordonnés dont c’est le rôle de maîtriser chacun de ces domaines. Pour lui, il lui faut une connaissance générale suffisante pour « prévoir, organiser, commander, contrôler, apprécier les valeurs relatives, peser les opportunités, coordonner les efforts de chacun en vue de l’oeuvre commune ». Bien sûr, plus sa connaissance particulière de chaque chose sera aiguë, plus il pourra diriger avec clairvoyance, mais il prend le risque d’être submergé d’informations, obscurcissant son jugement, ou bien de s’aliéner ses subordonnés, qui ont la charge des choses particulières.
Mais être compétent ne suffit pas si l’on n’a pas le sens du réel, c’est-à-dire si l’on ne saisit pas le cadre dans lequel notre action va s’effectuer. Gaston Courtois reprend cette phrase d’un Général de la Première Guerre Mondiale : « En artillerie, ce qui importe, ce n’est pas le coup qui part, c’est le coup qui porte. » Cela ne sert à rien de sortir toute la théorie que l’on a apprise, si la pratique en est rendue impossible par les conditions particulières du milieu. Le sens du réel implique de se débarrasser des « formules magiques », des préjugés, et bien plus de l’idéologie. Ces choses sont du domaine de l’incantatoire, et non du tangible. Le chef doit embrasser de son regard l’ensemble de son champ d’action, en saisir les limites et les potentialités, et seulement alors exercer sa compétence pour transformer ce réel. Le chef n’est pas un magicien, mais un artisan.
La dernière des qualités du chef, concernant le but à atteindre, est le sens de la mission qu’il incarne, ou « la foi en la grandeur et en la beauté de sa tâche ». Si le chef agit à contre-coeur, s’il n’est pas animé par son oeuvre, alors il est semblable au berger mercenaire que Notre-Seigneur décrit dans son Evangile : il fuira au premier danger. « Pour venir à bout des choses, disait Louis XIV, le premier pas est de les croire possibles. » On peut ne pas choisir sa mission, et cela est presque exclusivement le cas. Elle peut donc ne pas plaire, et même rebuter, mais le chef l’accepte² parce qu’elle participe au bien commun, et parce qu’elle lui vient de l’autorité supérieure sous laquelle il s’est volontairement rangé. Il doit s’imprégner de sa tâche et, ce qui est peut-être encore plus difficile, il doit enthousiasmer ses subordonnés. Il n’ira pas loin s’il doit barrer un bateau naviguant à contre-courant. La mission est d’ailleurs la seule raison du chef : sans elle, à quoi sert-il ? Il existe une foule de chefs qui ne voient dans leur charge que le prestige, les privilèges, le pouvoir. Ce sont de petits tyrans, qui n’amasseront sous eux que haines et rancoeurs. On les remplacera bien vite, et pour le mieux. Tandis qu’un chef soucieux de sa mission avant tout, se mettra au service d’elle et des subordonnés avec lesquels il va l’accomplir. Un tel chef est digne de l’autorité qu’il représente, car avec lui grandiront³ ceux dont il a la charge, et la communauté qu’il incarne.


LE CHEF ET LUI-MEME
Si la mission est le premier élément de définition du chef, selon Gaston Courtois, alors sa manière d’être en est le deuxième. Le chef se reconnaît ici par son impassibilité, son sens du sacrifice et son esprit de décision. Il est souvent dit que l’homme qui ne sait se commander, ne peut commander aux autres. Celui qui est en effet incapable de résister à ses pulsions, n’aura aucune crédibilité ni respect de la part de ses subordonnés lorsqu’il devra leur commander. Il sera également dans l’impossibilité de surmonter les inévitables obstacles qu’il rencontrera dans l’exercice de sa fonction. Le chef se doit d’être impassible, c’est-à-dire de ne pas se laisser aller à ses passions, fussent-elles apparemment bonnes : les passions obscurcissent le jugement si elles ne sont pas réglées, et le chef se doit de garder le cap dans toutes les circonstances. C’est un devoir qu’il a non seulement par rapport à sa mission, mais également par rapport à ses subordonnés, car c’est lui qui leur servira de repère dans les difficultés et les incertitudes. « Il faut au chef un moral particulièrement élevé et une maîtrise absolue de lui-même qui lui permettent, au milieu des difficultés, de s’imposer par son calme à ses subordonnés
Autre qualité personnelle : le désintéressement. Nous l’avons vu, le chef ne commande pas pour lui, mais pour un bien commun. Ce n’est pas pour rien que l’on parle souvent de la « charge » qui lui incombe. Celui qui commanderait en vue de son bien propre n’est pas un chef, mais un tyran, un despote. Il met son pouvoir au service de son bien propre, et trahit par-là la mission qui lui est confiée par l’autorité (humaine ou divine), ainsi que ses subordonnés. Peu importe s’il partage avec eux les fruits de ses succès et la gloire qui leur est liée, s’il les entraîne avec lui dans sa trahison. Il est nécessaire que des honneurs, des pouvoirs, des avantages particuliers soient liés à la fonction du chef : sa mission le met au-dessus des membres qu’il dit guider, il ne peut donc être soumis au même régime qu’eux. Cependant, l’Histoire passée et actuelle regorge d’exemples pour nous le prouver, le risque est grand pour le chef de préférer ces avantages à la fin pour lesquels ils sont conditionnés. Le chef doit savoir utiliser ces choses comme des soutiens de son action, et non comme des fins. Après tout, on n’emportera pas ses galons ou sa voiture de fonction devant le Bon Dieu, mais plutôt le résultat de sa gestion.
Enfin, Gaston Courtois présente la décision et la ténacité, en citant ces vers de Boileau :
« Qui ne sut décider, ne sut jamais conduire.
Qui ne sut tenir bon, ne sut rien obtenir.»
Le chef est un homme d’initiative. Il détermine les possibilités qui s’offrent à lui pour atteindre son but, et il choisit celle qui lui semble la plus adaptée selon le contexte. En décidant, il accepte les conséquences que porte son acte. S’il échoue, il ne peut se défausser sur un autre que lui-même, et la grandeur d’un chef est souvent mesurée à la manière dont il assume ses responsabilités. Tant que l’action n’est pas complète, ou que le but n’est pas atteint, le chef se doit de persévérer, sans pour autant s’obstiner : changer de route pour atteindre le but n’est pas un échec en soi, mais refuser de reconnaître qu’on se trompe est blâmable. Le chef ne peut se permettre de velléités, qui sont des demi-pas en avant suivis bien vite d’une course en arrière. Et pour décider, il faut au chef des principes solides, des valeurs profondes.
L’abbé Gaston Courtois parle encore des qualités du chef par rapport à ses égaux, et à ses subordonnés, mais il serait trop long d’en parler ici. Retenons de cela que le chef n’est pas un être né, mais construit. Si beaucoup ne seront jamais appelés à de hautes responsabilités, en raison de circonstances diverses, tous nous sommes d’une manière ou d’une autre voués à diriger, qui une famille, qui un groupe, une entreprise, une association, une initiative diverse. Être chef n’est pas réservé à une élite particulière, car tout homme se trouve immanquablement, à un moment ou un autre de son existence, confronté à la possibilité de servir le Bien Commun autrement qu’en exécutant simplement des ordres. Les initiatives ne manquent pas, même aujourd’hui. Mais avons-nous la volonté de les prendre, et le désir de les bien mener ? Diriger un grand groupe n’est en soi pas si différent que d’avoir la responsabilité d’une tâche dans notre paroisse : l’ordre de grandeur change, les ingrédients restent les mêmes.
R.J.

1 Toutes les citations qui suivent, sauf mention contraire, sont tirées de L’Ecole des Chefs du P. Gaston Courtois.
2 S’il en a bien sûr les compétences : accepter une mission à laquelle on n’est pas apte s’apparente plus à de l’aveuglement qu’à de l’abnégation.
3 Autorité vient du latin Augere : élever, augmenter
4 Maréchal Joffre