Prudent pour agir avec succès !

Dans un couloir, Charles coince son chef débordé : « Je suis mécontent de mon salaire, je voudrais une augmentation !

J’ai besoin d’argent pour payer les écoles de mes enfants et ma maison. Sinon, je serai obligé d’aller voir ailleurs… »

Même si son objectif est légitime, l’égocentrisme et l’impulsivité de Charles vont nuire au résultat visé, et peut-être à sa réputation.

Pour réussir, il aurait mieux fait de prendre un rendez-vous au calme pour parler de son avenir. Il aurait dû le préparer en réfléchissant aux ambitions de sa société, aux objectifs de son patron et à leurs critères de valorisation des salariés. Il aurait pu exprimer son envie de contribuer davantage, de progresser au service de l’entreprise, en comptant sur une juste évolution salariale associée. Il a manqué de la vertu de prudence !

La prudence n’a pas pour seul but de nous faire éviter les dangers mais positivement de « nous indiquer les moyens sûrs et légitimes de parvenir à une fin louable1 ». Elle détermine l’usage que nous devons faire de notre esprit en chacune des démarches ou des entreprises de notre vie, pour que nous ne regrettions rien ensuite. Même en cas d’échec, nous saurons que nous avions fait tout ce qui était raisonnablement possible. Quel réconfort pour notre conscience !

La prudence va être utile pour chacune de nos décisions : les grandes – choix de vie ou de métier, écoles, déménagement, gestion d’un projet, investissement – comme les quotidiennes – réaction à la bêtise d’un enfant ou d’un subordonné, difficultés avec une autorité, réaction à un imprévu. Comment prendre les bonnes décisions au bon moment ?

Les conditions de succès peuvent se résumer en 3 mots-clés : anticipation, cohérence, focalisation. Donc, éviter improvisation, incohérence, dispersion.

Les bons managers listent les mêmes bonnes pra- tiques que celles écrites par saint Jean-Baptiste de la Salle pour une prise de décision réussie2, prêtons-y attention !

Anticipation

Faire appel à ses connaissances et son intelligence, ou effectuer des recherches pour bien comprendre le sujet et le contexte de la décision à prendre. S’ancrer dans le réel : les données factuelles de la situation comme les tempéraments des personnes concernées comptent. Préparer la décision en se rappelant les principes ou règles à suivre (morales, psychologiques ou professionnelles). Prendre le temps de formuler le but à atteindre, les moyens d’y arriver, les raisons de faire tel choix et discerner les alternatives, avec leurs avantages et inconvénients. Comment minimiser et rendre acceptables les effets secondaires ? Consulter des personnes sûres si besoin.

Savoir jouer avec le temps : faut-il laisser mûrir le sujet, procéder par étapes, tester, ou trancher sans délai ?

Ces pratiques prennent du temps. Il est donc évident que, pour savoir gérer les situations du quotidien en temps réel (colère d’un enfant, erreur professionnelle…), il faut avoir réfléchi et travaillé à l’avance sur les principes et les méthodes d’éducation ou de gestion des hommes. Cela se fait selon les phases de notre vie, en ménage et avec des personnes expérimentées et de confiance, ainsi qu’en tirant les leçons de nos propres expériences.

Cohérence

Les moyens doivent être cohérents entre eux et avec les principes. Il faut être habile dans le choix des moyens – les actes, les paroles et les attitudes qui se soutiennent renforcent la décision – et du temps de l’action : quand et comment parler à son épouse ? A un adolescent d’un sujet délicat ?

Par ailleurs, chacun sait qu’un alignement entre conjoints est essentiel dans l’éducation des enfants, de même qu’une coopération ouverte entre la famille et l’école. Bien sûr, l’unité ne fait pas tout : encore faut-il éviter les erreurs de raisonne- ment, souvent dues à un manque de formation, un manque d’anticipation ou un trop plein d’émotions. 

Focalisation

Une fois la décision prise, il faut être fort et persévérer. Observer les effets pour traiter les éventuels effets de bord, ajuster ou introduire des étapes, sans toutefois perdre de vue l’objectif et la stratégie choisie ! Il faut parfois du temps, surtout dans l’éducation, la conduite des hommes ou de la nature. Si notre décision a été prise de la bonne manière, nous pouvons compter sur la Providence et devons lui faire confiance sans nous inquiéter chaque jour.

Émotions et tempéraments

Deux écueils opposés sont fréquents. Écoutez votre entourage pour savoir celui qui vous guette ! Cela peut d’ailleurs dépendre des sujets ou des moments.

Impulsif, vous réagissez trop vite. A peine le sujet est-il identifié qu’il faut lancer des actions ou des répliques  catégoriques  !

Forcez-vous à vous poser et analyser ce qui vous pousse : l’activisme ? la peur  ?  de  quoi  ?  de  voir  quelqu’un  souffrir (empathie) ? du jugement des autres ? de rater  quelque chose ? de l’incertitude ? d’être mal à l’aise tant que le sujet n’est pas clos ? Est-ce si grave ? Forcez-vous à formuler voire écrire votre analyse et les alternatives, les plus et les moins, puis à consulter une personne de confiance.

Timoré ou retardataire, vous traînez pour décider, vous retardez votre implication. Ne pas décider, c’est décider de ne rien faire… Est-ce votre vrai choix ? Forcez-vous donc à anticiper les sujets que vous devrez traiter tôt ou tard et à vous fixer une date « au plus tard » pour les traiter donc pour commencer à y travailler ; et planifiez du temps. Envisagez des étapes dans la mise en œuvre de la décision pour pouvoir ajuster ou contrôler. Si vous avez peur, faites comme indiqué plus haut et posez-vous la question « et pourquoi pas ? »

Dans les deux cas, prenez l’habitude de vous corriger sur des petites décisions : respirez, réfléchissez, décidez avec les règles de la prudence, agissez et faites confiance !

Hervé Lepère

 

1 Les douze vertus d’un bon maître – Saint J.-B. de la Salle et frère Agathon. Manuel pratique de 90 pages.

2 Idem

Pas plus de cinq !

Comme en toute tragédie classique, il y aura cinq actes et pas un de plus. Le sujet de cette pièce est la conspiration de cinq femmes animées de la même haine mortelle contre une sixième. Elles dissimulent leurs sentiments derrière une volonté de la servir mais elles ne s’approchent en réalité d’elle que pour lui porter un coup de poignard. Les quatre premières l’ont très grièvement blessée mais elle a survécu. Nous voici parvenus au cinquième acte qui n’est pas encore achevé. Notons cependant que la dernière des mégères est plus déchaînée encore que les quatre premières tandis que jamais leur commune ennemie n’a été si faible. Mais écoutons le récit de leur victime et entendons sa supplique.

« La première de ces femmes naquit le 21 septembre 1792. Elle fit rouler la tête de mon roi le 21 janvier 1793 en m’assurant que commençait pour moi dans son sang une ère de prospérité, de liberté et de gloire. Elle détestait plus encore mon Dieu que mon roi au point qu’elle prétendit ouvrir des temps nouveaux en substituant au calendrier fondé sur la naissance du Fils de Dieu celui de sa propre naissance. Elle n’avait pas encore un an qu’elle mit « à l’ordre du jour » le régime de la Terreur. Elle semblait se repaître de ce bain de sang, de mes enfants, prêtres, aristocrates et gens du peuple. En l’an XII, elle me remit dans les mains d’un Général dont elle me dit qu’il allait panser mes plaies et me couvrir de gloire.

« La deuxième d’entre elles ne vécut pas cinq ans. Elle vit le jour le 25 février 1848 et fut le fruit de la révolution qui renversa le monarque de juillet. Au climat euphorique en ses débuts et à la plantation des arbres de la liberté succéda le coup d’état du 2 décembre 1851 par le neveu de ce général qui devait me donner de la gloire mais me couvrit de honte tandis que mon nom était haï dans toute l’Europe. La deuxième des femmes ne mit donc guère de temps, après le bain de sang des journées de juin 1848, à me placer dans le giron dictatorial du Prince-Président.

« La troisième est la doyenne des cinq.     Elle commença sa carrière le 4 septembre 1870 et ne l’acheva qu’au 10 juillet 1940. Elle vécut donc presque   sept décades pour me martyriser. Il n’est en effet d’autre mot pour décrire ce troisième acte républicain qui dévoila au mieux sa volonté d’exterminer en mon sein tout ce qui m’était le plus cher : ma foi, mes familles françaises, mes enfants. Je fus livrée à la dictature des loges et je vis mes prêtres, religieuses et religieux honteusement expulsés de mes frontières. Cette furie me saigna à blanc pendant la guerre de 1914- 1918 et, après avoir allumé par son traité de Versailles toutes les rancœurs de l’Allemagne, elle décréta un pacifisme suicidaire. M’ayant précipité dans le gouffre, elle finit par se suicider elle-même et ma seule consolation fut qu’elle n’eût d’autre ressource que de me laisser au prestige du Vainqueur de Verdun. O divine surprise !

« On se dispute encore sur la date de naissance de la quatrième. Quoiqu’il en soit, on brûla la gloire et on condamna à la prison perpétuelle ce Maréchal qui avait mis fin à la dictature des loges et, pire, dans la situation désespérée où l’on m’avait réduite, avait cherché à me soigner. Mais elle aussi voulait du sang et ce furent les cent mille victimes de l’Epuration. Elle donna ensuite au monde la meilleure démonstration qu’on pût souhaiter de la force républicaine par la succession des dix-huit gouvernements qui se succédèrent de 1947 à 1958. Elle aussi finit par me livrer aux mains d’un militaire …

« La cinquième de ces dames est apparue le 8 janvier 1959. Elle a donc 67 ans au moment où j’écris ces lignes. La question est de savoir si elle va détrôner la troisième comme doyenne d’âge. Elle a été la digne héritière des quatre précédentes et s’est distinguée par un nouveau bain de sang, pire que tous les autres puisqu’il s’est agi de l’assassinat légalisé et constitutionnalisé de mes enfants dans le sein maternel. A 67 ans, cette Athalie concocte maintenant celui des personnes âgées. Quant à moi qui suis à l’agonie, je réclame pour elle seule l’euthanasie. Je demande sa mort et, si mes enfants ne veulent pas que je meure aussi, je les conjure qu’il n’y en ait pas de sixième et je veux cette fois-ci choisir les mains de celui à qui je serai livrée.

Mes enfants, écoutez-moi. Je suis votre mère, la France. Me connaissez-vous encore ? M’aimez- vous encore ? Pourquoi me laissez-vous encore dans les rets de ces sorcières ? Priez. Mais priez Notre-Dame pour que j’en sois délivrée et soyez prêts à souffrir et à batailler si vous ne voulez pas que je meure. Pas de sixième, je vous en conjure !

 

R.P. Joseph

Editorial

Chers amis,

La période des vœux nous a souvent donné l’occasion d’écouter les inquiétudes, les regrets de chacun… On sent une pesanteur tomber sur nos épaules à chaque nouvelle rencontre… Mais ces sentiments doivent-ils emplir l’âme du catholique ? N’est-elle pas emplie de l’espérance depuis le jour de la Résurrection ? Faut-il se laisser envahir par la morosité ambiante, voire le désespoir qui nous entoure ?

Posons-nous les bonnes questions : quelles sont les raisons qui devraient occuper toute notre attention  ?  Faut-il  s’attacher  à  écouter  les « nouvelles » trois fois par jour pour être sûr de n’en manquer aucune ? Au-delà du fait que même les analystes les plus fiables, n’ayant pas d’envoyé spécial dans toutes les régions du monde, sont eux- mêmes dépendants de ce que l’on veut bien leur dire, reconnaissons que nous sommes bien impuissants sur la marche des évènements. Maîtrisons donc notre curiosité, dominons nos appréhensions et apprenons à prendre du recul en adoptant un plan d’action à notre portée. Quel sera- t-il ? Sous l’inspiration du Saint-Esprit, nous demanderons à la Prudence, reine de toutes les vertus, de guider nos pas sur le chemin que Dieu a ouvert devant nous.

Cette prudence déjà vantée par Platon et Aristote, est la vertu cardinale qui doit diriger les trois autres : justice, force et tempérance.

Vous découvrirez dans ce numéro de nombreux articles donnant des exemples concrets afin de faire fructifier cette qualité et de nous aider à perfectionner les puissances de notre âme.

Cette vertu est tout autre que le « principe de précaution » dont nous avons tant entendu parler… Ce n’est pas non plus une qualité réservée aux personnes d’un certain âge, inquiètes de tout et toujours prêtes à brider les velléités des plus jeunes ; non, la prudence n’est pas le contraire de l’insouciance ; vous comprendrez, à la lecture de ces lignes, la place qu’elle doit prendre pour conduire nos vies. Elle nous aide à mener nos actions avec cohérence, en mettant en adéquation nos convictions avec notre vie quotidienne. Elle nous rappelle que chacun de nos actes entraîne ses conséquences, et ce, même parfois sur plusieurs générations. Que vous soyez premier, centième ou millième maillon d’une chaîne dans la passation de la foi, comme dans les valeurs de la famille, si vous lisez ces lignes, vous comprendrez le rôle que Dieu et la société chrétienne attendent de vous. Point de place pour la médiocrité, le compromis ou les concessions ! Et même si « les vertus s’acquièrent à la pointe de l’épée1 », l’âme qui aime véritablement et qui vit de sa foi, verra la main de Notre-Seigneur la conduire dans le dédale de la vie.

Que Notre-Dame des Foyers Ardents prie le Saint- Esprit de nous envoyer ses dons afin que nous acquerrions les vertus qui nous feront ensemble monter vers le ciel.

Bien amicalement,

Marie du Tertre

 

 
   

1 Père Passerat

Saint Louis

Dans les grands saints qui ont marqué notre civilisation, beaucoup sont ceux qui étaient connus pour leur mansuétude et la douceur de leur caractère. Parmi eux, nous pouvons citer une description de la personnalité de saint Louis1 et y voir comment cette douceur était pondérée par le sens de la justice.

« Nous pouvons nous faire une idée assez claire de la personna- lité du roi d’après les documents de son procès de canonisation, comme le compte-rendu écrit par son ami Joinville, un noble, observateur au regard acéré et pragmatique de la nature humaine. Il n’était pas difficile de connaître Louis. Franc et ouvert, il préférait la conversation aux livres, et il était tout à fait capable de faire et de subir une plaisanterie ; à tous, riches et pauvres, il montrait du respect mais sans jamais de familiarité.

Son amour ne se limitait pas non plus à sa famille proche ou à ses amis. Comme une rivière au flot puis- sant et régulier, sa « compassion vertueuse et ordonnée » comprenait tous les pauvres de France. Sa mère Blanche de Castille, cette femme extraordinaire, lui avait appris à se déplacer personnellement partout où son peuple souffrait des mauvaises récoltes, d’épidémies, d’inondations ou de quelque grave infortune. Il fit tout cela, et plus. En 1246, il entra en campagne pour émanciper les serfs et prit les devants en libérant ceux de ses propres possessions. Puis, en homme qui ne se satisfait jamais de demi-mesures, il encouragea l’aristocratie à suivre son exemple, offrant, partout où cela était possible, une compensation financière à ceux qui hésitaient pour des motifs économiques.

Il pouvait apparaître en tout lieu : à la campagne, dans les champs avec les paysans, parcourant les rues des villes au ravissement des citadins ; et partout où il voyait de la souffrance, naissaient des orphelinats, des hospices et des hôpitaux, souvent grâce à sa propre bourse. Il nourrissait personnellement ceux qui souf- fraient, les habillait, les visitait, payait leur rançon et les confortait.

Durant le règne de Louis, les hommes et femmes de toute l’Europe enviaient les Français pour ce que leur pays était devenu terre d’imminente justice. Jamais l’idée du « politiquement correct » ne figura sur la liste des critères royaux. Guidé par la justice seule, il était aussi prompt et intransigeant pour dire « oui » que pour dire « non », ayant fait sienne la règle de conduite de son grand-père Philippe-Auguste : « Aucun homme ne peut diriger bellement un pays s’il n’est capable de refuser aussi hardiment et aussi franchement qu’il est capable de donner ».

 
   

1 Extrait du livre de Willam J. Slattery ; Comment les catholiques ont bâti une civilisation