Tous chef?

La société ne devrait être qu’une pyramide de chefs », disait le Maréchal Lyautey. Cette idée est partagée par l’abbé Gaston Courtois, dans son ouvrage L’Ecole des Chefs, où il expose les différentes qualités et missions que l’on attend d’eux. Il semble cependant que, dans notre monde actuel, la place de chef ne revient qu’à une élite triée sur le volet, issue de grandes écoles de management, de commerce, de communication. Le chef d’aujourd’hui est un technicien, sachant user des multiples outils à sa disposition pour régler un problème, déterminer des objectifs, gérer des conflits. Il en résulte que l’énorme masse de ceux qui n’ont pas suivi ces parcours académiques prestigieux, sont voués à suivre et à obéir, sans trop se poser de questions : après tout, n’est-il pas normal que la personne la plus instruite dans un domaine occupe le plus haut poste ? L’abbé Courtois semble avoir une opinion quelque peu différente, comme nous allons tâcher de l’exposer¹.


LE CHEF ET SA MISSION
Pour définir les qualités du chef, l’abbé Courtois analyse d’abord l’oeuvre à accomplir. Afin d’atteindre le but fixé, le chef doit évidemment être compétent, mais également avoir le sens du réel et être imprégné de la grandeur de sa mission.
La compétence est la première des qualités nécessaires au chef. Etant le conducteur de l’ensemble dont il a la charge (équipe, famille, entreprise, etc…), il doit pouvoir articuler correctement les différentes parties sous ses ordres afin de faire mouvoir le tout, et pour ce faire il doit avoir une bonne connaissance des domaines qui touchent son action. Cette connaissance n’a pas besoin d’être parfaite, car il a des subordonnés dont c’est le rôle de maîtriser chacun de ces domaines. Pour lui, il lui faut une connaissance générale suffisante pour « prévoir, organiser, commander, contrôler, apprécier les valeurs relatives, peser les opportunités, coordonner les efforts de chacun en vue de l’oeuvre commune ». Bien sûr, plus sa connaissance particulière de chaque chose sera aiguë, plus il pourra diriger avec clairvoyance, mais il prend le risque d’être submergé d’informations, obscurcissant son jugement, ou bien de s’aliéner ses subordonnés, qui ont la charge des choses particulières.
Mais être compétent ne suffit pas si l’on n’a pas le sens du réel, c’est-à-dire si l’on ne saisit pas le cadre dans lequel notre action va s’effectuer. Gaston Courtois reprend cette phrase d’un Général de la Première Guerre Mondiale : « En artillerie, ce qui importe, ce n’est pas le coup qui part, c’est le coup qui porte. » Cela ne sert à rien de sortir toute la théorie que l’on a apprise, si la pratique en est rendue impossible par les conditions particulières du milieu. Le sens du réel implique de se débarrasser des « formules magiques », des préjugés, et bien plus de l’idéologie. Ces choses sont du domaine de l’incantatoire, et non du tangible. Le chef doit embrasser de son regard l’ensemble de son champ d’action, en saisir les limites et les potentialités, et seulement alors exercer sa compétence pour transformer ce réel. Le chef n’est pas un magicien, mais un artisan.
La dernière des qualités du chef, concernant le but à atteindre, est le sens de la mission qu’il incarne, ou « la foi en la grandeur et en la beauté de sa tâche ». Si le chef agit à contre-coeur, s’il n’est pas animé par son oeuvre, alors il est semblable au berger mercenaire que Notre-Seigneur décrit dans son Evangile : il fuira au premier danger. « Pour venir à bout des choses, disait Louis XIV, le premier pas est de les croire possibles. » On peut ne pas choisir sa mission, et cela est presque exclusivement le cas. Elle peut donc ne pas plaire, et même rebuter, mais le chef l’accepte² parce qu’elle participe au bien commun, et parce qu’elle lui vient de l’autorité supérieure sous laquelle il s’est volontairement rangé. Il doit s’imprégner de sa tâche et, ce qui est peut-être encore plus difficile, il doit enthousiasmer ses subordonnés. Il n’ira pas loin s’il doit barrer un bateau naviguant à contre-courant. La mission est d’ailleurs la seule raison du chef : sans elle, à quoi sert-il ? Il existe une foule de chefs qui ne voient dans leur charge que le prestige, les privilèges, le pouvoir. Ce sont de petits tyrans, qui n’amasseront sous eux que haines et rancoeurs. On les remplacera bien vite, et pour le mieux. Tandis qu’un chef soucieux de sa mission avant tout, se mettra au service d’elle et des subordonnés avec lesquels il va l’accomplir. Un tel chef est digne de l’autorité qu’il représente, car avec lui grandiront³ ceux dont il a la charge, et la communauté qu’il incarne.


LE CHEF ET LUI-MEME
Si la mission est le premier élément de définition du chef, selon Gaston Courtois, alors sa manière d’être en est le deuxième. Le chef se reconnaît ici par son impassibilité, son sens du sacrifice et son esprit de décision. Il est souvent dit que l’homme qui ne sait se commander, ne peut commander aux autres. Celui qui est en effet incapable de résister à ses pulsions, n’aura aucune crédibilité ni respect de la part de ses subordonnés lorsqu’il devra leur commander. Il sera également dans l’impossibilité de surmonter les inévitables obstacles qu’il rencontrera dans l’exercice de sa fonction. Le chef se doit d’être impassible, c’est-à-dire de ne pas se laisser aller à ses passions, fussent-elles apparemment bonnes : les passions obscurcissent le jugement si elles ne sont pas réglées, et le chef se doit de garder le cap dans toutes les circonstances. C’est un devoir qu’il a non seulement par rapport à sa mission, mais également par rapport à ses subordonnés, car c’est lui qui leur servira de repère dans les difficultés et les incertitudes. « Il faut au chef un moral particulièrement élevé et une maîtrise absolue de lui-même qui lui permettent, au milieu des difficultés, de s’imposer par son calme à ses subordonnés
Autre qualité personnelle : le désintéressement. Nous l’avons vu, le chef ne commande pas pour lui, mais pour un bien commun. Ce n’est pas pour rien que l’on parle souvent de la « charge » qui lui incombe. Celui qui commanderait en vue de son bien propre n’est pas un chef, mais un tyran, un despote. Il met son pouvoir au service de son bien propre, et trahit par-là la mission qui lui est confiée par l’autorité (humaine ou divine), ainsi que ses subordonnés. Peu importe s’il partage avec eux les fruits de ses succès et la gloire qui leur est liée, s’il les entraîne avec lui dans sa trahison. Il est nécessaire que des honneurs, des pouvoirs, des avantages particuliers soient liés à la fonction du chef : sa mission le met au-dessus des membres qu’il dit guider, il ne peut donc être soumis au même régime qu’eux. Cependant, l’Histoire passée et actuelle regorge d’exemples pour nous le prouver, le risque est grand pour le chef de préférer ces avantages à la fin pour lesquels ils sont conditionnés. Le chef doit savoir utiliser ces choses comme des soutiens de son action, et non comme des fins. Après tout, on n’emportera pas ses galons ou sa voiture de fonction devant le Bon Dieu, mais plutôt le résultat de sa gestion.
Enfin, Gaston Courtois présente la décision et la ténacité, en citant ces vers de Boileau :
« Qui ne sut décider, ne sut jamais conduire.
Qui ne sut tenir bon, ne sut rien obtenir.»
Le chef est un homme d’initiative. Il détermine les possibilités qui s’offrent à lui pour atteindre son but, et il choisit celle qui lui semble la plus adaptée selon le contexte. En décidant, il accepte les conséquences que porte son acte. S’il échoue, il ne peut se défausser sur un autre que lui-même, et la grandeur d’un chef est souvent mesurée à la manière dont il assume ses responsabilités. Tant que l’action n’est pas complète, ou que le but n’est pas atteint, le chef se doit de persévérer, sans pour autant s’obstiner : changer de route pour atteindre le but n’est pas un échec en soi, mais refuser de reconnaître qu’on se trompe est blâmable. Le chef ne peut se permettre de velléités, qui sont des demi-pas en avant suivis bien vite d’une course en arrière. Et pour décider, il faut au chef des principes solides, des valeurs profondes.
L’abbé Gaston Courtois parle encore des qualités du chef par rapport à ses égaux, et à ses subordonnés, mais il serait trop long d’en parler ici. Retenons de cela que le chef n’est pas un être né, mais construit. Si beaucoup ne seront jamais appelés à de hautes responsabilités, en raison de circonstances diverses, tous nous sommes d’une manière ou d’une autre voués à diriger, qui une famille, qui un groupe, une entreprise, une association, une initiative diverse. Être chef n’est pas réservé à une élite particulière, car tout homme se trouve immanquablement, à un moment ou un autre de son existence, confronté à la possibilité de servir le Bien Commun autrement qu’en exécutant simplement des ordres. Les initiatives ne manquent pas, même aujourd’hui. Mais avons-nous la volonté de les prendre, et le désir de les bien mener ? Diriger un grand groupe n’est en soi pas si différent que d’avoir la responsabilité d’une tâche dans notre paroisse : l’ordre de grandeur change, les ingrédients restent les mêmes.
R.J.

1 Toutes les citations qui suivent, sauf mention contraire, sont tirées de L’Ecole des Chefs du P. Gaston Courtois.
2 S’il en a bien sûr les compétences : accepter une mission à laquelle on n’est pas apte s’apparente plus à de l’aveuglement qu’à de l’abnégation.
3 Autorité vient du latin Augere : élever, augmenter
4 Maréchal Joffre