5e geste : interroger, reformuler !
A la suite des précédents articles publiés sur ce sujet depuis le FA 54 et après avoir étudié ces quatre gestes : Faire le premier pas, Demander service, Donner de son temps, et Ecouter sans juger, penchons-nous sur le 5eme geste de Notre-Seigneur observé dans son Evangile.
Dans l’Evangile, on note que Notre-Seigneur sait poser les questions pertinentes au bon moment ayant pour effet, soit de réveiller les intelligences et les consciences, soit de faire taire définitivement les objecteurs pervers. « Est-il permis de guérir le jour du sabbat ?¹ » Interrogation perfide à laquelle Jésus rétorque par une mise à l’épreuve : « Quel est celui de vous qui, si son âne tombe dans un puits, ne l’en retire même le jour du sabbat ?² »
Interroger à bon escient, détecter les interventions pertinentes qui font progresser le dialogue, oser poser des questions plutôt qu’affirmer trop vite pour inciter les esprits à trouver par eux-mêmes les bonnes réponses, voici un « art » de la rhétorique quelque peu oublié de nos temps. Ce fut, rappelons-nous, un moyen très habituel de communication aux temps antiques, promu par Socrate qui répondait aux questions par des interrogations en cascade afin de « faire accoucher les esprits ». Jésus, pour sa part, saura mettre l’interrogation dans son apostolat !
L’exemple de Notre-Seigneur
Observons maintenant quelques scènes de l’Evangile. Après avoir été vilipendé par les pharisiens d’un côté, et adulé par ses amis de l’autre, Jésus se tourne vers les apôtres et les interroge : « Qui dit-on qu’est le Fils de l’homme ?³ » Question surprenante ! Les apôtres se regardent les uns les autres. Après un bref silence, ils sont intarissables, chacun y va de son témoignage. Et Jésus les relance encore : « Et vous ? Qui dites-vous que je suis ?⁴ » Mais où le « maître » veut-il donc en venir ? Cette question amène les apôtres à s’engager, à réfléchir. Pierre se révèle alors le futur chef de l’Eglise naissante. Avec énergie et ferveur, il proclame : « Vous êtes le Christ, le fils du Dieu Vivant ! » L’Eglise naissante apparaît dans cette réponse. Pierre déclare sa foi et sa confiance en son maître qui le pressent déjà comme le futur pontife.
A un autre moment de sa vie publique, aux docteurs de la loi qui cherchent à le piéger sur les miracles accomplis un jour du Sabbat, Jésus riposte ainsi : « Qu’y a-t-il écrit dans la loi ?⁵ » Il regarde le paralytique miraculé et demande : « Lequel est le plus aisé à dire : tes péchés te sont remis, ou de dire lève-toi et marche ? ⁶ » Est-il besoin d’insister ? Le Christ en appelle aux âmes loyales, capables de trouver par elles-mêmes la réponse juste. Ou bien encore un autre jour : « Qui de vous, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? Ou si on lui demande un poisson, lui donnera un serpent ?⁷ » Avec de telles questions, l’intelligence s’éveille et la conscience s’ouvre.
Notons que ces questions à caractère pédagogique, ces interrogations « boomerang » se retournent souvent contre la mauvaise foi des esprits perfides autant qu’elles éclairent les indécis.
Dans une autre page de l’Evangile, juste après sa résurrection, Jésus interroge Marie-Madeleine qui cherche avec douleur « son maître » dont le corps n’est plus dans son tombeau : « Pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ?⁸ », insiste Jésus, comme s’il prenait plaisir à entendre Marie-Madeleine révéler la profondeur de sa foi, et sa grande fidélité. Heureuse question qui aura le double effet de confirmer la vive affection de Marie-Madeleine et de combler le coeur de Jésus !
Examinons-nous
« Communiquer » dans notre société hyper-médiatique est trop souvent synonyme de propagande déguisée, de débats stériles, d’influences néfastes, de pensée à sens unique, dans un mépris total des personnes considérées comme des « cibles » commerciales…
- Se faire comprendre à la manière du Christ n’a rien à voir avec de telles méthodes d’influence. Il ne plaide pas une cause pour son compte, il n’use jamais de faux semblant, il s’adresse à l’intelligence souvent assoupie des coeurs. Il veut se mettre au niveau des âmes pour qu’elles se convertissent : « Pourquoi êtes-vous effrayés ? » demande-t-il aux apôtres, « n’avez-vous pas encore la foi ?⁹ » Stimuler les caractères, entendre les angoisses, comprendre les peurs, préparer ses amis à vivre dans la vérité. En un mot, allumer les flammèches intérieures qui vacillent dans les âmes. Voilà en quoi ses interrogations s’avèrent si efficaces.
Nous devrions prendre exemple sur Notre-Seigneur dans nos démarches d’apostolat. Ne répondons pas trop vite aux questions, forçons-nous à passer par les étapes progressives du questionnement afin de favoriser davantage l’implication de nos interlocuteurs. L’interrogation est à l’esprit ce que la bougie est aux moteurs thermiques ; elle allume la petite flamme vacillante de nos intelligences.
- Toute question n’appelle pas de réponse ! Il faut savoir détecter et détourner la fausse question qui cherche à piéger. Dans ce cas, la parole est d’argent, le silence est d’or ! Nous sommes, à des degrés divers, souvent trop passifs devant les personnes de mauvaise foi qui simulent par de fausses interrogations un intérêt soudain. Elles cherchent à mettre mal à l’aise celui qui veut se faire apôtre, souvent en présence de tierces personnes dont elles cherchent la complicité. Souvenons-nous alors des réponses de Jésus quand il fut interrogé devant le Grand-Prêtre : « Si j’ai mal parlé, fais voir ce que j’ai dit de mal ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? ¹⁰ » Aidons alors ces personnes, autant que faire se peut, à éveiller leur conscience et à les ramener à de meilleures intentions, mais sachons aussi détecter la ruse et s’il le faut, répondons par le silence !
En pratique, que faire ?
La reformulation permet dans un dialogue, de préciser, de clarifier, de confirmer une opinion. Dire : « Si je vous ai bien compris vous voulez dire que… » met l’interlocuteur dans les meilleures dispositions d’écoute possibles, tant il est sensible à l’attention qui lui est portée.
Un apôtre doit s’exercer à cette véritable discipline de la parole propre à l’interrogation et à la reformulation. Ses paroles doivent être « placées » au bon moment et imposent une certaine mortification pour ne pas livrer trop vite ses connaissances et imposer son point de vue. A l’image de Jésus qui, ne répondant pas à la seconde près aux dénonciateurs de la femme adultère, dessine sur le sable en silence et posant une question préalable, laisse les consciences se réveiller. Son silence est aussi éloquent qu’assourdissant. La répartie orgueilleuse n’est d’aucune utilité pour toucher les âmes. Susciter le « chambardement » intérieur demande plus de finesse : « Appelez votre mari et venez ici¹¹ » dit-il à la Samaritaine. Cette réplique de Jésus à la limite de la provocation, pousse l’âme assoupie jusqu’à ses derniers retranchements. Elle avoue qu’elle n’a pas de mari. Jésus confirme : « Vous avez eu cinq maris, et celui que vous avez maintenant n’est pas à vous. » Subtile relance qui va tout changer, tout ouvrir, tout bouleverser. Délivrée ainsi du mensonge et de l’hypocrisie, la Samaritaine oscille entre soulagement et paix. Ses yeux s’écarquillent, elle comprend qui est cet homme dont la soif est si ardente. Jésus ne lui fait pas la morale, il nous donne alors un exemple que nous pourrons suivre si nous nous mettons à l’école du « Fils de l’homme ».
Pour aller plus loin et progresser
Questionner encore et encore, cela aura deux effets méritoires :
- D’une part, on saura mieux adapter notre explication en fonction de la personne interrogée.
- D’autre part, on encouragera le « récepteur » à trouver par lui-même les bonnes réponses.
L’intérêt pédagogique d’une telle démarche interrogative est évident, mais elle exige du temps, une attention très vive et de la patience. Des paramètres et des qualités qui se font rares sous la tyrannie de l’urgence. Désormais dans les relations dites « humaines », la répartie immédiate et cinglante est survalorisée au détriment de la réflexion. Qu’importent les arguments exposés, puisque le jeu consiste à imposer rapidement ses idées, de gré ou de force !
RESOLUTION PRATIQUE : Ayons la patience d’écouter, de nous interdire tout jugement téméraire, en aidant notre interlocuteur à trouver les réponses par lui-même et en évitant les affirmations péremptoires.
ENGAGEMENT SPIRITUEL : Une dizaine d’Ave – 3ème mystère glorieux : la Descente de l’Esprit-Saint sur les apôtres. Demandons au Saint-Esprit de nous inspirer. Avant d’afficher sa foi et d’affirmer des vérités, il faut aider les âmes à assimiler et à accepter les points exigeants de la doctrine catholique. C’est pour cela qu’il est nécessaire d’être patient et pédagogue en s’efforçant de poser les bonnes questions afin de préparer le terrain.
Frère Charles de Foucaud (cordigère)
« L’âme n’est pas faite pour le bruit, mais pour le recueillement et la vie doit être une préparation au ciel non seulement par les oeuvres méritoires mais aussi par la paix et le recueillement en Dieu. » Ch. de Foucauld
1 Lc XIV, 3
2 Lc XIV, 5
3 Mt XVI, 13
4 Mt XVI, 15 et 16
5 Lc X, 26
6 Mt IX, 5
7 Mt VII, 9-10
8 Jean XX, 15
9 Mc IV, 40
10 Jean XVIII, 23
11 Jean IV, 16-18