« Les chiens aboient, la caravane passe »

Cher Jacques,

Avant de partir pour ma retraite de saint Ignace, il y a plusieurs mois, j’étais dans l’appréhension totale. S’isoler de tout pour faire le bilan de ma vie me donnait des frissons. Plusieurs fois, j’ai essayé de trouver des prétextes pour annuler ma venue. Mon imagination en devenait folle. Avant même d’arriver sur le lieu de la retraite, j’ai été tenté, plus d’une fois, de faire demi-tour. Une petite voix intérieure me chuchotait malicieusement de tourner à droite au lieu de tourner à gauche, pour fuir, jusqu’au dernier moment, ces cinq jours de silence et de solitude. Arrivé sur place : plus de téléphone ! Plus aucune sollicitation. Le silence est de rigueur. Non seulement le silence extérieur, celui de la parole notamment, mais également le silence intérieur, celui de l’imagination ! Car, comme nous expliquent les prédicateurs, Dieu ne parle que dans le silence…

Alors je réalisais le contraste avec nos modes de vie et je comprenais avec plus d’acuité cette phrase célèbre de Bernanos : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. »

Et pourtant, ce constat de Bernanos remonte à 1946. À cette époque, l’ère du numérique n’existait pas : pas de télévision, pas d’ordinateurs, pas de smartphones, pas de blogs, pas de forums, pas de réseaux sociaux, pas de contenus vidéo (ou très peu). Que dire alors de notre époque ?

Je dirais que notre époque a certes détruit toute forme de vie intérieure, mais, plus encore, qu’elle l’a remplacée par le règne de l’inquiétude. Le silence demande un véritable effort, mais il apaise, car il nous ramène à l’essentiel. Toutes les futilités, toutes ces réalités sur lesquelles nous n’avons aucune prise cessent alors de nous tourmenter en remplissant notre esprit de projections et de rêveries stériles.

L’expérience de la médiatisation de l’épidémie de Covid est, à cet égard, particulièrement révélatrice. D’un côté, les plus naïfs se sont laissé traumatiser par le flot incessant des discours diffusés en boucle sur les chaînes de télévision. De l’autre, les plus méfiants se sont laissé gagner par l’angoisse devant les conséquences possibles d’une politique de restrictions et de vaccination perçue comme particulièrement coercitive.

Au lieu de prendre le recul nécessaire pour juger la situation avec prudence, les premiers, déjà inquiets, cherchaient sans cesse à en savoir davantage, comme s’ils pouvaient maîtriser ce qui, précisément, échappait à leur maîtrise. Les seconds, tout aussi inquiets, s’efforçaient de décrypter tous les ressorts cachés, d’identifier tous les intérêts en jeu et d’anticiper tous les scénarios possibles.

Chez les uns comme chez les autres, cette volonté de tout comprendre et de tout maîtriser n’a fait qu’alimenter une inquiétude toujours plus profonde, nourrie par le vacarme incessant des informations, des commentaires, des interprétations et des contre-vérités propagées de toutes parts par des personnes plus ou moins dignes, pour ne pas dire indignes, de confiance. Les « anti-complotistes » comme les « complotistes » ignoraient sans le savoir que le premier complot dont ils étaient victimes était leur inquiétude fomentée par la peur.

Un peu plus de silence n’aurait-il pas procuré davantage de paix et de liberté intérieure ? Cette agitation anxieuse n’est-elle pas en définitive le symptôme de ceux qui craignent trop de se confronter aux obstacles et aux difficultés ? Assurément oui !

Face aux turpitudes de ce monde, face aux blâmes de ceux qui, abusant de leur autorité, condamnent injustement, parfois avec une virulence inouïe, face encore à ceux qui manipulent la peur pour semer l’inquiétude, le Christ répond par le silence. Ces oiseaux de malheur ne méritent pas qu’on leur accorde notre attention ! Telle est l’attitude que le Christ adopte devant le grand prêtre et les membres du Sanhédrin qui l’accusent de blasphème et cherchent un motif pour le condamner : Iesus autem tacebat — « Jésus, cependant, gardait le silence. » (Mt 26, 63)

Ceux qui bâtissent savent se taire et poursuivre leur œuvre. A l’inverse, ceux qui n’ont rien à bâtir s’épuisent, souvent sous apparence de bien, en polémiques stériles : « Les chiens aboient, la caravane passe. »

Amicalement,

Laurent