« Tu m’as demandé, Jean, frère très cher dans le Christ, comment tu dois étudier pour acquérir le trésor de la science. » Ainsi commence une lettre de saint Thomas d’Aquin, dans laquelle il livre ses conseils pour l’étude et le savoir. Tous, nous sommes conscients de l’importance de la science, qui n’est autre que la connaissance certaine par la démonstration ou la vision immédiate de la vérité. Sans la science, on ne peut décemment vivre, puisque l’on se trouvera ou bien dans un état constant de doute, ou bien dans une soumission perpétuelle vis-à-vis d’autrui, ce qui nous expose à de graves dangers si lui-même se trompe. Il n’est certes pas nécessaire de chercher à tout savoir, auquel cas l’on tomberait dans un excès inverse à l’ignorance, mais un certain niveau de science est primordial en particulier dans ce qui touche Dieu et la religion, ne serait-ce que pour avancer dans la voie de la vertu et élever vers Dieu les enfants, amis ou proches qui nous sont confiés. Mais que faire pour posséder ce trésor de la science ? Saint Thomas d’Aquin, « Docteur angélique », est bien placé pour nous guider. Or, il apparaît à la lecture de ses conseils adressés au Frère Jean, qu’un accent particulier est mis sur le silence, comme dans le conseil suivant : « Je veux que tu sois lent à parler, lent à te rendre là où l’on parle. » Tâchons donc de comprendre l’importance de ce silence, et sa nécessité dans la poursuite de la science.
Le monde contre le silence
Le silence revêt un sens plus large que la simple notion d’absence de bruit. Il s’applique également au calme du corps et de l’âme, à leur réceptivité envers ce qui les entoure. Il n’implique cependant pas une absence complète d’activité de leur part, puisque l’écoute, la réflexion et l’attention permises par le silence sont des attitudes actives de l’être, malgré les apparences. Cela se retrouve notamment dans la distinction entre les verbes voir et regarder, entendre et écouter : on distingue une attitude passive des sens, d’une attitude plus active. Ceci étant dit, nous remarquons une certaine opposition entre ce silence et l’agitation du monde, exacerbée par l’hyperconnectivité actuelle et le besoin de plus en plus prégnant de résultats immédiats. De cette agitation naissent deux problèmes : une illusion de science, et un obstacle au savoir.
Les chaînes radio et télévisées tournent en permanence, les flashs infos se succèdent en continu, les faits divers rythment les journées, et les émissions compilent à l’envi des points d’histoire, de science et de société pour donner un ersatz de culture générale. On a l’impression de tout connaître, mais il suffit d’une conversation un peu poussée pour que le vernis saute et que l’on se rende compte que ce que l’on croyait savoir est incomplet, incorrect, voire erroné, et bien souvent inutile à soi et aux autres. Quelle ironie ! Nous avons dans notre poche le moyen d’accéder à un savoir presque illimité, et nous nous laissons abuser par le désir de savoir tout, et tout de suite, trop souvent par désir de bien paraître ou par curiosité.
Le premier obstacle est donc de chercher dans le maëlstrom informationnel ambiant une science inutile ou fausse, et de se donner l’impression de tout savoir tout en n’étant, en définitive, rempli que du verbiage du monde. « Sois lent à te rendre là où l’on parle », avertit saint Thomas : il vaut mieux rester dans l’ignorance que d’écouter des sophistes, des menteurs et des ignorants.
Après le bruit que l’on peut qualifier d’« informationnel », leurrant l’intelligence vers une fausse science, se trouve un bruit plus profond, plus pesant, non seulement lié à notre audition mais plus encore à l’ensemble de nos sens externes et même internes. « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure », disait Georges Bernanos. L’homme du XXIe est environné de vacarme. On lui fait voir, goûter, sentir, entendre constamment, entretenant un brouhaha permanent qui rend difficile le silence nécessaire à l’étude, à la mémorisation, à la compréhension. Quand bien même il arriverait à se couper de tout ce bruit et de cette agitation, sa mémoire et son imagination rejoueraient en boucle des bribes du passé, polluant sa réflexion.
Saint Thomas nous avertit également contre ce danger, en nous enjoignant de ne pas nous mêler « des paroles et des actes des séculiers », c’est-à-dire de ne pas répondre aux sollicitations du monde et de ceux qui sont plongés dans le monde, pour éviter de nous distraire inutilement. Cela ne signifie bien évidemment pas qu’il faille vivre reclus, même s’il faut reconnaître que cela favoriserait dans un sens notre acquisition de la science, mais plutôt qu’il faille éviter de se laisser entraîner dans tout ce qui provient du « siècle », c’est-à-dire du temps présent. Il s’agit aujourd’hui principalement des écrans, qui ont envahi nos vies, et avec lesquels la dernière génération a grandi. Cela a été tellement rappelé qu’il en devient agaçant de l’entendre, mais nous ne saurons malheureusement jamais assez nous défier de ces outils dont on perd si facilement le contrôle.
En définitive, posséder la science implique dans un premier temps de se fermer à ces flux anarchiques d’informations, à ce bruit constant. Dans un second temps, il nous faut atteindre et cultiver le silence, nécessaire à la science.
La voie du silence
L’agitation, le bruit sont donc les deux plus grands obstacles à notre recherche de la science. Cela est encore plus visible lorsque cette science est appliquée aux choses de Dieu, infiniment supérieur aux choses créées. On distingue trois éléments dans les conseils de saint Thomas : le sujet, qui est le disciple, l’objet, qui est la science de Dieu, et un agent pouvant être multiple, qui sont les maîtres à penser, les modèles à suivre en vue d’acquérir la science. Tout le reste est écarté, comme nuisant à ce but. Cela n’est que bruit venant déranger cette sorte de trinité qui ne peut se développer que dans le silence. En lisant à travers le texte de saint Thomas, nous pouvons retenir différentes sortes de silence1, intérieurs et extérieurs. Le premier est le silence de la parole, que nous avons déjà abordé plus haut. Réfréner sa langue et ne pas courir après les beaux parleurs en est l’application. Il y a également un silence de l’action, évitant de s’égarer dans des actes qui ne rapportent rien à l’âme : « Fuis par-dessus tout les démarches inutiles. » Une activité désordonnée et futile empêche en effet de se concentrer sur le Bien et d’apprendre à le connaître, puisque l’esprit est accaparé par l’action en cours ou à venir. Or il nous est un devoir de connaître Dieu pour mieux l’aimer et le servir, d’où l’importance de choisir ce que l’on fait en fonction de ce but, et d’écarter alors ce qui nous en éloigne, quand bien même cela ne serait pas peccamineux en soi. A ce silence de la parole et des actions, s’ajoute un silence du moi, de l’ego : « Ne cherche pas ce qui te dépasse. » Nous ne serons jamais que des enfants devant la grandeur de la création et devant Dieu. Il nous faut donc accepter les limites de notre intelligence et de notre être, et ne pas chercher à posséder la plénitude du savoir. Saint Augustin lui-même a été rappelé à l’ordre par un ange, apparu sous les traits d’un enfant, alors qu’il s’efforçait de comprendre le mystère de la Sainte Trinité. Ce n’est qu’en se mettant à l’écoute du réel et ultimement de Dieu, que l’on pourra vraiment connaître.
Mais tout cela peut sembler abstrait sous certains aspects, car il est facile de parler du silence, et même d’en discourir, mais il est un peu plus difficile de l’appliquer. Aussi pouvons-nous tirer des pratiques de l’Eglise quelques leçons utiles pour favoriser le silence et la vie intérieure qui en découle. Tout d’abord contre les écrans, principale source de « bruit » dans nos vies. Les prêtres et religieux, lorsqu’ils vivent en communauté, ont cette règle simple : à une heure donnée de la soirée, ils ne peuvent plus se rendre sur leurs ordinateurs, et lisent plutôt des passages de l’Ecriture Sainte ou des auteurs spirituels. Ils laissent ainsi la mémoire et l’intelligence s’imprégner de ce qui vient d’être lu. La simple restriction des écrans dans nos foyers, après le repas du soir ou la prière, nous poussera sans trop de mal à remplacer le temps que nous pouvions passer sur l’ordinateur ou le portable par des lectures historiques, intellectuelles, spirituelles. Le temps dont nous pensons souvent manquer pour nous former est alors tout trouvé.
Une autre leçon est le silence général qui s’installe dans les communautés après l’office de Complies, vers 21h00. Cette prière du soir terminée, les religieux gardent le silence jusqu’au lendemain. Ils font ainsi le calme après toute l’agitation de la journée, permettant de se refixer sur eux-mêmes et sur le Bon Dieu, objet ultime de la science. C’est pour eux l’occasion d’une dernière prière, d’un dernier entretien intime avec Lui, avant de prendre leur repos. Comment pourrait-Il s’adresser à l’âme qui reste constamment remplie du bruit du monde ? Nous avons également besoin de faire ces pauses après nos travaux, et de ménager des silences permettant à Dieu de nous envoyer ces petites inspirations qu’il nous fallait pour résoudre un problème qui nous tourmentait, ou découvrir une vérité qui nous restait cachée.
Silence ! L’âme qui s’agite peut certes atteindre une certaine connaissance des êtres qui l’entourent, mais elle n’arrivera jamais à acquérir la véritable science qui est la connaissance des choses de Dieu. Ce savoir n’est pas réservé aux religieux reclus loin du monde, car Dieu veut se faire connaître à chacun d’entre nous, quel que soit notre état de vie. Tous, nous pouvons acquérir un certain niveau de cette science si nous parvenons à faire le silence en nous : silence de la parole, de l’action, de l’imagination, de l’ego. Et si nous avons du mal à réaliser ce silence, il nous est tout à fait possible de le découvrir à l’école de saint Ignace de Loyola, au cours d’une retraite spirituelle d’une semaine. C’est une magnifique introduction au silence dans nos vies, et à la connaissance de Dieu et de Sa volonté sur nous.
« Le silence est le fils de l’intelligence, le père de la sagesse, le frère de l’humilité, le gardien de la charité, l’ami de la mansuétude, le ministre de la paix, la condition du recueillement, le véhicule de l’union à Dieu, qui parle volontiers à l’âme silencieuse, tout attentive et disposée à l’écouter2. »
R.J.
1 On peut se référer à ce sujet au texte de Sœur Aimée de Jésus (1839-1874), Les douze degrés du silence
2 Auteur anonyme