Ma chère Bertille, Je suis plongée en ce moment dans la vie d’Elisabeth Leseur, une personnalité très attachante et inspirante… Elle est morte juste avant la 1ère guerre mondiale, le 3 mai 1914, âgée de 48 ans. Une vie brève et silencieuse, mais combien féconde ! Elle était en effet très réservée sur elle-même de son vivant, ce fut la découverte de son journal intime qui révéla la grandeur de sa vie intérieure et fut source de nombreuses grâces, à commencer par la conversion de son mari !
Ce silence, indispensable à la vie chrétienne
En effet, elle s’était mariée quelques années auparavant avec un homme qu’elle chérissait beaucoup, Félix Leseur. Mais elle se rendit compte qu’il était hostile à la religion catholique. Au fur et à mesure des années, il voulut la détourner de la pratique chrétienne. Aussi s’ingénia-t-il à organiser des sorties, des voyages en tout genre et à inviter ses amis, éloignés de la religion. Il fut près d’y parvenir : il écrit en effet : « L’absence de recueillement, la mondanité, les lectures que je lui faisais faire, l’influence du milieu où je la faisais vivre avaient fortement ébranlé sa foi ; elle cessa de pratiquer1.» Espérant détruire définitivement la religion dans l’âme de sa femme, Félix lui conseilla de lire des ouvrages de Renan. Mais l’inverse se produisit : Elisabeth fut outrée des mensonges sur le christianisme qu’elle y découvrit. Elle décida alors de répondre point par point aux attaques de Renan contre la foi. Elle sortit de cette lecture, plus convaincue que jamais de la véracité de la religion catholique.
Désormais, elle chercha la sainteté. Il lui fallut donc prendre le contre-pied de ses habitudes. Le tourbillon de la vie parisienne et des mondanités l’avait écartée de Dieu ? Autant que possible, elle rechercha alors le recueillement et le silence indispensable pour toute vie chrétienne, en toutes circonstances : « Pendant que je parle, souris, m’efforce d’être gracieuse, toutes les profondeurs de mon âme aspirent avec une intensité inouïe à la solitude et au recueillement » aussi, tout en continuant d’accomplir ses occupations, se retire-t-elle dans ce qu’elle appelle « ma cellule intérieure et, écrit-elle, là, j’adore, prie et me repose aux pieds du Sauveur2 ».
Ce silence dans la souffrance qui est héroïsme
Quelques mois après son mariage, Elisabeth tombe malade. Félix était en relation avec les plus célèbres médecins de son temps, mais aucun ne peut soigner le mal dont souffre Elisabeth. Commence alors une longue maladie, qui malgré quelques accalmies, la mènera peu à peu vers la mort et l’empêchera d’avoir des enfants. Elisabeth prend alors la résolution de ne pas se plaindre de ses souffrances. Elle offre tout et cherche à rester joyeuse et agréable pour son entourage. Quelle force il faut pour garder le silence ! Elle le note d’ailleurs dans son journal : « Le silence est parfois un acte d’énergie ; le sourire aussi3. »
A ces maux physiques qui parfois la terrassent, s’ajoutent les souffrances morales, bien plus dures à supporter. Son mari, Félix, ne partage pas sa conversion et reste profondément athée et anticlérical. Alors que la vie spirituelle d’Elisabeth s’intensifie, elle souffre de ne pouvoir partager avec son mari, qu’elle aime profondément, ses joies, ses grâces, ses espérances. Là encore, elle offre tout, dans le silence. Elle écrit dans un carnet cette résolution : « Parler peu de mes souffrances physiques, et cependant les soigner par devoir et raison. (…) Accepter en silence les déceptions, les incompréhensions, les dédains même4. » Tu le sais, chère Bertille, combien cela coûte de ne pas se plaindre. Mais quand une souffrance dure plusieurs années, quelle force d’âme il faut alors pour garder le silence !
Elle ajoute même à ses souffrances des mortifications volontaires sur lesquelles elle gardera la plus grande discrétion. Elle s’arrange toujours pour que personne ne les soupçonne.
Ce silence qui est humilité
Mais pourquoi Elisabeth cherche-t-elle tant à garder le silence et prend cette résolution à plusieurs reprises ? Pourquoi écrire « personne ne doit connaître ma souffrance, ni même le sacrifice que j’accomplis en la dissimulant5 » ? Elle-même en donne la réponse : « Le silence est le sûr gardien de l’humilité. » Elle se méfie aussi de l’orgueil de la souffrance et cherche à taire le plus possible ses souffrances afin de ne pas rechercher l’admiration de son entourage.
Ce silence qui est apostolat
Les circonstances particulières de la vie d’Elisabeth la poussent au silence. Elle n’a qu’un désir : la conversion de son mari et de son entourage. Or, ceux-ci sont profondément hostiles à la Foi et s’en moquent très souvent. Leur en parler ne ferait qu’alimenter leurs sarcasmes. Elisabeth n’a donc qu’un moyen de les gagner à Dieu : l’exemple de la sainteté. Quelle exigence ! Elle détaille dans son journal son action apostolique : « Silence sur mes épreuves, silence sur ma vie intérieure et sur ce que Dieu fait sans cesse en moi, silence sur mon âme, silence sur toutes les réalités surnaturelles, sur mes espérances et sur ma foi. Je crois que c’est pour moi le devoir et qu’en attendant l’heure divine, je ne dois prêcher Jésus-Christ que par mes prières, ma souffrance et mon exemple (…). Il faut que tout en moi parle de Lui sans que je prononce son nom. (…) Je ne veux pas être une bavarde spirituelle, sauf dans les cas où la charité m’en ferait un devoir, je veux conserver ce grand silence d’âme, ce seule à seul avec Dieu, qui est le gardien de la force et de la virilité intérieures6.» Tout est dit. Aucune recherche de soi-même dans cet apostolat : Elisabeth attend l’heure de Dieu. Elle agit selon les moyens qu’Il met à sa disposition : prière, souffrance et exemple. Elle reste unie étroitement à Dieu, source de toute conversion. Elle continue cet apostolat avec persévérance car jamais elle n’en verra les fruits de son vivant. Et pourtant, c’est bien elle qui fut l’instrument choisi par Dieu pour ramener à Lui l’âme de Félix. La mort d’Elisabeth le laissa totalement désespéré. Il découvrit quelques semaines après le journal intime et le carnet de résolutions de sa femme. Cette lecture peu à peu le transforma. Commença alors pour lui un long chemin qui le mena jusqu’au couvent. Devenu moine dominicain, il fut ordonné prêtre à l’âge de 62 ans. Il consacra sa vie à faire connaître sa femme, ses écrits et sa vie intérieure.
Ce silence qui est sainteté
Si, de son vivant, la profondeur de la vie spirituelle d’Elisabeth était presque passée inaperçue, après sa mort elle eut un très grand rayonnement. Pourquoi ? Car le silence d’Elisabeth et ses souffrances furent le chemin providentiel qui la conduisit à la sainteté. Or la sainteté rayonne toujours…
Si jamais, ma chère Bertille, tu as l’occasion de lire des écrits d’Elisabeth Leseur ou sa biographie, n’hésite pas ! En attendant, puisqu’il me faut conclure, de peur de trop allonger ma lettre, je te laisserai sur cette prière d’Elisabeth : « Que dans le silence, je fasse uniquement Votre Volonté7.» Là se trouve la clé de sa sainteté…
Avec toute mon affection, Anne
1 Vie d’Elisabeth Leseur, Félix Leseur, cité par Bernadette Chovelon dans Elisabeth et Félix Leseur, itinéraire spiri-tuel d’un couple, ed Artège 2015, p.98
2 Journal et pensées de chaque jour, Elisabeth Leseur, éditions du Cerf, 2005, p.188
3 Idem p.223
4 Idem p.124
5 Idem p.146
6 Idem p.130
7 Idem p.158