La République contre l’Eglise

L ’école républicaine enseigne abusivement que la Révolution Française est un événement historique daté dans le temps. Elle est en réalité un processus ininterrompu enclenché au dix-huitième siècle, qui n’a cessé de bouleverser la société depuis et, de réforme en réforme, de combattre l’Église. Voici quelques étapes de ce processus, repérables grâce au vote de quelques lois.

Loi sur les corporations

14 juin 1791 : loi Le Chapelier, interdisant les corporations ainsi que tout ce qui ressemblait à un corps intermédiaire de professionnels autonomes. Il s’agissait aussi de soustraire l’organisation économique de la cité de l’influence de l’Eglise. René-Guy Isaac Le Chapelier appartenait à la loge de la Parfaite Union, à Rennes (affiliation mentionnée dans les notices biographiques les plus sérieuses, notamment celle de l’Assemblée Nationale et les biographies historiques). Les anciennes cayennes (maisons de compagnons du Tour de France), repliées dans des arrière-salles d’auberges survécurent discrètement grâce aux mères de famille, moins suspectes aux yeux de la police qu’une assemblée d’ouvriers. Les rapports de police montrent en effet que les autorités admiraient souvent la qualité professionnelle des compagnons, tout en redoutant leur capacité à se mobiliser rapidement d’une ville à l’autre.

Loi sur la crémation des corps humains

La loi du 15 novembre 1887 relative à la liberté des funérailles fut proposée par le député républicain et libre-penseur Jean-Baptiste Blatin, l’une des figures les plus influentes de la franc-maçonnerie sous la Troisième République. Initié à l’âge de 23 ans, le 14 décembre 1864, au sein de la Loge L’Avenir à Paris, il atteint le sommet de l’obédience en devenant grand maître du Grand Orient de France entre 1894 et 1895. Sur des arguments prétendument hygiénistes et en arguant déjà la fameuse « liberté de choix », il s’agissait de propager un nouveau rite funéraire afin de briser le monopole de l’Église catholique en la matière. Blatin a lui-même rédigé et publié en 1895 des rituels maçonniques spécifiques, notamment concernant les tenues funèbres laïques. La France compte actuellement 214 crématoriums répartis sur tout le territoire, et le nombre de crémations pratiquées équivaut au nombre d’inhumations.

Loi sur la liberté d’association

Porté par Pierre Waldeck-Rousseau, à la tête du « Bloc des gauches » qui intégrait de fervents francs-maçons, son texte est adopté 1er juillet 1901. Lorsqu’en juin 1902, Emile Combes, franc-maçon spécialisé dans la persécution anticléricale, succéda à Waldeck-Rousseau à la présidence du Conseil, sa première préoccupation fut d’appliquer la loi sur le statut des associations aux congrégations religieuses enseignantes, qu’il entendait de la sorte exclure de la formation intellectuelle des jeunes Français. Quels que fussent leur temps d’activité et leur expérience, les congrégations se virent contraintes de quémander auprès de l’Etat le droit de poursuivre leur activité ; >>>

Foyers Ardents n°59 – septembre 2026 23

>>> les préfets reçurent, dès lors, l’ordre de fermer les écoles – nombreuses, on s’en doute – écartées au nom d’un catholicisme jugé trop zélé, contraignant les religieux soit à la sécularisation, soit à l’exil. En octobre 1903, le gouvernement parvint ainsi à éliminer 246 écoles congréganistes dans le Rhône, 170 dans la Loire, et 10 000 pour l’ensemble de la France1. Trois ans plus tard, le 7 juillet 1904, Combes créa un délit spécial de congrégation qui déclarait hors-la-loi tout retour à la vie en communauté des frères et des soeurs enseignants dispersés. Plus de cent mille religieux, instituteurs, institutrices, furent concernés par cette mesure liberticide, qui brisait définitivement l’enseignement congréganiste.

Loi de séparation de l’Église et de l’État

Si l’on ne retient que les séparations durables (et non les tentatives rapidement annulées), la France est le quatrième pays à avoir établi une séparation entre l’Église et l’État en 1905, sous l’impulsion du franc-maçon Aristide Briand et du laïcard Ferdinand Buisson.

Deux pays d’Amérique latine l’avaient fait auparavant (Mexique en 1861, Brésil en 1891). En Europe, le Portugal emboita le pas dès 1911, l’Espagne en 1931 (interrompue de 1939 à 1978) et il fallut attendre 1984 pour que le catholicisme cesse d’être religion d’Etat en Italie. A la séparation stricte à la française, nombre de pays à majorité catholique ont préféré un système de neutralité coopérative, où l’État n’a plus de religion officielle mais continue d’entretenir des relations institutionnelles avec les différentes confessions.

En mettant l’accent sur « la dignité de la personne », Vatican II a rompu avec la théologie politique catholique considérant l’État confessionnel catholique comme une nécessité pour mettre l’accent sur la liberté religieuse individuelle. Ainsi les longues discussions qui ont abouti à la loi de 1991 dans le bastion catholique du Valais s’inscrivent dans le climat créé par le concile Vatican II et favorisé par le pape Jean-Paul II. Comme Charles Péguy l’avait analysé à l’époque, il ne s’agit donc plus de séparation de l’Église et de l’État mais de suppression de l’Église par l’État.

Loi sur le divorce à consentement mutuel

Votée le 11 juillet 1975 sous le gouvernement de Giscard d’Estaing, la loi encourage à la fois la révocation d’un lien scellé devant Dieu par un sacrement et la parole donnée entre époux. Au-delà du fait religieux, permettre de divorcer par simple accord, sans qu’il y ait nécessairement d’entorses graves, relativise en effet la notion même de parole donnée et d’engagement. La procédure amiable se fait sans juge depuis la réforme du 1er janvier 2017. En France, on compte environ 72000 à 75000 divorces par consentement mutuel chaque année, ce qui représente près de 60 % de l’ensemble des divorces. Le divorce par consentement mutuel joue un rôle non négligeable dans l’acquisition de la nationalité française par des étrangers en facilitant la pratique du mariage blanc, avec ou sans dédommagements financiers.

Loi sur l’avortement

En France, l’avortement métamorphosé en Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) est encadré par la loi Veil de 1975, étendu par les lois de 2022 et protégé par son inscription dans la Constitution en 2024 portée par la député LFI Mathilde Panot. Il est autorisé jusqu’à 14 semaines de grossesse (16 semaines d’aménorrhée) et remboursé à 100 % par la Sécurité sociale. Depuis la loi Veil, 11 millions d’avortements ont été pratiqués en France (estimation fondée sur les statistiques officielles annuelles de la DREES et de l’INED). A titre de comparaison, selon les estimations les plus récentes de l’INSEE, en 2025, la France compte environ 8,0 millions d’immigrés, soit 11,6 % de la population.

Loi sur le mariage pour tous

La loi sur le mariage pour tous en France (loi n° 2013-404) a été promulguée le 17 mai 2013 durant le mandat de François Hollande, étendant le mariage civil ainsi que l’adoption aux couples homosexuels. Elle fut portée par la garde des Sceaux Christiane Taubira, affiliée à la Grande Loge féminine de France rattachée à un atelier parisien. Cette dernière a participé à des événements de premier plan, comme un grand oral laïc au Grand Orient de France en décembre 2013 et un discours au dîner annuel de la Grande Loge de France en septembre 2014 sur la paix et l’État de droit. Cette réforme a permis une refonte de la filiation et du statut parental, et ouvert l’accès aux techniques de PMA (FIV, insémination) aux couples de femmes et aux femmes célibataires. Plus de 70 000 couples de même sexe se sont mariés en France au cours des dix premières années suivant l’application de la loi.

Loi sur l’euthanasie

L’Assemblée Nationale a définitivement adopté le 15 juillet 2026 la loi sur l’euthanasie, atrocement renommée pour la circonstance aide à mourir. On ne reviendra pas sur les débats multiples engendrés par ce vote ni sur les risques d’extension à toutes sortes de situations engendrées par cette loi. Notons simplement que le processus révolutionnaire enclenché en 1789 n’a jamais cessé de se développer et de porter des coups à l’Eglise du Christ, en s’attaquant à ses commandements, ses sacrements, sa morale et son magistère. La franc-maçonnerie a joué un rôle décisif dans l’application de ce programme destructeur, comme l’actuel et déplorable locataire du palais de l’Elysée l’a lui-même souligné dans son discours du Grand Orient, le 8 novembre 2023 :

« Je pourrais citer tant de noms du Grand Orient ou de la Grande Loge, mais nul besoin d’énumérer ici les pères fondateurs de notre République. Tous n’étaient pas maçons, mais tous en défendaient les valeurs. La franc-maçonnerie n’a pas fait à elle seule la République, mais la République, sans elle, ne se serait pas faite. »

Guillaume Guindon

Moi, Gabi, moine bouddhiste

Dans l’esprit du père de la cybernétique1, l’ère du chef politique s’était achevée avec la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement politique humain, en un mot, avait failli en entraînant les hommes vers les deux catastrophes d’Hiroshima et de la Shoah. Il fallait donc lui trouver un remplaçant. Lequel ? La cybernétique (du mot grec signifiant gouvernail) naquit de cette problématique. Elle fut popularisée en France par le père dominicain Dominique Dubarle. Dans cet après-guerre traversé par des courants philosophiques aussi destructeurs que le nihilisme, l’existentialisme ou l’absurde, elle suscita de grands espoirs et une abondante littérature dans toutes les sciences humaines. L’idée était de transmettre aux machines la ressemblance de l’homme à Dieu, qui se manifeste dans la faculté de s’autoréguler seul, de parler, d’apprendre de ses expériences et de produire.

Ces machines capables de s’autoréguler seules face au désordre du monde seraient-elles plus fiables, parce que moins subjectives, qu’un chef politique enclin à devenir un dictateur ou un tyran ? L’utopie cybernétique était née, à la croisée totalitaire du communisme et du nazisme. Dans un premier temps, elle souleva non seulement l’enthousiasme de la recherche scientifique, mais aussi celui de philosophes et de théologiens en mal de concepts nouveaux, de nombreux romanciers de science-fiction en mal de scénarios séduisants, de nombreux sociologues, psychiatres, pédagogues, en mal d’expériences novatrices à proposer à leurs clientèles. Sans doute, les espoirs qu’elle avait engendrés, les attentes qu’elle avait suscitées durant cette folle décennie des années soixante, étaient trop grands. Le soufflé retomba au fil des deux décennies suivantes. Il fallut attendre la fin de la guerre froide et la chute du mur de Berlin pour voir le fantasme d’un gouvernement mondial par les machines ressurgir chez les élites dirigeantes.

À cette occasion, l’appellation cybernétique fut remplacée par celle d’intelligence artificielle. Cela permettait aux théoriciens, qui avaient échoué dans un premier temps à conquérir les esprits, de se présenter à de nouvelles générations avec un sens apparemment neuf, pour prendre un nouvel essor. La linguistique américaine avait entre-temps imposé les nouvelles théories de la communication issues de Palo Alto, privilégiant la relation au contenu et le tout communication au tout politique ; les notions de management s’étaient imposées dans la vie politique, médiatique, industrielle, économique et culturelle. L’opinion était prête.

D’autant plus que l’expression intelligence artificielle avait quelque chose de plus convivial que le mot cybernétique. Ici, pas de notions indélicates de contrôle ni de gouvernement à première vue, mais celle d’une assistance, presque bienveillante, d’une aide à la personne. C’est, bien sûr, oublier les nombreuses utilisations des IA sur les terrains sécuritaires, militaires, administratifs, monétaires, où peu à peu leur réalité de systèmes de pilotage, de contrôle, d’attaque ou de défense s’est affirmée sans ambiguïté. Qu’est-ce qu’une IA ? C’est au fond un simple algorithme, c’est-à-dire un système cybernétique qui s’autorégule seul et traite des informations, selon un principe d’input et d’output des plus banals, lui permettant d’acquérir, d’analyser et de décider. En soi, cette modélisation des phénomènes n’est ni bonne ni mauvaise (c’est d’ailleurs le principal argument de Wiener, la fameuse objectivité de la machine), mais devenue système de gouvernance des sociétés humaines, elle a une tendance à l’uniformisation totalitaire.

Avec cette nouvelle appellation, l’utopie cybernétique avait trouvé son mode opératoire pour pénétrer la société par les esprits. Cette utopie n’est au fond qu’une resucée de l’utopie communautariste des encyclopédistes portée par les bénévoles de Wikipédia, sur le principe d’une mise en commun de tous les savoirs et de tous les pouvoirs du monde. Sauf que cette fois-ci, cette mise en commun – qui ne sert que de paravent à la prise de contrôle des données par les gouvernants – est réalisée par un opérateur censé être objectif et infaillible : la machine, derrière laquelle les gouvernants réels se cachent évidemment.

Ce transfert d’autorité de l’homme à la machine suppose l’application d’une loi très simple : la mise au pas égalitaire de chaque individu devant le vertueux nouveau chef d’État, chef de famille, professeur, médecin, soldat, journaliste, traducteur, compagnon, j’en passe et des meilleurs. L’idéologie cybernétique est profondément égalitariste. Elle suppose en effet la partition de la société en micro-communautés réunies en réseaux, et capables de s’autoréguler selon des normes prédéfinies par d’autres. Comprenons bien : dans le monde réel, nous sommes des personnes autonomes. Dans la cité cybernétique, un citoyen n’est plus qu’un ensemble de données spécifiques, s’autorégulant à l’intérieur d’un système englobant tous les autres citoyens, réduits eux-mêmes à des données. Des éléments de langage comme village global ou démocratie planétaire furent chargés de qualifier cette utopie.

 
 

C’est ainsi qu’une IA nous perçoit : un corps d’interactions enregistrées, de déplacements géolocalisés, de dépenses contrôlées, sans compter des données médicales, civiles, religieuses et judiciaires, ensemble qu’on pourrait nommer un profil. Tout l’enjeu de ceux qui pilotent cet univers cybernétique est de ne laisser d’autre marge de manœuvre à la personne que celles qu’on accorde à son profil. De ce point de vue, la période de confinement a été un excellent test pour évaluer la capacité d’adaptation des populations à ce type de réduction de l’une à l’autre.

Pour que la volonté d’une personne se conforme à celle de son simple profil, il faut un endoctrinement constant, lequel ne prend plus la forme d’un apprentissage intellectuel long, coûteux et fastidieux, comme ce fut le cas avec les idéologies traditionnelles. Plus subtilement, l’endoctrinement à la cybernétique de chacun passe par l’adoption d’une relation quotidienne avec la machine, relation si intégrée à la survie existentielle qu’elle en devient le fondement. Le smartphone, par ses constantes mises à jour, ses diverses sollicitations, ses nombreuses applications et ses multiples usages, aura joué dans ce mode de conditionnement un rôle aussi discret que fondamental. Le citoyen cybernétique se trouve dorénavant circonscrit par un entourage capable de façonner son esprit, guider ses déplacements, orienter ses achats, modeler ses désirs, gérer ses divertissements tout en mémorisant les interactions de plus en plus réduites qu’il conserve avec le monde réel.

En Corée du Sud, récemment, une IA androïde nommée Gabi a été intronisée moine dans l’ordre Jogye, la plus grande école de bouddhisme du pays (voir photo). Produit par la société chinoise Unitree, vêtu d’une robe traditionnelle blanche et safran, Gabi a dû promettre de vouer sa vie à Bouddha en diffusant les enseignements du Bouddha aux fidèles, afin de soulager les vrais moines, sinistrés par la crise des vocations. D’une hauteur de 1,32 m, d’un poids de 35 kg, d’un prix de 13 500 $, Gabi s’est plié à la cérémonie qui l’a ordonné moine bouddhiste avec l’humble simplicité d’un novice…

La société chinoise Unitree a également façonné pour l’université de Kyoto, au Japon, un autre humanoïde monacal, baptisé Buddhabot (de Buddha et bot, robot). Buddhabot donne lui aussi des conseils spirituels et assure de sa bienveillante présence les fidèles. Nathalie Simondon, fille de Gilbert Simondon (1924-1989), l’un des théoriciens français de la cybernétique, a déclaré à son sujet : « Il s’agit ici en réalité d’interroger un système informationnel et non un homme vivant, dont la parole est légitimée par de longues heures de méditation et une expérience vécue de la transcendance. Il n’y a pas chez le robot d’épreuve existentielle, de vraie vie spirituelle, seulement un discours automatisé. » Un discours automatisé peut donc se substituer, selon elle, pour réciter et commenter l’imposant corpus bouddhique, à un être vivant, dès lors qu’il fournit des réponses contextualisées aux questions qu’on lui pose. Autoapprenant, Buddhabot est aussi capable d’accomplir à moindre coût pour les familles des rituels religieux funéraires. Le Japon est confronté au vieillissement de la population et au dépeuplement rural ; aussi ces robots moines apparaissent comme des solutions pour maintenir des communautés religieuses et des cérémonies traditionnelles.

Le monde chrétien se croit-il protégé de ce genre de folies ? Rappelons qu’à Wittemberg (Saxe-Anhalt), l’Église protestante évangélique de Hesse et Nassau, qui célébra en 2017 les 500 ans de la Réforme protestante, engagea un pasteur robot bien nommé BlessU-2, qui souhaitait aux fidèles la bienvenue en leur demandant s’ils préféraient recevoir une bénédiction avec une voix d’homme ou de femme. De sérieux théologiens se demandèrent à l’occasion si une machine pouvait ou non bénir un humain. Pour le roboticien Masahiro Mori (1927-2025), l’un des pionniers de la robotique japonaise, la réponse est sans aucun doute positive : en référence au grand poète et maître zen Dōgen (1200-1253), qui affirmait que la nature de Bouddha était partout, il estima en effet qu’elle peut aussi bien se trouver dans un algorithme mathématique que dans l’acier luisant d’un robot…

Quel tyran, quel dictateur, quel antéchrist de l’ancien monde aurait eu l’audace de rêver à un tel outil pour asseoir sur l’humanité sa totale et constante domination ?

G. GUINDON


 

1 Norbert Wiener, mathématicien juif américain qui se revendiquait héritier et descendant du Maharal de Prague, un rabbin du XVIe siècle influent dans la kabbale et dans la cour de Rodolphe II. Familier des rencontres de Macy, auteur de God and Golem Inc., il fut le principal théoricien de la cybernétique.

 

Pour une littérature catholique

L’esprit de l’homme est comparable à un moulin qui tourne sans arrêt : jetez sous la meule de l’orge, vous aurez de la farine d’orge ; jetez du blé, vous aurez de la farine de blé. Si l’on nourrit l’esprit de livres mauvais, il produira nécessairement de mauvaises pensées, qui engendreront de mauvaises actions ; si on lui donne des livres frivoles, il enfantera des pensées frivoles ; mais si on lui donne de bons livres, il se tournera vers le bien. L’âme qui veut vraiment se remplir de Dieu doit fuir avec le plus grand soin non seulement les lectures mauvaises, mais même les lectures inutiles¹. »

Le Christ est ressuscité. Il est donc pleinement présent parmi nous. Mais nos aïeux défunts, eux, sont en attente de résurrection. Nous sommes leurs héritiers, aussi ce qu’ils ont pu écrire et faire nous concerne au plus haut chef. La vie chrétienne est en effet une constante tension entre cette culture léguée par des siècles de christianisme, et le moment présent durant lequel Jésus-Christ agit en chacun d’entre nous, qui sommes ses membres.

Cet héritage chrétien, qu’il soit liturgique, architectural, philosophique, artistique, ne constitue pas un patrimoine figé que nous devrions respecter au nom d’une simple morale humaniste ou d’un respect superstitieux des traditions, mais plutôt d’un geste qui concerne l’universalité du Bien commun et de l’Eglise mystique du Christ. Lorsqu’il traite du contact avec les grands hommes du passé dans son ouvrage La Vie Intellectuelle, le père Sertillanges évoque même la communion des saints : « On ne pense jamais isolément. On pense en société, en collaboration immense. On travaille avec les travailleurs du passé et du présent². »

Citer des auteurs du passé n’est donc pas seulement, comme on l’enseigne dans les écoles de rhétorique, un simple recours à l’argument d’autorité. C’est aussi un moyen de rendre sensible cette communion vivante avec eux. La préservation de l’héritage chrétien à travers l’histoire dépend de cette forme de solidarité entre les générations. Dom Guéranger constate à ce sujet que cette solidarité se maintient par « la docilité des peuples à la foi » et se perd par « le mauvais usage de la liberté humaine³ ». Terrible sentence !

L’effroyable déclin de la littérature française en est un bel exemple. On peut dater du 7 février 1857 le début de cet effondrement, date à laquelle Gustave Flaubert, accusé d’outrage à la morale publique et à la religion pour avoir écrit Madame Bovary, gagna son procès au nom de la liberté de l’Art. Le « génie créateur de l’artiste » fut constamment depuis placé par le droit moderne au-dessus de la morale et de la décence communes : au nom de ce dogme, on mesura même le génie de l’artiste à sa capacité d’enfreindre les lois esthétiques et morales les plus dûment reconnues jusqu’alors : bientôt, qu’il fût romancier, peintre, musicien ou poète, l’artiste censé servir le Bien commun comme tout un chacun, n’adora plus que la ravageuse flamme de son orgueil et la toute-puissance de sa transgression.

Un romancier, pourtant, René Bazin (à ne pas confondre avec son neveu Hervé), sut alors contrer le sophisme avec habileté : certes, le réalisme commandait de ne pas occulter le mal, car le rôle du romancier n’est pas de mentir sur la nature humaine. Mais l’aspiration au salut faisant aussi partie de la nature humaine, le romancier ne devait non plus ignorer ces fenêtres-là « par où la prière monte et l’espérance descend », au nom précisément de ce même réalisme. « Je crois, déclara-t-il dans une conférence⁴, que l’art est soumis à la loi morale, à laquelle n’échappe aucune manifestation de l’activité humaine, et qu’il y est d’autant mieux soumis que l’œuvre d’art est une œuvre d’enseignement, une leçon, un acte d’influence et de direction sur autrui. Je crois que le livre est une puissance extrêmement féconde, soit pour le bien, soit pour le mal. » Vérité que soutient également Dom Jean de Monléon, dans la citation placée en exergue de cet article.

Force est de constater que, pour s’être délibérément affranchie de toute règle morale, la littérature française postmoderne, tiraillée entre l’autofiction narcissique, l’expérimentation narrative formelle et la tyrannie du best-seller, est moribonde. La nécessité d’un renouveau catholique en ce domaine s’impose d’autant plus, pour rendre témoignage des « racines inaliénables de notre culture », dont il est question dans ce numéro.

G. GUINDON

Notes de bas de page

¹ Dom Jean de Monléon, Les Instruments de la perfection, éd. Saint Rémi.

² R.P. Sertillanges, La Vie Intellectuelle, éd. Meystre, ch. VII, « La lecture »

³ Dom Prosper Guéranger, Jésus-Christ roi de l’histoire

⁴ Les lecteurs de romans, conférence faite à Paris, salle de la Société de Géographie, le 20 mars 1900

 

 

 

Patiences

Première est la patience de Dieu Lui-même. En considérant la constance avec laquelle Il songe toujours à notre bien, plus encore que les ennemis de notre salut ne pensent à notre mal, nous pouvons en pressentir toute la précieuse qualité. C’est une patience sûre, vigilante et droite, qui ne se décourage jamais ni ne dévie, une patience endurante, à l’image de celle qui anima l’espérance des anciens prophètes, puis qui conduisit Jésus-Christ de la crèche à la Croix. La patience de Dieu ne se perd jamais dans l’inaction ou l’attente vaine : elle est agissante à travers la Providence, efficace à travers la Grâce. Cette véritable patience, celle qui consiste à supporter tous les maux pour acquérir le Bien suprême procède, dit saint Thomas d’Aquin, « de l’amour surnaturel ». C’est pourquoi nul ne peut l’acquérir, la véritable patience, sans le secours de la grâce sanctifiante. « Quand l’ennemi travaillera à ravager le champ de mon âme, Ô Dieu bon, aidez-nous à supporter nos maux avec cet esprit de patience dont Jésus nous a donné de si grands exemples1 » : ainsi priait saint Antoine de Padoue.

Contemplons à présent la patience à l’œuvre dans le minutieux labeur de la Création. Car Dieu a voulu qu’elle nous soit comme un livre ouvert. Pour qu’une graine croisse, il y faut certes du temps : pas une seconde de ce lent processus ne s’égare cependant dans de vains instants. Et s’il semble, de prime abord, que rien ne s’agite dans un paysage naturel, tout, pourtant, derrière cet apparent calme, demeure en incessant travail : comme le rappelle Héraclite, « on ne se baigne jamais dans le même fleuve ». La nature est un harmonieux modèle d’activités, dont la moindre possède sa signification au regard de tout l’ensemble, modèle que louèrent les poètes de chaque époque, avec une semblable admiration. « Adopte le rythme de la nature, son secret est la patience », conseille l’américain Emerson. Il y a là une sagesse dont la portée universelle n’est plus à démontrer, dont les hommes modernes, malgré leurs idéologies moralisatrices, font peu de cas. C’est qu’ils ne comprennent plus le propos du Docteur Angélique : « Si la nature humaine était intacte, l’inclination de la raison y prévaudrait. Mais dans la nature corrompue, ce qui prévaut, c’est l’inclination de convoitise. Et c’est pourquoi l’homme est plus enclin à supporter les maux là où la convoitise trouve son plaisir dès maintenant, que de supporter les maux en vue des biens futurs désirés selon la raison2. »

L’impatience caractérise ainsi l’esprit humain, même celui le plus apparemment maître de lui-même. Si Bernanos a pu parler, en son temps, à propos du monde moderne, d’une conspiration contre la vie intérieure, que dirait-il aujourd’hui ? L’homme post moderne entraîné à la compétition avec les autres et confronté à des interactions sociales de plus en plus complexes, a soif de résultats immédiats dans toutes les prétendues performances de son développement personnel. Cela s’observe dans tous les domaines, qu’ils soient publics ou privés ; l’impatience affecte toutes nos activités, partout, conditionne tous nos comportements, la hardiesse de nos utopies politiques comme celle de nos désirs particuliers. Elle motive aussi bien les spéculateurs des marchés qui incitent au crédit que les publicistes des médias qui poussent à la consommation, les politiciens que les coachs de vie. La vitesse, l’immédiateté, les réseaux sociaux, l’IA ne sont là que pour forger des armées d’impatients, bien disciplinés…

Que peut un catholique face à cela ? Si la patience est une vertu, c’est d’abord parce qu’elle nous rapproche de l’esprit de Force. Or la force est un don du Saint-Esprit. Prions-nous assez ce dernier ? « Agir et souffrir sont les deux objets du Don de Force » note Mgr Gaume3 qui cite saint Paul comme exemple : « Courons par la patience dans la carrière qui nous est ouverte. » La patience est bien, en effet, une médecine des passions, qui vient à bout tout autant du caprice que du désespoir, tant elle aide à supporter tous les maux. L’exemple des martyrs, triomphants jusque dans la mort, en est la plus éclatante preuve. Saint Polycarpe, le presbytre dont le martyr à Smyrne marqua l’Église primitive, exhortait ainsi les Philippiens dans la Lettre qu’il leur adressa. « Soyons donc les imitateurs de la patience de Jésus-Christ et, si nous souffrons pour son nom, rendons-lui gloire. C’est ce modèle qu’il nous a présenté en Lui-même, et c’est cela que nous avons cru  4. »

Guillaume Guindon

1 Litanies de la patience 2 Saint Thomas d’Aquin, Somme, III, Question 136 3 Traité du Saint Esprit, « Le don de force », p 606. 4 Polycarpe de Smyrne, « Aux Philippiens », IX, 1

 

Car ils posséderont la terre

 

 Deux maux polluent la société contemporaine : la dureté de cœur, responsable de tant de décisions injustes, de lois iniques et de conflits armés d’apparence insoluble ; et cette tendreté doucereuse et ridicule, aussi com- plaisante qu’exagérée devant des actes terroristes, qui fait dire à certains : « Vous n’aurez pas ma haine », ou autres slogans vainement spectaculaires.

La douceur de Jésus- Christ

Si nous souhaitons mesu- rer le degré d’endurcisse- ment de notre propre cœur, observons combien de temps il nous faut, après la sainte Communion, pour oublier la douleur de l’Agneau divin lors du sacrifice qu’Il accomplit pour notre salut, et dont nous venons de recevoir le corps, pour nous disperser dans de vains propos ou d’oisives occupations. Combien Notre-Seigneur lui-même doit-il alors l’éprouver, cette dureté, comme il éprouva celle des cœurs des hommes de son temps ! De là le fait que la première personne auprès de laquelle il nous faut apprendre à exercer notre douceur est bien Jésus-Christ, dans son humanité même. Dans l’Heure Sainte écrite par la bienheureuse Elena Guerra, que récitait chaque jeudi sainte Gemma Galgani, on trouve cette réflexion :

« Ô Jésus adorable, peut-il jamais y avoir une créature si ingrate, et si dure de cœur, pour refuser de passer une heure en Ta compagnie, en repensant à ces mystères de suprême douleur et de su- prême amour accomplis dans la noirceur de la nuit de Ta Passion, dans le Jardin de Gethsémani ? Ô bon Jésus, me voici présent devant Toi. Daigne me révéler la grandeur de Tes douleurs et l’excès d’amour qui T’a fait devenir une victime pour mes péchés et pour les péchés de tous les hommes. »

La douceur de Jésus-Christ nous avertit ainsi sur la force du mal, qui, s’il prévaut dans nos esprits, prévaudra inévitablement sur cette Terre. Elle invite les hommes de bonne volonté à se corriger.

Doux avec soi-même

La dévotion pour le Sacré Cœur nous confronte ainsi à notre dureté de cœur. Est-ce une raison suffisante pour l’exercer à notre encontre, en nous morfondant dans des reproches indépassables ? Certes non ! Car nous n’accomplirions alors aucun progrès spirituel : nous ne serions d’aucune aide, à quiconque. Pire nous deviendrions alors pécheurs contre l’espérance ! Jésus veut en vérité que nous nous jugions à travers sa propre douceur : aussi, la deuxième personne avec laquelle il nous faut l’exercer, c’est sans aucun doute nous-même, comme le préconise saint François de Sales dans son Introduc- tion à la vie dévote :

« Relevez donc votre cœur quand il tombera, tout doucement, vous humiliant beaucoup devant Dieu pour la connaissance de votre misère, sans nullement vous étonner de votre chute, puisque ce n’est pas chose admirable que l’infirmité soit infirme, la faiblesse faible, et la misère chétive. Détestez néanmoins de toutes vos forces l’offense que Dieu a reçue de vous, et avec grand courage et confiance en sa miséricorde, remettez-vous au train de la vertu que vous aviez abandonnée. » 

Doux avec autrui

« Aime ton prochain comme toi-même » : le miracle de la charité peut alors s’opérer pleinement, car nous devenons capables d’appliquer aux autres cette béatitude si bénéfique qu’il est dit qu’elle accorderait « la terre en héritage ». Et de fait, le nom de Jésus et celui de Marie ne se sont jamais tant répandus parmi les hommes que grâce à la douceur manifestée par les saints apôtres et missionnaires de l’Église. C’est avec cette douceur salésienne que le Chrétien doit considérer le péché des autres, sans colère ni complaisance, mais en exerçant cette fermeté de cœur et de raison, qui est tout le contraire de la mièvrerie, car elle provient de l’Esprit-Saint. C’est par elle que s’enrichit la relation humaine dans la cité. Saint Paul prêche ainsi aux Colossiens (3, 12-15) :

« Revêtez-vous de tendresse et de compassion, de bonté, d’humilité, de douceur et de patience. Supportez-vous les uns les autres, et pardonnez-vous mutuellement si vous avez des reproches à vous faire. Le Seigneur vous a pardonné : faites de même.»

Ainsi l’expérience a prouvé, selon la promesse de Dieu, que ce n’est ni par la force ni par la guerre qu’on s’approprie vraiment la terre, mais au moyen de la douceur évangélique que révèle Jésus-Christ.

Doux comme Marie

Cette douceur envers autrui consiste donc en une docilité du cœur aux œuvres de la Providence.

Qui, mieux que Marie, la manifesta lors de son Fiat, par lequel le Rédempteur du genre humain put venir au monde ? « L’étendue des souffrances de Celle que tant de saints ont nommée la Corédemptrice du monde mesurera la magnifi- cence de l’Amour que lui porte son Fils1 », écrit à ce propos Antoine Blanc de Saint Bonnet dans son chef d’œuvre, La Douleur, que viennent de republier les éditions Meystre. Le c de la douceur se changea dès lors en l, et la Douleur put com- mencer à opérer son travail : Dieu ayant voulu montrer au monde l’accès au salut ne pouvait, Lui-même, qu’ostensiblement l’emprunter, et l’on comprit peu à peu que le chemin de la Douceur était aussi celui de la Douleur…

 

Chacune des béatitudes s’adosse ainsi sur les autres : on ne peut évoquer la deuxième sans ressentir tous les échos qu’elle entretient, par exemple, avec la troisième (heureux les affligés), la cinquième (heureux les miséricordieux), la sep- tième (heureux les pacifiques), ainsi que les promesses qui découlent de chacune ; et qui devraient parler particulièrement aux dirigeants en ces temps de discordes, inconsidérément traversés par les velléités guerrières des uns et des autres.

G. Guindon

 

 
   

1 Antoine Blanc de Saint Bonnet, La Douleur, éditions Meystre, 2025, p.107