Un peuple debout

Rappelez-vous le pèlerinage de Chartres ! C’était à la fin du mois de mai.

Les pieds sont durs comme du bois. Chaque pas s’accompagne de douleurs, comme des petits poignards, qui lancent dans les chevilles. Mais le coeur est léger. La peau chauffe, sous le talon, sur le bas du dos avec les frottements du sac, en haut des cuisses, parfois jusqu’au sang. Mais les yeux brillent de joie. Certains ont des ongles incarnés, des ampoules gigantesques, la tête lourde, sont écrasés par la chaleur qui pèse sur les épaules. La fatigue tire sur tous les muscles. Mais un sourire éclaire le visage. Les articulations font mal, les genoux souffrent, les tendons sont rigides… mais un pas après l’autre, rien n’arrête le pèlerin. Certains n’arrivent à dormir que quelques heures, trop peu pour reposer son homme. Mais le matin, dès 5h00, ils se lèvent de bon coeur.

Les traits tirés, les pieds poudreux, le coeur en fête… Qui sont ces gens, un peu fous, il faut bien le dire, qui viennent marcher 40 km par jour, pendant trois jours, sous un soleil de plomb qui fait la une des journaux ? Il y a ces enfants, venus en famille, frères et soeurs, cousins et cousines, avec des amis, qui sont tout à la joie des grandes retrouvailles et goûtent au bonheur de l’effort en se serrant les coudes avec leur prochain. Quoi, monter dans le « ramasse mauviette » ? « Tant que mes jambes bougent, je continue. » Il y a ces adolescents, qui après une communion, décident dans le fond de leur coeur de se donner un jour à Dieu, tout entier. Ils sont comme une fleur que le printemps ouvre et que le promeneur cueille. Car Dieu aime se promener parmi les pèlerins, dans leur chapitre, la nuit entre leurs tentes, à côté d’eux pendant la messe. Dieu est parmi ses amis. Il y a aussi ces mères de familles, courageuses, ces jeunes filles, certaines aussi épaisses que leur sac à dos, qui abattent les kilomètres en serrant les dents, ayant à l’esprit une intention précise. Oui, elles obtiendront la conversion de cette âme. Dieu écoute les prières offertes dans la pénitence. Et puis il y a ces hommes, nombreux, célibataires pour certains, ou pères de famille, jeunes et vieux. Ils ont tous les métiers du monde, ils viennent de toutes les régions, de beaucoup de pays. Ils sont ici tous frères, rassemblés par un même Père. La paix, la fidélité, l’honneur, guident leur pas. Partout dans le monde, le vice et la guerre étendent leur règne. Mais ici, sur les chemins de Chartres, c’est le même élan que celui de jadis qui guidait les pèlerins vers les sanctuaires, les Croisés vers Jérusalem et les bâtisseurs des cathédrales vers le Ciel.

Les pèlerins marchent en chapitre. Le pèlerinage n’est pas une somme d’individus agglomérés qui avance vers le sanctuaire, chacun dans son coin. Non, ce sont des personnes, venues en famille souvent, organisées en chapitre, en province. Dieu veut que les sociétés humaines soient organisées, hiérarchisées, avec des chefs. Des chefs chrétiens. Ainsi, Dieu veut des chefs de chapitre, des pasteurs, des pères de famille, des chefs d’entreprise, des sous-officiers et des officiers, des cadres, des professeurs. Quel est le rôle de tous ces chefs ? C’est tout simple : mener les hommes vers Dieu, à la place qui est la leur. Quand, à la fin de la pause, une voix dans le mégaphone annonce le départ dans 2 minutes, alors que les jambes sont encore lourdes, que la tendinite arrache une grimace au moindre mouvement, que la fatigue semble écraser tout le corps, que toute motivation semble s’être envolée, le chef de chapitre vient encourager ses pèlerins. Il rappelle pourquoi nous sommes ici, il rappelle les intentions qui guident nos pas, les grâces qui inondent le chemin du pèlerin. Alors le miracle opère : l’armée des éclopés se lève, le coeur vaillant. Puis, tout à l’heure, dans la côte, certains pleureront, d’autres serreront les dents. Mais tous auront le coeur en fête, car chacun de leur pas est comme une fleur offerte à Dieu, un élan de Charité, un torrent de grâce. « Venez Esprit Saint, remplissez le coeur de vos fidèles, et il se fera une Création nouvelle. » C’est cette création nouvelle qui fleurit dans le coeur du pèlerin et lui donne une joie véritable dans le sacrifice. Mais sans un chef de chapitre dévoué, enthousiaste, débordant d’énergie et de courage, combien de pèlerins seraient encore là, à conquérir le coeur de Dieu ?

Le père de famille est comme un chef de chapitre. Avec sa femme et ses enfants, il pèlerine sur cette terre. Le pèlerinage est simplement plus long. Quand, parfois, la fatigue écrase les siens, quand le découragement devient trop fort, dans le travail ou le devoir d’état, quand la prière s’étiole faute de ferveur, quand les épreuves, matérielles ou médicales, s’enchaînent, venant bousculer l’âme, quand l’espérance semble avoir disparu, quand la nuit de la vie terrestre devient trop noire, il faut un guide pour retrouver la lumière. C’est au père de famille d’y veiller ! S’il vient chercher secours dans la prière, Dieu lui donnera les mots pour redonner du courage aux siens, pour encourager, pour secouer s’il faut. Alors, le petit chapitre se relèvera avec courage, trouvant la joie dans l’effort, se serrant les coudes les uns les autres. En avant petite troupe, soldats du Christ, témoins de la Foi, étendards de l’Espérance, hérauts de la Charité, Enfants de Dieu : vous êtes invincibles car Dieu a vaincu le péché et la mort !

Quand les pèlerins, chapitre après chapitre, se lèvent après la pause, bien qu’ils soient tous boiteux, courbaturés ou éclopés, ils dégagent une force immense. Le passant reste souvent là, impressionné, à regarder ces drôles de gens. Sans savoir le dire, il sait que ce qu’il voit est extraordinaire. En fait, c’est surnaturel. Ce qu’il voit, c’est une armée qui se lève, un peuple debout, des prêtres, des religieuses et des religieux, des hommes, des femmes, des enfants, beaucoup d’enfants : ils sont catholiques, ils sont en marche et rien ne peut les arrêter. « Marchez les Gueux ! » Cette force qu’ils dégagent, c’est la grâce de Dieu qui les anime et qui inonde le monde. « Marchez les Gueux ! » Dieu brisera vos ennemis et aplanira les montagnes sous vos pas. A la fin, Dieu vous ouvrira les portes du Paradis. Vous entrerez dans sa gloire, sous les vivats des anges et des élus, dans le lieu de la joie, de la paix et de la consolation éternelle. Votre coeur sera totalement rempli de la Charité.

L’oeuvre du Salut durera tant que Dieu trouvera des pèlerins parmi les hommes, peuple debout !

Louis d’Henriques