L’article ci-dessous s’appuie sur une conférence prononcée par M. Jean du Pelem le 4 juillet 2026 au congrès du Mouvement Catholique des Familles avec l’aimable autorisation de son auteur.
L’Action catholique est un mouvement destiné aux laïcs catholiques désireux de rayonner en tant que tels dans le monde. Il est né à la fin du XIXe siècle et a connu son apogée entre les années 1930 et les années 1960. C’est un mouvement qui a irrigué le catholicisme au cours de cette période. Les papes, de saint Pie X à Pie XII, en passant par Pie XI, qui a été appelé le pape de l’Action catholique, lui ont consacré des encycliques. À une époque où les relations entre le pouvoir civil et le Saint-Siège se distendent, où les chrétiens sont condamnés à être des marginaux dans des Etats qui refusent d’appliquer les principes dont ils se réclament, l’Action catholique est vue comme un moyen nouveau pour reconquérir les âmes et les coeurs au règne du Christ-Roi.
L’Action catholique et les mouvements qui s’y rattachent prennent leurs racines dans l’Association catholique de la jeunesse française (ACJF) fondée en 1886, premier rassemblement de laïcs fondé par des laïcs en vue d’une action catholique globale au sein de la société. Son objectif est de « coopérer au rétablissement de l’ordre social chrétien ». L’ACJF commence par recruter dans la classe dirigeante et intellectuelle puis se démocratise et s’ouvre aux milieux non dirigeants, avec une orientation sociale affirmée (« sociaux parce que catholiques »). Elle permet aux catholiques français, divisés sur la question du régime, d’agir en tant que tels dans la cité.
Dès la fin du XIXe siècle, l’Action catholique atteint tous les secteurs : jeunes, sportifs, femmes, cercles d’études, équipes sociales, conférences saint Vincent de Paul, etc. Le mouvement compte 140 000 membres en 1914.
Après la première guerre mondiale, l’Action catholique se développe sous le pontificat de Pie XI qui veut restaurer un ordre social chrétien tandis que des clercs y voient le moyen de moraliser les classes populaires déchristianisées : en 1927, naît la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) créée par l’abbé Cardijn en Belgique, puis la même année en France par l’abbé Guérin, vicaire à Clichy. C’est la première fois que de jeunes ouvriers croyants s’organisent en dehors du patronage des « notables » ; ils veulent « voir-juger-agir » par eux-mêmes et refaire chrétiens leurs frères grâce à l’apostolat du semblable par le semblable.
A la suite de la JOC sont créés d’autres mouvements : la JAC (Jeunesse agricole chrétienne) en 1929, la JEC (jeunesse étudiante chrétienne) la même année puis la Jeunesse indépendante chrétienne (JIC) en 1935. Le mouvement va se spécialiser par milieux socio-économiques (Chrétiens dans le monde rural, Action catholique ouvrière, Action catholique des milieux indépendants pour la bourgeoisie), puis par milieux socio-professionnels, avec le Mouvement des cadres chrétiens, l’Action catholique des membres de l’enseignement chrétien ; enfin par sexe ou par âge (Action catholique générale féminine), l’Action catholique des enfants. Cette liste n’est pas exhaustive.
Une démarche commune sous-tend l’ensemble de ces mouvements : tenter de rejoindre tous les hommes et femmes, qu’ils soient chrétiens ou non, en s’appuyant sur une même appartenance sociale, professionnelle et culturelle (apostolat du milieu sur le milieu).
Rome voit d’un oeil favorable cet engagement des laïcs dans la cité. Saint Pie X, dans l’encyclique Il fermo proposito du 11 juin 1905 salue « ces multiples oeuvres de zèle, entreprises pour le bien de l’Eglise, de la société et des individus, communément désignées sous le nom d’Action catholique, qui, par la grâce de Dieu, fleurissent en tout lieu ».
L’encyclique distingue les oeuvres « qui viennent directement en aide au ministère spirituel et pastoral de l’Eglise et qui se proposent une fin religieuse visant directement le bien des âmes » qui « doivent dans tous leurs détails être subordonnées à l’autorité de l’Eglise et des évêques » de celles fondées pour défendre la civilisation chrétienne dans l’ordre social et politique, qui doivent se conformer aux principes de la doctrine et de la morale chrétiennes, mais se mouvoir avec la liberté qui leur convient raisonnablement, puisque c’est sur elles-mêmes que retombe la responsabilité de leur action, surtout dans les affaires temporelles et économiques.
Plus tard, dans l’encyclique Ubi arcano du 23 décembre 1923, Pie XI n’inclut dans les oeuvres d’Action catholique que celles qu’il place sous l’autorité du clergé. Il parle de « mandat » confié aux laïcs par les autorités religieuses. L’Action catholique est alors la collaboration des laïcs à l’apostolat des clercs. C’est un mouvement spirituel qui poursuit des buts religieux et non politiques. Même s’il n’interdit pas à ses membres de participer à la vie publique, Pie XI entend que l’Action catholique se tienne au-dessus de la politique, comme l’Eglise, car elle est établie pour le salut des âmes.
L’apogée du mouvement aura lieu après 1945 lorsqu’elle devient une organisation de masse, avec trois millions d’adhérents en 1949 en Italie.
En France, l’Action catholique est elle aussi une force incontournable mais va évoluer dans le sillage de l’ouvrage des abbés Daniel et Godin, France pays de mission. Les mouvements qui s’affichent chrétiens veulent « construire l’Eglise en classe ouvrière », voire « chercher Dieu dans l’action du monde ouvrier ». Rechristianiser la classe ouvrière est devenu incompatible avec l’état d’esprit du moment. Les mouvements catholiques ouvriers se déconfessionnalisent.
Lors de la messe célébrée par le pape Jean Paul II à Saint-Denis en 1980 et consacrée aux ouvriers, on fit prier l’assistance pour demander pardon pour « le péché par manque d’unité dans l’action ouvrière ».
Ce mouvement a continué à dériver : sur le plan politique, l’Action catholique a été le vivier d’une gauche qui s’est voulu d’inspiration chrétienne. Jean-Yves Le Drian, ancien ministre de François Hollande puis d’Emmanuel Macron, a été président de la JEC pour le Morbihan. Jean-Marc Ayrault, Premier ministre de François Hollande au moment du vote de la loi Taubira, est issu du MRJC (mouvement rural de la jeunesse chrétienne) qui succède à la JAC. Aujourd’hui, Mathilde Hignet, députée LFI d’Ille-et-Vilaine, née en 1993, est une ancienne du MRJC.
Sur le plan religieux, l’Action catholique a vu naître les prêtres ouvriers, les premières expérimentations liturgiques, l’abandon du latin, les messes des jeunes, la contestation de l’encyclique Humanae vitae sur la contraception, les appels vers les frères communistes, les réunions oecuméniques, etc.
Comment expliquer la dérive d’une oeuvre qui semblait florissante ? Il est possible de mentionner trois causes principales : la tentation de la nouveauté, le dédain du politique, la tentation de la conciliation avec le monde.
L’entrée des laïcs dans des mouvements d’Action catholique va entraîner leur émancipation à l’égard des cadres traditionnels de la société que sont la paroisse, modèle jugé inadapté au temps présent, et la famille. La tutelle exercée par la hiérarchie catholique sur ces mouvements ne va pas empêcher leurs membres de promouvoir une société déchristianisée.
Le mépris pour la politique : si, comme le rappelle Monseigneur Lefebvre le 4 mars 1962, « les papes ont dit explicitement que l’Action catholique n’était pas la seule activité à laquelle sont conviés les catholiques », beaucoup de militants de l’Action catholique vont mal comprendre les instructions romaines et en tirer deux conclusions erronées : celle que l’époque exige un apostolat propre des laïcs, puis que le politique ne saurait être guidé par les exigences de la morale et ne serait qu’une science pratique irréductible aux exigences du bien et du mal, pouvant faire fi du respect de la loi naturelle ou du règne du Christ-Roi.
La conciliation avec le monde : cette action va se déployer dans un monde qui va devenir sa propre finalité, ignorant la mise en garde que formulait déjà saint Pie X aux clercs trop soucieux de « donner un excessive importance aux intérêts matériels du peuple en négligeant les intérêts bien plus graves de son ministère sacré ». Les mouvements d’Action catholique vont mettre l’accent sur l’humanisation des milieux, une sympathie fondamentale à l’égard de l’évolution du monde, voire une théologie où tous les hommes de bonne volonté sont considérés comme vivant implicitement de l’esprit du christianisme.
L’échec de l’Action catholique n’a fait que précéder celui du concile Vatican II.
Thierry de la Rollandière