Cher Charles,
« Soyez prudents ! », « On n’est jamais assez prudent ! », « Prudence sur la route ! » Tu me faisais part de ton étonnement sur ces expressions coutumières où la prudence apparaît de façon négative, spontanément associée à la retenue, à la peur du danger, voire à l’immobilisme. Essayons ensemble de voir ce qu’il en est.
Comprendre la prudence de cette manière revient à la réduire à une simple stratégie d’évitement du risque. Or, une telle conception est non seulement restrictive, mais aussi largement trompeuse. La pensée aristotélicienne définit la prudence de manière tout autre. Elle est un acte de l’intelligence pratique, qui nous oriente vers le Bien en nous indiquant, de manière concrète, les moyens justes pour y parvenir. Saint Thomas la caractérise comme « l’art de bien vivre ». L’acte prudent se décompose en trois étapes successives : le conseil, le jugement et enfin l’exécution. Définie ainsi, la prudence ne se réduit pas à une attitude de précaution. Au contraire, elle permet de discerner avec justesse quand un risque doit être évité… et quand il mérite d’être assumé au service d’un bien plus grand. C’est une vertu importante car elle est la vertu des chefs et elle guide les autres vertus.
Arrêtons-nous un instant sur la première de ces étapes : le conseil. Elle mérite une attention particulière, car elle est le point de départ de toute décision vraiment prudente – et elle demande du temps. Il s’agit d’examiner les options possibles, de recueillir des avis, de peser les conséquences, bref, de prendre au sérieux la complexité du réel.
Cette étape est d’autant plus décisive pour nous qui sommes jeunes. Nous manquons parfois de recul et nous n’avons pas l’expérience du passé pour comparer et évaluer nos choix avec justesse, alors même que nous traversons une période charnière de notre existence : choix des études ou d’un métier, discernement d’une vocation ou alors choix d’un conjoint en vue du mariage. En plus de ce manque de recul inhérent à la jeunesse, notre époque est propice à la légèreté d’esprit et à l’esprit d’indépendance que nous pouvons facilement entretenir par la dispersion sur les réseaux sociaux où nous réagissons sous le coup de l’émotion. Petit à petit, cette fascination pour les écrans et la précipitation qui en découle risquent de perturber le conseil sans que nous nous en rendions compte.
Je te propose donc quelques pistes pour apprendre à travailler cette étape fondamentale du conseil :
- Tout d’abord, il est important de ne pas se précipiter et de laisser le temps au temps pour mûrir des choix, pour gravir les marches une à une sans brûler les étapes de la réflexion. La précipitation est souvent le premier obstacle au conseil !
- Selon la nature de la situation, certaines personnes sont mieux placées pour offrir un avis pertinent : les parents, un confesseur, un professeur, une personne en particulier ayant un jugement sûr dans un domaine précis. Attention à ne pas se laisser influencer par des personnes imprudentes par nature et facilement portées à la critique. Leurs propos sont souvent séduisants mais trompeurs avec des conséquences parfois fâcheuses. La curiosité sur internet notamment par le visionnage fréquent de vidéos Youtube est un danger réel.
- Ensuite, il est nécessaire d’être docile aux conseils reçus, sans laisser les sentiments prendre le dessus sur la raison. La susceptibilité et l’amour-propre peuvent ici jouer de bien mauvais tours et conduire rapidement à l’imprudence.
- Enfin, développer la mémoire du passé, en particulier par l’étude de l’Histoire et donc les lectures, permet de tirer des leçons précieuses. L’Histoire est, comme on le dit souvent, « maîtresse de vie ». Nous approfondirons ce point la prochaine fois.
Amicalement,
Laurent