Patiences

Première est la patience de Dieu Lui-même. En considérant la constance avec laquelle Il songe toujours à notre bien, plus encore que les ennemis de notre salut ne pensent à notre mal, nous pouvons en pressentir toute la précieuse qualité. C’est une patience sûre, vigilante et droite, qui ne se décourage jamais ni ne dévie, une patience endurante, à l’image de celle qui anima l’espérance des anciens prophètes, puis qui conduisit Jésus-Christ de la crèche à la Croix. La patience de Dieu ne se perd jamais dans l’inaction ou l’attente vaine : elle est agissante à travers la Providence, efficace à travers la Grâce. Cette véritable patience, celle qui consiste à supporter tous les maux pour acquérir le Bien suprême procède, dit saint Thomas d’Aquin, « de l’amour surnaturel ». C’est pourquoi nul ne peut l’acquérir, la véritable patience, sans le secours de la grâce sanctifiante. « Quand l’ennemi travaillera à ravager le champ de mon âme, Ô Dieu bon, aidez-nous à supporter nos maux avec cet esprit de patience dont Jésus nous a donné de si grands exemples1 » : ainsi priait saint Antoine de Padoue.

Contemplons à présent la patience à l’œuvre dans le minutieux labeur de la Création. Car Dieu a voulu qu’elle nous soit comme un livre ouvert. Pour qu’une graine croisse, il y faut certes du temps : pas une seconde de ce lent processus ne s’égare cependant dans de vains instants. Et s’il semble, de prime abord, que rien ne s’agite dans un paysage naturel, tout, pourtant, derrière cet apparent calme, demeure en incessant travail : comme le rappelle Héraclite, « on ne se baigne jamais dans le même fleuve ». La nature est un harmonieux modèle d’activités, dont la moindre possède sa signification au regard de tout l’ensemble, modèle que louèrent les poètes de chaque époque, avec une semblable admiration. « Adopte le rythme de la nature, son secret est la patience », conseille l’américain Emerson. Il y a là une sagesse dont la portée universelle n’est plus à démontrer, dont les hommes modernes, malgré leurs idéologies moralisatrices, font peu de cas. C’est qu’ils ne comprennent plus le propos du Docteur Angélique : « Si la nature humaine était intacte, l’inclination de la raison y prévaudrait. Mais dans la nature corrompue, ce qui prévaut, c’est l’inclination de convoitise. Et c’est pourquoi l’homme est plus enclin à supporter les maux là où la convoitise trouve son plaisir dès maintenant, que de supporter les maux en vue des biens futurs désirés selon la raison2. »

L’impatience caractérise ainsi l’esprit humain, même celui le plus apparemment maître de lui-même. Si Bernanos a pu parler, en son temps, à propos du monde moderne, d’une conspiration contre la vie intérieure, que dirait-il aujourd’hui ? L’homme post moderne entraîné à la compétition avec les autres et confronté à des interactions sociales de plus en plus complexes, a soif de résultats immédiats dans toutes les prétendues performances de son développement personnel. Cela s’observe dans tous les domaines, qu’ils soient publics ou privés ; l’impatience affecte toutes nos activités, partout, conditionne tous nos comportements, la hardiesse de nos utopies politiques comme celle de nos désirs particuliers. Elle motive aussi bien les spéculateurs des marchés qui incitent au crédit que les publicistes des médias qui poussent à la consommation, les politiciens que les coachs de vie. La vitesse, l’immédiateté, les réseaux sociaux, l’IA ne sont là que pour forger des armées d’impatients, bien disciplinés…

Que peut un catholique face à cela ? Si la patience est une vertu, c’est d’abord parce qu’elle nous rapproche de l’esprit de Force. Or la force est un don du Saint-Esprit. Prions-nous assez ce dernier ? « Agir et souffrir sont les deux objets du Don de Force » note Mgr Gaume3 qui cite saint Paul comme exemple : « Courons par la patience dans la carrière qui nous est ouverte. » La patience est bien, en effet, une médecine des passions, qui vient à bout tout autant du caprice que du désespoir, tant elle aide à supporter tous les maux. L’exemple des martyrs, triomphants jusque dans la mort, en est la plus éclatante preuve. Saint Polycarpe, le presbytre dont le martyr à Smyrne marqua l’Église primitive, exhortait ainsi les Philippiens dans la Lettre qu’il leur adressa. « Soyons donc les imitateurs de la patience de Jésus-Christ et, si nous souffrons pour son nom, rendons-lui gloire. C’est ce modèle qu’il nous a présenté en Lui-même, et c’est cela que nous avons cru  4. »

Guillaume Guindon

1 Litanies de la patience 2 Saint Thomas d’Aquin, Somme, III, Question 136 3 Traité du Saint Esprit, « Le don de force », p 606. 4 Polycarpe de Smyrne, « Aux Philippiens », IX, 1