Il est appuyé contre la voiture, le moteur est encore chaud après la route pour venir à Flavigny. Il tire une taffe sur sa cigarette. Son sac est à ses pieds. Pendant le trajet, les parents et leur garçon ont parlé de mille choses. Au milieu des souvenirs évoqués, ses parents lui ont glissé quelques derniers conseils. Des conseils… beaucoup lui en ont donné. Ses parents, l’abbé, ses meilleurs amis aussi. Peu à peu, sa décision a pris corps dans son esprit. Aujourd’hui, il rentre au séminaire. Il est serein. Il crache un long panache de fumée. Puis il éteint sa cigarette en l’écrasant, sa dernière, avant de la jeter sans regret. Des regrets ? Il n’en a pas. Il sait ce qu’il fait. Il a tout laissé derrière lui. Sa vie est devant, au séminaire. « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais mes amis. »
Un homme est la somme de ses actes. Encore faut-il agir ! Notre société moderne corrompt l’agir humain. Aujourd’hui, on ne sait que réagir et ressentir. Les Français sont comme des feuilles mortes et des chiens crevés emportés par les eaux boueuses du fleuve. Tout n’est que masque et posture. Tout n’est que lâchetés déguisées en « valeurs ». Quels hommes aujourd’hui savent encore nager contre le courant du monde, libres dans la Charité, éclairés dans l’intelligence par la Foi et debout car affermis par l’Espérance ? Si peu… si rares… mais si éclairants pour les hommes perdus. Le jeune homme qui pousse la porte du séminaire, la jeune femme qui entre au couvent, les jeunes gens qui se passent l’alliance au doigt à 23 ou 25 ans, laissant derrière eux leurs égoïsmes, mettant l’amour de Dieu véritable au centre de leur vie, sont la lumière du monde et l’espoir de la Chrétienté. Mais pour en arriver là, tôt ou tard, ils auront acquis la vertu de prudence.
Le monde ne sait plus ce qu’est la Prudence. Il la voit comme un manque de courage, alors qu’elle est le courage. Le conseil d’abord, le jugement ensuite, l’agir enfin. Le prudent est celui qui agit, mais qui agit en vue de sa fin : l’amour de Dieu. C’est le jeune homme qui choisit une formation et un métier car il correspond à ses aptitudes, car il ne sera pas un obstacle au salut de son âme, et car il permettra de lui offrir une rémunération suffisante pour faire vivre sa famille. L’homme imprudent fondera ses choix sur son caprice, pour assouvir ses passions, ne cherchant que lui-même dans ses décisions. Ou il restera incapable d’agir, repoussant sans cesse les échéances.
C’est la jeune femme qui décide de prendre le voile, parce qu’elle en a les capacités intellectuelles et psychologiques, parce qu’elle veut correspondre à l’amour de Dieu sur elle. C’est le père de famille qui renonce à une mutation pour s’assurer que ses enfants soient dans une bonne école. Tant pis pour le parcours de carrière qui sera peut-être moins glorieux, ou tant pis pour l’aventure en outre-mer. C’est le ménage qui accueille généreusement une nouvelle vie dans son foyer, quitte à tirer un peu le diable par la queue et renoncer à des vacances ou un confort légitime, car ils savent que Dieu prend soin de ses enfants, mieux qu’Il ne nourrit les oiseaux du ciel ou ne vêt les lys des champs.
Au-delà des vies personnelles, les choix des hommes engagent la cité. La France est le fruit des décisions et de l’agir de nos pères. C’est parce que des hommes et des femmes, des clercs et des laïcs courageux se sont levés, que des écoles catholiques existent, que la messe de toujours est ce trésor continué et transmis malgré la turpitude de ce siècle, que des familles chrétiennes accueillent de nombreux enfants, que de jeunes gens poussent encore les portes des séminaires. Dans notre époque qui se saoule de sentiments dévoyés et de pulsions aussi violentes qu’instantanées, notre devoir de chrétiens est de préserver et d’affermir l’agir « bon », dans notre coeur comme dans celui de nos enfants. C’est le seul moyen pour que le courage ne meure pas dans notre pays qui fut chrétien et qui le redeviendra un jour, si Dieu le veut, et s’Il trouve encore des coeurs courageux.
C’est le mois de mars. Le directeur a égrené les noms des jeunes séminaristes qui s’apprêtent à recevoir le sous-diaconat. Tous ont répondu « adsum – présent ». Les ordinands sont dans le choeur maintenant. La dernière cigarette sur le parking de Flavigny est loin désormais. L’âme du jeune homme a grandi, nourrie de la grâce et de la vie du séminaire. Aujourd’hui, son coeur est prêt, rempli de charité. L’évêque termine son admonestation : « Proinde, dum tempus est, cogitate, et, si in sancto proposito perseverare placet, in nomine Domini huc accedite – donc, tandis qu’il est encore temps, songez-y, et, s’il vous plaît de persister dans votre saint propos, au nom de Dieu, avancez ici. »
Ce pas est sans retour, il engage toute une vie. Le jeune homme le fait sans regret, le coeur léger. Puis tous se prosternent. Les litanies des saints résonnent sous la voûte. Toute l’Eglise est tendue vers cet instant solennel qui continue une oeuvre éternelle. Les litanies des saints s’achèvent, mais dans le coeur des jeunes gens, tout ne fait que commencer.
Louis d’Henriques