Le silence des époux, arme ou bienfait ?

Il y a les bons jours. Ceux qui voient les époux converser agréablement, guidés par une bonne humeur qui facilite l’échange d’idées à tout propos, et que rien ne semblerait pouvoir ternir… Et les moins bons jours, où une fatigue, une contrariété prend le dessus dans une humeur maussade pétrie de mauvaise volonté, faisant tourner au vinaigre toute tentative de discussion. Eh oui, dans les foyers comme dans le ciel il peut faire beau comme mauvais d’un jour à l’autre, si ce n’est même plusieurs fois par jour ! Il est bien connu que la femme est versatile, et que le mari… Non, non, je ne dirai rien de désobligeant, saint Benoît recommandant de « garder sa bouche de tout propos », de retenir sa langue afin de ne pas pécher par elle. Faut-il alors nous réduire au silence ? Au silence, non ; quoique dans certaines circonstances il soit recommandable. Mais de façon générale, nous devons veiller à régler notre manière de parler en retranchant ce qui est défendu, parlant avec modération, et gardant toujours une retenue.

Ce que l’on ne doit pas dire

Toute parole mauvaise est à bannir, celle qui est stérile, qui ne travaille ni pour la gloire de Dieu, ni pour l’édification du prochain, ce qui va contre la charité. Garder le silence pour ne rien répondre est une clé de l’âme qui peut nécessiter parfois beaucoup de volonté. Surveiller ses paroles, ne pas parler pour ne rien dire, ne pas porter de jugement téméraire, ni médire. Les injures, murmures, détractions, plaisanteries déplacées, réflexions amères. Toute parole qui sent l’orgueil, le dépit, l’insuffisance. Tout ce qui peut froisser ou scandaliser, décourager, porter au relâchement, ou au contraire irriter, mettre en colère, violence, révolte, mépris des autres. Dans ces circonstances, il vaut mieux se taire, pour nous-même comme pour nos interlocuteurs. Se taire, et rechercher le silence apporte aussitôt la paix de l’âme et de l’esprit en nous unissant à Dieu, et entretient ainsi la paix entre les hommes. Entre époux, si nous avons un petit reproche ou au contraire un encouragement à manifester, il faudra trouver le moment favorable pour que l’autre entende avec son coeur. Ce peut être une petite habitude qui nous agace et que l’on souhaiterait faire changer, ou une contrariété dans une phrase maladroite. Ne profitons jamais d’une dispute ou d’un mouvement de fatigue pour lancer en l’air un reproche qui n’a rien à voir avec le reste, et que l’on aura lâché pour se soulager ou « marquer un point » ! Si l’on veut obtenir gain de cause, faisons en sorte que les conditions d’écoute soient bonnes et saines, pour devenir fructueuses.

Cela sera dit avec le sourire, en choisissant des mots délicats pour ne pas vexer, ni même blesser.

Les méfaits du silence

Tout silence n’est pas bon, et les époux ne sont pas forcément à l’abri de celui qui résulte d’une vexation, susceptibilité, contrariété, indifférence, et que j’appellerai une bouderie, un « puisque c’est comme ça, je ne dis plus rien ! » Se servir du silence comme d’une arme peut blesser profondément. Il y a ce silence pesant qui fait souffrir volontairement l’autre, et l’intense silence qui prouve la souffrance de celui qui se tait ou répond par monosyllabes ; silence plus douloureux que si l’on montrait sa colère ! Ce genre de silence peut parfois avoir un effet terrible. Les mots, même douloureux, apportent au moins de la clarté. Le silence, lui, laisse place aux sous-entendus, aux suppositions, à la culpabilité et à une confusion émotionnelle déstabilisante. N’ayons pas recours à ce genre de pratique plus destructrice qu’autre chose et qui, si elle dure, pourrait laisser des traces sur la confiance mutuelle des époux. Et si l’on a vraiment quelque chose de sérieux à reprocher et que l’on a besoin de se réfugier quelque temps dans le mutisme pour s’apaiser, ou « avaler ce qui s’est mis en travers », et être à même de s’exprimer paisiblement, on peut très bien expliquer que l’on n’est actuellement pas en mesure de discuter et que l’on a juste besoin d’un peu de temps pour pouvoir le faire. Cela aura un effet immédiat sur l’atmosphère, et permettra à l’un et l’autre de réfléchir selon le contexte de la situation, éveillant soudain deux bonnes volontés

Les bienfaits du silence

Il y a les ménages qui ont toujours des choses à se raconter, et ceux qui n’en éprouvent aucun besoin, c’est selon la nature des personnes. Mais pour tous, le silence apporte la paix à l’âme, et par là même la paix au corps. Le silence n’est pas du mutisme, la voix est une des plus nobles prérogatives de l’espèce humaine, et parce que le langage est une faculté d’un grand prix, il importe de ne pas l’avilir par des besognes inutiles, de le garder au contraire dans toute sa force et toute sa pureté pour l’usage auquel il est destiné, c’est-à-dire pour louer Dieu : « Mettez une garde à ma bouche, une sentinelle à mes lèvres… faites que j’évite non seulement les paroles méchantes et honteuses, mais aussi les inutiles. » Entre époux, apprenons donc à nous taire pour ne pas blesser l’autre, ni même l’agacer ; pour ne pas envenimer la conversation, pour s’empêcher de peiner ou de mettre en colère. Tout n’est pas bon à dire, essayons de nous retenir de parler dans certaines situations. Ainsi, monsieur, si lors d’un trajet en voiture votre épouse est étonnamment muette, sachez qu’elle est tout bonnement terrorisée. Elle craint que vous ne voyiez jamais les piétons traverser, et que tout en conduisant vous régliez votre GPS, sans interrompre votre conversation téléphonique ! Et qu’elle a décidé de se taire en voiture puisqu’elle « imagine toujours des scenarios improbables » … Alors que dire juste un petit mot l’aurait, en de telles circonstances, bien soulagée ! Quant à vous, madame, reconnaissez que vous mettez les nerfs de votre époux bien à l’épreuve, lorsque vous vous apprêtez à sortir ensemble le soir, et que, l’heure de partir approchant, vous tournoyez avec fébrilité, répétant que rien, ni votre tenue, ni votre coiffure ne conviennent, et que vous hésitez encore sur le choix de vos boucles d’oreilles ! Le pauvre n’ose même pas vous rassurer, et vous dire que tout est bien, sachant trop à quoi il s’exposerait en retour ! Telle est la vertu du silence, comme un arbre d’où l’on recueille les fruits de paix. Ne pas se laisser envahir par les passions, se contrôler dans un silence constructif ou réparateur peut se rapprocher d’une forme remarquable d’héroïsme. Le modèle sur lequel nous devons régler notre manière de parler entre époux chrétiens est un esprit de douceur qui doit nous porter à garder en toutes circonstances la modération, la courtoisie, l’affabilité dont Notre-Seigneur a donné dans sa vie le parfait exemple. Efforçons-nous d’allier sans cesse, comme lui, la dignité et la douceur dans nos propos.

Sophie de Lédinghen