La pénitence au foyer

Oui, affirment les uns ; la mortification volontaire est nécessaire pour garder l’élan de l’être vers Dieu, pour rester maître de soi-même, pour pouvoir donner aux autres davantage de son temps, de son argent, et se mouvoir plus librement au milieu des grandes ou petites épreuves venant de l’extérieur.

Non, disent les autres ; il y a tant d’occasions de se mortifier, imposées par les circonstances ! D’ailleurs n’y a-t-il pas plus d’humilité à accepter qu’à choisir, à faire acte d’abandon ?

En réalité, la marque de la vraie Pénitence, quelle qu’en soit la forme, est qu’elle est faite par amour. Prenons garde de ne pas négliger l’essentiel en faveur de l’accessoire et de ne pas nous charger au-delà de nos forces. Ce sont surtout les circonstances extérieures qui nous donnent les plus sûres indications : « Un autre te ceindra et te mènera où tu ne voulais pas aller, » dit Notre-Seigneur à saint Pierre. « Les événements sont des maîtres que Dieu nous donne de sa main. » Comment allons-nous les accueillir ?

Si nous acceptons la vie passivement, en courbant le dos, en disant oui parce que nous ne pouvons pas faire autrement, c’est peu pour un chrétien. Mais si nous acceptons avec joie la volonté divine, pour l’amour de Dieu, alors on peut dire que la mortification, quand elle se présente, est bien volontaire, quoique non choisie. Par là nos vies s’établissent dans un authentique esprit de pénitence, nous rapprochant en quelque sorte des âmes qui, dans les monastères, en font profession. N’avons-nous pas en effet, comme elles, mille occasions de pratiquer les conseils évangéliques opposés aux grandes convoitises humaines, malgré les différences de nos existences dans leurs formes et leurs devoirs ?

Esprit de pauvreté

La contrainte financière est actuellement effective à un degré plus ou moins grand dans la plupart de nos familles. Ne pas se laisser irriter par ses constants rappels, ne pas gémir en comparant notre vie à l’existence d’autres, accepter de porter une étoffe moins jolie, de prendre et d’offrir des repas moins fins, de vivre dans un cadre défraîchi qu’on ne peut renouveler, dans un espace trop étroit, mal chauffé ; de supprimer des distractions coûteuses, un spectacle, un voyage ; d’exercer un métier avec ardeur pour faire vivre les siens ; de s’y tenir malgré un trajet fatigant ; de se priver d’aide et d’outillage sans révolte, de demander aux autres de prendre part à tous ces sacrifices, tout en gardant la plus lourde part. Se voir, et leur voir interdire certaines formes de beauté, des fleurs, un piano, des beaux livres…Accueillir les renoncements exigés dans la vie amicale, sociale et même spirituelle. Accepter enfin et offrir la pauvreté dans notre être physique et moral : notre fatigue, nos maladresses, nos incapacités ; accepter, sans ralentir nos efforts de progrès, de ne pas apporter au conjoint, aux enfants, tout ce que nous voudrions pour eux, et aussi de ne pas recevoir ce que nous en espérions. Être heureux de nous dépouiller complètement de nous-même, de voir notre temps, nos pensées, nos forces, notre tranquillité dévorés par les nôtres ; être heureux de ne plus rien posséder qui ne soit pas partagé…  « Mon Dieu, j’accepte toutes ces pauvretés que vous voulez pour moi ! »

 

Esprit de chasteté

La chasteté des époux est d’abord la fidélité de l’un à l’autre jusque dans les moindres pensées. Il est certain que pour beaucoup d’époux, même fortement attachés l’un à l’autre, il y a là de nombreuses occasions de mortification, « tant la nature trouve de plaisir dans les imaginations vagabondes, les rêveries où l’on trouve une liberté illimitée, les relations, une amitié où, sans qu’on veuille entrer aucunement dans le domaine du péché, la vague idée qu’on joue un peu avec le feu ne manque pas d’un certain attrait » (Jeanne Leprince-Ringuet). L’esprit de pénitence, dans cet ordre, nous poussera à ne pas rechercher l’attention, ni les attentions d’autrui, à vouloir oublier volontairement un compliment, à déchirer une lettre flatteuse, à renoncer à telle sortie, à telle occasion de nous montrer sous un jour séduisant… Cependant, ici encore, que nos mortifications soient simples, discrètes, ne mettent pas de complications, de tensions là où il faut la droiture et « la liberté des enfants de Dieu ». La chasteté, c’est encore la façon d’user avec élévation d’âme des joies de l’amour charnel et d’en demeurer maîtres ; c’est la pratique d’une continence que la pauvreté, le manque de santé… rendent souvent obligatoire. Alors la pénitence peut devenir héroïque, toute d’amour : amour de Dieu dont on ne veut pas transgresser la loi ; amour humain de l’époux plein de compassion pour la faiblesse féminine et soucieux de ne point l’accabler d’un cruel fardeau, ou de l’épouse qui, au contraire, accepte la perspective d’un devoir pesant afin que Dieu ne soit pas offensé, et son mari tenté au-delà de ses forces.

Esprit d’obéissance

Ici, l’on a affaire à un conjoint imparfait, à un travail pressant, aux imprévus, aux nécessités des divers membres de la famille… Et voici requis l’abandon de ce qui nous tient peut-être le plus à cœur, celui de  notre volonté propre, celui de notre point de vue pour avoir «  le respect de l’autre », pour réviser nos manières d’être, pour nous améliorer dans notre rôle éducatif, pour accepter de transformer, et même de perdre cette chère petite personnalité à laquelle nous sommes si attachés…Sacrifier nos goûts pour telle occupation, telle manière d’arranger la maison, d’organiser les vacances, renoncer à une foule de petites habitudes sans importance en soi, mais qui sont dans notre tempérament, dans nos préférences sans l’être dans ceux des autres… Ici particulièrement, la mortification, sans être absolument choisie, peut devenir vraiment volontaire. On voit tant d’époux qui n’ont pas un tel esprit de soumission et d’humilité. Cependant que de joie et quelle libération apporte cette attitude de pénitence difficilement acquise ! Elle n’est pas une démission de notre dignité, ni une lâcheté devant les responsabilités dont nous chercherions à nous débarrasser. Joie et libération sont vraiment les fruits d’un réel esprit de pénitence. L’impatience, la tristesse devant les difficultés ne sont plus nôtres et laissent place à la bonne humeur à travers les soucis quotidiens. Et si, malgré une joie profonde de l’âme nous avons un tempérament un peu bouillant, agité, prêt aux paroles ou aux gestes trop prompts, ou au contraire froid et dépourvu de gaité, une mortification tout indiquée et nécessaire au bonheur des autres sera de le travailler pour le rendre plus… « eutrapélique » ! De même en ce qui concerne les défauts de la parole : « Mieux vaut triompher de sa langue que jeuner au pain et à l’eau » (Saint Jean de la Croix)

Ainsi Dieu nous mène par ses chemins, qui ne sont pas toujours les nôtres. Que nos pensées deviennent les pensées du Seigneur ; que nos voies suivent ses voies, même rudes, jusque dans les moindres détails de notre devoir d’état ; ce sera le fruit d’amour pour Dieu qui doit nous inspirer l’esprit de pénitence à rendre notre volonté plus souple, plus aimante, plus virile et plus allègre.

Saint et joyeux Carême !

 

Sophie de Lédinghen