Malheur aux faibles

En ces temps de bouleversement et de grandes violences, il est assez frappant d’entendre de la part d’autorités religieuses, gardiennes de la morale et du Bien, des appels répétés à la douceur, à la paix et à l’amitié entre les peuples. Il semble que l’Eglise d’aujourd’hui ait fait sa devise de ces Béatitudes : heureux les doux, les pacifiques, les miséricordieux. Ce sont bien sûr des choses louables et désirables en soi, mais on peut se demander si elles ont été bien interprétées… Peut-on témoigner de la vérité sans combattre l’erreur, ou vaincre le péché sans se faire violence ? La douceur est-elle la réponse à tout ? A mal la comprendre, telle qu’enseignée par Notre-Seigneur, ne risque-t-on pas de tomber dans la faiblesse ?

 

La faiblesse est-elle une vertu ?

Il serait vain de gloser sur la faiblesse humaine puisqu’elle fait partie de notre nature depuis le péché originel. L’idée est plutôt de mettre en lumière quelques évènements qui ont contribué à corrompre le précepte évangélique, pour le transformer en faiblesse. Sans remonter trop loin, débutons avec le développement en Europe du courant romantique1. En France, le romantisme est d’abord porté par Chateaubriand, puis Mme de Staël et Victor Hugo. Il se définit comme le culte du sentiment, des passions. Il va imprégner tous les domaines culturels, et inspirer les différentes strates de la société. En mettant l’accent sur le Pathos, le romantisme donne la priorité aux sentiments sur la raison : ce qui fait la grandeur de l’homme n’est plus sa capacité à s’élever par la vertu ou le combat contre ses défauts, mais plutôt la grandeur de ses sentiments et le tragique de ses actes. La mélancolie y est célébrée, le sentiment amoureux adulé. Le plus important est d’exprimer un ressenti intérieur, avec en substance l’idée que si une chose, ou le sentiment que j’en ai, est belle, alors elle est bonne, indépendamment de la notion de vérité objective.

Le romantisme s’introduit dans l’Eglise et se traduit par exemple en détournant cette citation de saint Augustin : « Aime et fais ce que veux.» L’important est d’aimer, plus que de chercher la Vérité ou le Bien. Finis les combats de la Foi, les condamnations des erreurs, les missions en terres non chrétiennes. L’heure est à la conciliation, à la fraternité humaine, à l’entente. Il faut vivre un catholicisme apaisé, loin des polémiques et des oppositions. On pense convaincre par l’amour, et mettre fin aux conflits avec le monde athée ou les fausses religions par le dialogue et la fin des dogmes. Le chrétien moderne, imbu de sentimentalisme, ne comprend plus que la Vérité peut blesser, que l’amour infini du Christ implique une forme de violence contre soi et contre l’erreur. Concilier le Dieu de la Charité avec le Dieu des Armées est une sorte de non-sens, et accepter l’autre tel qu’il est, sans chercher à le corriger ou à l’aider à s’élever vers Dieu, semble le nouveau mot d’ordre. Cette attitude est particulièrement visible pour les chrétiens depuis le Concile Vatican II, avec la révolution qu’il a entraînée dans l’Eglise.

 

La fin de l’Eglise militante ?

Nous lisons dans le catéchisme que l’Eglise est divisée en trois corps. L’Eglise militante rassemble les chrétiens vivant encore sur terre. L’Eglise souffrante compte les âmes des défunts qui, au Purgatoire, expient leurs fautes avant d’entrer au Ciel. Enfin, l’Eglise triomphante comprend avec les Anges, les âmes des saints. Comme son nom l’indique, l’Eglise militante est appelée à combattre jusqu’à ce que la mort mette fin à sa lutte ; lutte d’abord contre soi (la conversion), puis contre l’erreur et le péché dans la société (l’apostolat). Or, on remarque que depuis Vatican II, cette lutte qui est intrinsèque à la nature du chrétien est éclipsée, mise en veille.

 

La fin de l’apostolat est énoncée par trois textes principaux du concile : Les décrets Unitatis Redintegratio (1962) et Nostra Aetate (1965), et la constitution Lumen Gentium. Afin de donner l’impression d’une communion avec les protestants et les orthodoxes, Lumen Gentium remplace la notion de l’Eglise comme corps mystique de Dieu, par celle de « Peuple de Dieu », plus inclusive. Unitatis Redintegratio attribue aux communautés hérétiques et schismatiques une certaine communion avec l’Eglise et un certain bien-fondé, n’étant « nullement dépourvues de signification et de valeur dans le mystère du salut ». Enfin, Nostra Aetate affirme que « l’Eglise catholique […] considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre (des autres religions), ces règles et ces doctrines, quoiqu’elles diffèrent en beaucoup de points de ce rayon de la vérité qui illumine tous les hommes ». Dans les faits, ces déclarations se traduisent par des scandales comme les réunions d’Assise2, ou la canonisation de Mère Térésa, qui refusait notamment de baptiser les bébés hindous mourants (les privant ainsi du Paradis).

 

Concernant la conversion de chaque chrétien, l’Eglise a reçu de Notre-Seigneur la mission de la favoriser et soutenir par toutes les grâces qu’Il lui a accordées, en particulier par les sacrements de l’Eucharistie et de la Pénitence. Depuis le concile, ces deux moyens de salut, si nécessaires pour nous aider dans notre lutte intérieure, ont été vidés de leur sens. Pour plaire aux protestants, la liturgie de la messe a été bouleversée pour n’être plus que le « rassemblement du peuple de Dieu, sous la présidence du prêtre, pour célébrer le mémorial du Seigneur3 », au lieu du « renouvellement non sanglant du sacrifice sanglant du Calvaire ». Pour ce qui est de la Pénitence, le clergé n’en reconnaît même plus la nécessité. Dieu étant bon, Il pardonne toutes nos fautes sans souci. Pas de contrition, pas de corrections imposées. Après tout, « On ira tous au Paradis », n’est-ce pas ? Et comme l’Enfer est vide, pourquoi s’en soucier ?

 

Ce n’est pas être doux qu’être faible, ce n’est pas être pacifique qu’être lâche. La douceur ne vaut que lorsqu’on a les moyens d’être fort, violent même, sinon où serait la vertu ? Laisser libre court à ses bons sentiments sans les soumettre à la raison n’est qu’une faiblesse déguisée. Notre-Seigneur était doux et pacifique, cela ne l’a pas empêché de fouetter les marchands qui profanaient le Temple, ni d’avoir des mots durs envers les Pharisiens. Un enfant qui verrait sans réagir ses parents se faire insulter serait un fils indigne, parce que manquant d’amour pour eux. Un homme qui laisserait un aveugle tomber dans un trou, par peur de se blesser ou de se mettre dans la gêne, ferait également preuve d’un manque de bonté. On ne peut aimer sans vouloir défendre ce que l’on aime, et cela implique inéluctablement un combat, un effort, et de l’inconfort. Il est certes fatigant, dans ce monde ennemi de Dieu et du Bien, d’être constamment en opposition, mais cela vaut mieux que de suivre le courant comme un poisson mort. La Vérité et la Charité sont les plus beaux cadeaux que l’on puisse faire à notre prochain, quitte à le contredire. En les taisant, nous ne faisons que laisser plus de place au démon et à ses séductions : « Rien n’enhardit autant l’audace des méchants que la faiblesse des bons4

RJ

1 Né en Angleterre au XVIIIe, ce courant culturel se répand en Europe au cours du XIXe.

2 La première et la plus scandaleuse se tenant le 27 octobre 1986.

3 Institutio Generalis

4 Léon XIII, Encyclique Sapientiae Christianae,10 janvier 1890