Créer l’homme parfait a depuis longtemps été le rêve de nombreux scientifiques ou humanistes, soucieux de dépasser les limites imposées par notre nature. Le transhumanisme vise à produire des « surhommes », par la modification de l’ADN, l’ajout de puces électroniques, l’application de traitement réduisant le vieillissement et d’autres chose encore. Finies les maladies, les déficiences, les imperfections. Sur le papier, cela semble bien beau, mais aussi bien utopique et quelque peu déconnecté : supprimer ce qui fait l’humanité peut-il vraiment concourir à l’améliorer ? Car l’homme, dans sa généralité, est défini par ses limites, et par ce qu’il peut faire au sein de ces limites. Dans son individualité, l’être humain est défini par ses actes, qui le différencient de son voisin. Or, le rêve moderne du sur-homme, qui trouve un certain écho dans la société de consommation et de plaisirs actuelle, se justifie dans le rejet de Dieu et de sa création, et par là d’un Bien absolu. Tout devient relatif et sujet à interprétation. Dans ce contexte, les vertus cardinales1 autour desquelles s’articule l’agir humain, semblent bien mises à mal. Parmi elles la Prudence, la plus importante des vertus cardinales, a principalement souffert des errements et bouleversements de notre époque moderne, athée et individualiste. Mais s’attaquer à la « plus humaine des vertus », telle que la décrit Marcel De Corte, n’est-ce pas mettre en danger ce qui fait l’humanité de l’homme, c’est-à-dire sa capacité à surpasser sa part animale et instinctive ? En effet, la déformation des trois actes de la Prudence2, à savoir le conseil, le jugement et l’action, détourne du Bien et nous enracine dans ce qui lui est contraire.
Difficulté du conseil
Premier acte de la prudence, le conseil est une étape souvent négligée. Il implique de se rapporter à une personne considérée comme faisant autorité en matière de morale, de savoir, de vertu, afin de déterminer le meilleur moyen d’atteindre l’objectif fixé. Cette prise de conseil peut se faire directement, en allant consulter les personnes convenables, mais également de manière plus indirecte par la lecture de leurs ouvrages ou de leurs biographies. Il est de cette manière toujours possible de trouver le meilleur avis, la sagesse des anciens venant souvent pallier le manque d’expérience ou de vertu des contemporains. Précisons que le temps du conseil, impliquant un certain délai avant une prise de décision, dépendra de plusieurs facteurs. Par exemple, un choix inédit nécessitera plus de conseil qu’un choix déjà expérimenté, de même qu’un choix important par rapport à un autre plus simple. Malheureusement, prendre conseil n’est pas aussi simple dans notre monde moderne.
Le premier obstacle à cette étape du conseil est lié à notre nature humaine blessée : il s’agit de l’orgueil. René Descartes nous en donne un bon exemple, lorsqu’il décide de remettre en doute tout l’héritage intellectuel des anciens philosophes, pour ne se fier qu’à lui-même. Cela est hautement imprudent, puisqu’il se prive d’une sagesse et d’une expérience accumulée au fil des siècles, et par là même immensément riche en enseignement. Se priver du conseil des sages revient à bâtir une maison sans fondation, comme Notre-Seigneur nous le présente dans la parabole3. Le monde moderne accentue ce sentiment de suffisance issu de notre orgueil et du rationalisme : « Je suis mon propre maître, pourquoi m’en remettre à d’autres pour décider à ma place ? ». On fait passer pour une faiblesse ce qui n’est que l’attitude sage de celui qui connaît ses limites. Seuls les suffisants et les idiots savent tout, alors que le sage et le prudent savent qu’ils ne savent rien, ou pas grand-chose. Un autre obstacle que met le monde moderne au conseil, est l’usage déréglé de la technologie. Internet et l’intelligence artificielle, par la masse de données que l’on y trouve en quelques clics, donnent une illusion de savoir infini et à la portée de tous. Le phénomène du « demande à Chat GPT » est à ce sujet inquiétant et révélateur : la recherche d’une réponse immédiate à un problème donné entraîne une déresponsabilisation de l’individu, et une infantilisation constante, avec bien sûr la multiplication des mauvais choix. En effet, si l’étape préliminaire du conseil est négligée, la prise de décision en sera immanquablement affectée.
Jugement contre impulsion
La deuxième étape de la prudence est le jugement, la prise de décision. Si le conseil a été bien mené, que ce soit par la consultation des personnes compétentes ou par une réflexion convenable, il permet d’isoler parmi les différents choix possibles, celui qui semble le plus adapté pour atteindre le bien visé. On pourrait croire qu’il s’agit-là de l’étape la plus facile, puisque le conseil est souvent la partie la plus longue et la plus ardue, mais les obstacles au jugement restent nombreux. Ils proviennent tout d’abord de nous-même : un caractère indécis ou pusillanime a plus de mal à choisir qu’un caractère fougueux. L’inquiétude de faire le mauvais choix paralyse certains, et d’autres refusent tout simplement de s’engager, par peur des conséquences possibles ou refus de l’inconfort qu’implique immanquablement un choix difficile. Ces traits de caractère ne sont pas aisés à corriger, mais peuvent l’être à force de travail sur soi et de discipline. La clé réside dans l’amour du but visé : plus l’on aimera ce bien, et mieux on le connaîtra, plus il sera aisé de porter le bon jugement et de prendre les bonnes décisions.
Aux difficultés naturelles que nous rencontrons dans l’exercice de notre jugement, viennent s’ajouter les complications du monde. La façon dont la modernité s’est installée dans notre quotidien entraîne en effet la déresponsabilisation et l’infantilisation. Nous évoluons dans un temps où la relativité est reine, et l’individu dieu. Alors que chaque décision implique un choix, et par là un renoncement, on nous apprend qu’il est toujours possible de faire marche arrière, voire de revenir sur sa parole : les délais de rétractation concernant les achats de biens sont à ce sujet révélateurs. Ce n’est pas faire preuve de jugement que de sans cesse revenir en arrière, et c’est surtout manquer de sagesse. D’autre part, le refus de juger, de choisir parmi les options qui se présentent, est une mentalité d’enfant. C’est pour désigner cette catégorie de personnes, refusant de choisir pour conserver leur confort et leurs plaisirs, que le terme « adulescent » a été créé4. La recherche des plaisirs et la perte de sens que nous expérimentons autour de nous ne poussent pas à faire des choix, à s’engager, et à réaliser ce qui a été décidé.
L’agir des fous
Cette dernière étape de la prudence est la plus importante : il ne sert en effet à rien de prendre conseil et de bien juger, si aucun acte n’est posé à la suite. A titre personnel, mieux vaut agir selon sa conscience, même en se trompant, que de ne rien faire. Celui qui n’agit pas, n’est pas, n’a pas d’existence, de caractère. L’homme qui se trompe, mais qui a sincèrement voulu faire le bien, sera toujours plus excusable que celui qui, connaissant le bien et la manière de l’atteindre, s’est abstenu par paresse, peur ou désintérêt. L’homme se définit par ce qu’il fait, et Aristote précise « Nous sommes ce que nous faisons de manière répétée (sic) », ce qui intègre la notion d’habitus, de vertu ou de vice. Plus nous sommes capables de poser rapidement les actes bons en vue du bien visé, plus nous serons prudents. Au contraire, agir de manière irréfléchie et impulsive, sans chercher à améliorer son conseil et son jugement, est purement une folie de l’esprit devant laquelle il n’y a pas d’excuse. On peut occasionnellement arguer de la nécessité d’agir vite, mais cela ne peut tenir dans le temps.
Le monde moderne préfère le Faire à l’Agir. Dans son ouvrage Condition de l’homme moderne, la philosophe Hannah Arendt s’interroge sur le manque d’engagement déjà présent à son époque, et reprend la distinction classique entre agir (« agere ») et faire (« facere »). Dans le premier cas, il s’agit de l’acte de gouvernement sur soi et sur les autres, de l’acte organisateur qui est l’objet même de la vertu de prudence. Dans le second cas, il s’agit de l’acte de production, obéissant non pas à une délibération et un jugement personnels, mais à la volonté imposée par autrui. Cette préférence du faire sur l’agir est visible aujourd’hui aussi bien dans le monde professionnel que dans la vie sociale. On ne parle plus que de process, méthodes, recettes : on réduit l’acte humain à une forme d’obéissance servile à des instructions impersonnelles, et il n’est plus donné d’importance qu’aux résultats matériels et quantitatifs. On tue petit à petit l’initiative, l’amour du bien supérieur, le sens du beau. L’Ho-mo Faber remplace l’Homo Sapiens.
« Il est impossible d’être prudent, si l’on n’est bon5 ». La prudence implique de rassembler l’ensemble des vertus, avec un accent sur l’humilité, la tempérance et la force. Ce sont malheureusement des vertus qui pâtissent considérablement de la modernité, qui facilite bien plus le diktat des passions que le règne de la raison et de la vertu. Le monde moderne, matérialiste et athée, ne veut pas de la Prudence, car le bien qu’elle vise est opposé à son idéologie de l’homme-Dieu. L’homme actuel, livré à lui-même, sollicité de tout côté par les sirènes de nos sociétés devenues folles, et sommé de rentrer dans le moule que les autorités technocratiques et productivistes lui ont assigné, est bien en mal d’atteindre le Bien. Seul un combat constant et courageux, mené avec l’aide de la Providence divine, pourra le libérer. Alors s’accomplira en nous cette parole de Notre-Seigneur : « soyez dans le monde, sans être du monde6 ».
R.J.
1 Du latin cardo, qui signifie « charnière ». On les appelle aussi vertus morales, car régissant les moeurs des hommes.
2 Cf Foyer Ardent n° 29, Oct. 2021 :
[https://foyers-ardents.org/2021/10/23/la-prudence/](https://foyers-ardents.org/2021/10/23/la-prudence/)
3 Mat. VII, 24
4 Les « adulescents », Tony Anatrella : étude de psychologie portant sur les jeunes adultes qui conservent un mode de vie d’enfants.
5 Aristote, Ethique à Nicomaque
6 Jean, XVII, 15