Le peuple bâtisseur

Peu de gens savent comment nos anciens ont élevé à la gloire de Dieu les innombrables églises romanes qui dressent encore leur clocher dans beaucoup de nos villages. Bienheureux XIIe siècle qui fut témoin peut-être du plus grand foisonnement de constructions religieuses de toute l’histoire de l’humanité ! Ne vous êtes-vous jamais demandé comment de si petits villages pouvaient s’enorgueillir d’avoir en leur centre une église romane si imposante ? Dans un pays de laboureurs, d’où venaient les milliers de bâtisseurs qui ont élevé les cathédrales gothiques dans le cœur des villes ? Les bâtisseurs des cathédrales sont les fils des bâtisseurs des églises romanes de nos villages.
En ces temps pas si lointains aux yeux de Dieu, le christianisme avait achevé de conquérir les cœurs dans toutes les campagnes. La sainte religion imprégnait toute la société. Le paganisme avait été chassé. Les grandes hérésies des premiers siècles achevaient de s’éteindre. L’Eglise, portée par l’élan de ses saints, guidée par la foi forte de ses papes et des évêques, nourrie de la prière et du travail de ses moines, protégée par l’épée du roi, irriguait toute la France. Comme un aimant dans la limaille de fer, elle ordonnait chaque élément en un ensemble harmonieux. Oh non, tout n’était pas parfait. Loin de là ! Mais il y avait une lumière qui éclairait le monde sans obstacle. Dieu, dans sa bonté, permit que le climat fût plus clément, la paix capétienne permettait au peuple de France de prospérer. Alors, le miracle advint !


Renaud était fils de laboureur, comme beaucoup de son siècle. Le jeune garçon qu’il fut avait poussé la charrue dans les champs et fouetté les bœufs pour que le soc fendît la terre. Il avait jeté à grandes poignées la semence dans les sillons, comme autant de vœux tournés vers le futur. La terre était son monde. Jusqu’à cette année-là : sur le chemin, le jeune Renaud aperçut une petite troupe. Ils étaient bien trente. Il reconnut aussitôt Gilbert, le fils de la ferme du Pont ; Aude, Jeanne et le Grand Jacques, de la ferme du Grand-Chêne ; Geoffroy et Thibaude, avec leurs deux jeunes bambins, qui venaient du hameau de l’autre côté du bois. Il y avait aussi Aubin, Benoîte et Germaine, des Hauts-Champs ; Robert, de la Source ; Jean, le fils du vannier ; Michel, celui du tanneur ; Paul, celui du maréchal-ferrant ; Pierre et André, les deux jeunes fils des Peupliers ; Agathe et Lucie, les filles du meunier. Et ils chantaient tous, allant de ferme en ferme en récitant tantôt un salve, tantôt un ave, tantôt un psaume, tantôt une chanson du pays, ils chantaient pour que tout le monde les rejoignît et allât avec eux jusqu’au bourg pour y bâtir une église.
Comme dans tous les villages du pays, les campagnes chantaient sur les chemins, poussant leurs chariots et leurs marmots, pour élever les églises de pierre. Renaud avait quinze ans. Le grand Jacques le héla :

  • Renaud ! Viens avec nous ! Nous allons bâtir une église pour le Seigneur Jésus !
  • Une église ? Mais nous en avons déjà une !
  • Oui, mais une petite église de bois. Non, Renaud, nous parlons d’une église de pierre, une vraie église, répondit le grand Jacques, le regard vif, pétillant.

Derrière lui, la jeune Aude ajouta :

  • S’il te plaît, Renaud, nous avons besoin de toi ! Tous les autres villages construisent eux aussi une nouvelle église. Viens ! Pour Dieu !


Cela était si vrai ! Dieu aimait les hommes. Et les hommes ne lui érigeraient que des temples de bois ? Les temps de disette étaient finis, les campagnes débordaient de vie et de foi, le temps était venu de rendre à Dieu un vrai témoignage de reconnaissance pour tous ses bienfaits et de bâtir des églises de pierres à la place des églises de bois, pour l’éternité. Alors Renaud se tourna vers son père. Le vieux laboureur lui sourit, et tout en l’embrassant, la voix brisée par l’émotion, lui souffla :

  • Va, fils ! Pour le Seigneur Jésus !


Alors, le cœur dilaté par la joie, le jeune garçon rejoignit la troupe et mêla sa voix à leur chant :

Debout peuple de la terre,
Elève face au ciel tes églises de pierre !
Debout peuple de laboureurs,
Dresse la demeure de ton honneur.
Debout peuple en prière,
Bâtis les temples de lumière !
Debout peuple du divin amour,
Touche le ciel de tes hautes tours !
Debout peuple de France,
Construis les palais de l’Espérance.


Le beau XIIe siècle chantait tandis qu’il érigeait ses clochers au-dessus de ses champs de blé, tandis qu’il élevait ses grandes nefs pour envelopper le mystère divin de la messe. Chaque village se dota de son église romane, même les plus petits hameaux eurent leur chapelle, avec son abside ronde tournée vers l’Orient. Les volontaires se rassemblaient sur la place du village, les chariots en cercle. Puis, au rythme des heures de prières, ils travaillaient. Tout le peuple de France se leva dans un élan spirituel, spontané, gratuit, inouï, pour bâtir ses églises. Jamais depuis l’origine du monde une telle chose ne s’était produite et ne se produisit depuis.


En 2026, nous sommes les héritiers de ce peuple bâtisseur. Dans nos cœurs, dans nos familles, autour de nous, érigeons les cathédrales de la Charité !


Louis d’Henriques