La joie d’offrir

           La plus grande, la plus belle, la plus durable joie qui existe sur cette terre est certainement l’arrivée d’un enfant dans une famille. Père, mère, grands-parents, parrain, marraine, frères et sœurs, amis, tout le monde se réjouit à l’occasion d’une naissance. Pourtant, cette joie si profonde est précédée d’une épreuve plus ou moins difficile pour la maman, et Jésus le savait bien : « La femme, quand elle enfante, est en peine, parce que son heure est arrivée ; mais quand elle a donné le jour à l’enfant, elle ne se souvient plus de ses douleurs, dans la joie qu’elle a de ce qu’un homme est né dans le monde1 ».

 

  Arrêtons-nous quelques instants sur cette phrase de Jésus. Notons tout d’abord qu’il est ici question de « douleurs » et non pas de « souffrance », comme partout dans la Sainte Ecriture quand il s’agit du don de la vie ; et le terme de « douleur » dans ce cas précis, est très juste. En effet, le Larousse définit la souffrance comme « un état prolongé de douleur physique ou morale », alors que la douleur est une « expérience sensorielle et émotionnelle désagréable » selon l’IASP (Association internationale pour l’étude de la douleur). Dans le cadre d’une naissance, la maman a mal certes, mais le dénouement étant positif, l’issue étant l’immense joie dont nous comble la naissance d’un enfant, il s’agit bien de douleurs physiques et non pas de souffrance morale.

 

  Tout a commencé au paradis terrestre, juste après le péché originel, quand Dieu prononce cette sentence : « Tu enfanteras dans la douleur2 ». Ailleurs dans l’Ecriture, saint Paul dit que la femme « sera sauvée en devenant mère3 ». Or, de nos jours, le recours à une anesthésie péridurale lors d’une naissance est devenu très fréquent. Alors que faut-il penser de ce recours quasi systématique à la péridurale ? Est-ce ne pas accepter les conséquences du péché originel ? Ou est-ce un progrès considérable de la médecine qui a permis de diminuer les complications ces dernières décennies ?

 

  Bénéficier d’une péridurale permet en premier lieu de soulager la douleur, bien sûr, et c’est la plupart du temps le but recherché : une maman reposée peut se sentir davantage prête à accueillir sereinement son bébé. On peut aussi l’utiliser afin de sécuriser un accouchement plus à risque (jumeaux, bébé en siège, pathologie maternelle connue, hémorragie ou césarienne lors d’un accouchement précédent, etc) et ce côté sécurisant peut rassurer tout le monde, les parents autant que l’équipe médicale. Ce sont là deux arguments majeurs qui ont certes une valeur non négligeable, et il faut prendre en compte ces raisons médicales.

 

  Cependant, une péridurale ne présente pas que des avantages car la maman est moins active pour aider son bébé à naître. L’évènement devient presque extérieur à elle. Certains avancent même que les bébés nés sous péridurale seraient moins éveillés, moins vifs que ceux nés sans anesthésiants, mais nous n’avons jamais observé cela dans les quelques cinq cents naissances que nous avons accompagnées jusqu’à présent (en revanche, les bébés naissent généralement endormis dans les cas d’anesthésie générale auxquels on a recours uniquement dans de très rares situations de césarienne en urgence absolue).

 

  Et si nous nous posions la question autrement : pourquoi choisir d’accoucher sans péridurale ?

  D’un point de vue naturel d’abord : pour accompagner son bébé au mieux dans ce moment capital et pour l’aider autant que possible et rester en lien avec lui ; est-ce qu’une mère n’est pas prête à tout pour aider son enfant ? 

 

  D’un point de vue médical ensuite : une fois la péridurale posée, la maman doit rester allongée ; plus question donc de travailler de concert avec la gravité et donc de faciliter la descente du bébé. Par conséquent rester libre de ses mouvements permet d’activer le travail et de peut-être même l’accélérer un peu ; la participation de la maman sera plus active et l’accouchement en sera facilité. De plus, il arrive régulièrement qu’une péridurale soit trop dosée ce qui ne facilite pas la naissance naturelle et augmente les risques d’instrumentation et d’action médicale.

 

  Enfin et surtout, d’un point de vue spirituel : afin d’offrir et prier pour cet enfant à naître, pour tous ceux qui veilleront sur lui, ses parrain et marraine, pour les intentions de nos familles et toutes celles qui nous sont confiées, mais aussi en réparation de nos fautes passées et de celles de nos proches. Dieu nous donne la possibilité de coopérer de manière effective à notre salut éternel, alors nous qui connaissons la valeur de la douleur et du sacrifice, profitons de ces moments riches en grâces pour être généreuses dans notre offrande et soyons reconnaissantes de ce grand don de l’amour de Dieu pour nous et nos enfants.

 

  Répondons à une dernière question qui peut venir à l’esprit d’une maman sur le point d’accoucher :  qu’en est-il des complications soudaines et imprévisibles lorsqu’il n’y a pas de péridurale ? Sachez qu’il est rarement trop tard pour poser une péridurale et le personnel médical qui sent venir les complications saura vous conseiller. Il y a toujours une solution ! Il est très important d’être en confiance avec la sage-femme qui vous accompagne ce jour-là, afin de vous en remettre à ses décisions si besoin était.

 

  Soyez-en convaincues, c’est vraiment une aventure à vivre, vous vous découvrirez des ressources insoupçonnées et vous forcerez l’admiration de votre mari qui vous respectera d’autant plus et sera tellement fier de vous. Cela demande de se dépasser certes, d’aller au-delà de ses limites, il faut le savoir et ne pas en être surprise, mais que sont quelques heures difficiles en comparaison d’une si belle récompense après !

 

  Bien sûr, le don de la vie implique de nombreux sacrifices qui ne se limitent pas au moment de la naissance, il y a également la pénibilité de la grossesse, la fatigue de l’allaitement, les nuits sans sommeil et bien d’autres soucis. C’est pourquoi le « tu enfanteras dans la douleur » de la Genèse ne se limite pas à accoucher avec ou sans péridurale. Il ne s’agit certainement pas de culpabiliser ou de vous dévaluer si vous en avez demandé une jusqu’à présent, mais nous avons certainement un devoir, en tant que catholiques, de ne pas nous contenter de la solution de facilité, et de saisir les occasions d’offrande et de sacrifice par amour de Dieu et en esprit de réparation. Chaque cas étant différent, c’est à chacune de se poser la question pour elle-même et d’y répondre personnellement.

 

  A certaines qui auraient aimé donner la vie le plus naturellement possible, le bon Dieu demandera peut-être le sacrifice de ne pouvoir accoucher comme elles l’avaient espéré, et c’est parfois encore plus difficile d’accepter ses propres limites et d’en faire l’offrande que de passer quelques heures pénibles. A d’autres enfin, le bon Dieu demande le sacrifice d’un berceau vide. Quelle dure épreuve pour ces ménages. Alors prions les unes pour les autres, afin que chacune de nous connaisse la valeur salvatrice d’un sacrifice et ait le courage d’être généreuse.

 

  Ces pistes de réflexion ne se veulent pas un argumentaire scientifique et exhaustif sur le recours à la péridurale, mais elles sont plutôt l’écho des paroles de Pie XII qui nous encourage nous, sages-femmes, à « mettre dans le cœur [des mères] le désir, la joie, le courage, l’amour et la volonté d’avoir soin de leur tout-petit4». Puissent ces quelques lignes vous faire réfléchir sur la grandeur et la beauté de la maternité, c’est notre souhait le plus cher.

Agnès

 

1 Saint Jean XVI 21-22

2 Genèse III 16

3 Timothée II 15

4 Al. aux sages-femmes, 20 octobre 1951